Modifié le 10 juillet 2017

A Montreux, Casey rappe pour évacuer son mal-être

La rappeuse Casey au Montreux Jazz Festival 2017.
La rappeuse Casey au Montreux Jazz Festival 2017. [Marc Ducrest - MJF 2017]
Dimanche, le Lab du Montreux Jazz accueillait sa soirée rap français. Avant les têtes d’affiche Youssoupha et Kery James, c’est la rappeuse Casey qui ouvrait le bal.

Quelques scratches de son DJ en guise de génuflexions, et Casey se lance. Il est 20h01. L’ambiance est sombre, à l’image de la discographie de la rappeuse. Elle le restera.

Car Casey n’est pas de ces artistes qui font de la musique pour divertir ou faire danser les foules. Elle rappe pour évacuer son mal-être. En 2006, en conclusion du titre "Dans nos histoires", elle scandait déjà:

"Y'a pas d’espoir dans mon périmètre,

Ma cote est nulle à leur applaudimètre,

Tu peux m’croire, faire l’étonné et sourire avec ironie,

C’est le point d’vue des damnés des colonies."

Rappeuse "damnée"

Selon la grille de lecture de l’intersectionnalité, Casey est effectivement une "damnée" pouvant subir plusieurs types de domination à la fois. Outre ses origines martiniquaises, elle est noire, née en province (Rouen) et banlieusarde depuis de nombreuses années (Seine Saint-Denis). Aussi, c’est une femme, qui par-dessus tout n’a jamais daigné se plier aux normes de genre imposées par la société. Au Lab, elle répète haut et fort ce qu’elle clamait dans "Mes doutes":

"Me parle pas de féminité, j’ai du poil plein les aisselles

J’vais te laisser tes hypothèses sur la dentelle, la vaisselle"

Casey enchaîne les punchlines, comme des coups de poing assenés au patriarcat et à toutes les formes de dominants. Les beats sonnent le plus souvent boom bap, à moyen tempo, correspondant aux sonorités traditionnelles du rap new-yorkais. Mais la rappeuse use aussi ponctuellement d’instrumentaux aux BPM plus élevés, accélérant son flow en fonction. Un seul élément ne varie pas: la teinte sombre de chacun de ses titres.

La rappeuse Casey au Montreux Jazz Festival 2017.
La rappeuse Casey au Montreux Jazz Festival 2017. [Marc Ducrest - MJF 2017]
 

Entre deux morceaux, Casey esquisse un sourire à son public, sans jamais entièrement le déployer. Elle paraît gênée qu’autant de monde soit venu la voir, que sa "cote à l’applaudimètre" ne soit plus si "nulle" que ça. Il est 20h34 quand elle balance alors son titre classique "Chez moi". Une déconstruction en règle des clichés exotiques sur la Martinique, qui fait rugir la salle:

"Sais-tu qu’on n’écoute pas David Martial,

La Compagnie créole et “C’est bon pour le moral” ?

Et que les belles doudous ne sont pas à la cuisine

À se trémousser sur un tube de Zouk Machine ?"

La bête (presque) libérée

Casey terminera son show en interprétant avec rage « Libérez la bête », extrait de l’album éponyme. Certains fans lui réclamaient impatiemment cette critique virulente de la pensée colonialiste. Elle les fera chanter en chœur: « Libérez-la! ».

Une injonction qui dans leurs bouches prendra la forme de souhait adressé en retour à la rappeuse, elle qui n’a pas sorti de projet solo depuis 2010. Enfermée dans un coin de sa tête (et probablement dans quelques machines informatiques), la prochaine bête de Casey se fait attendre.

José Tippenhauer/mcc

>> Retrouver notre suivi du 51e Montreux Jazz Festival:

La 51e édition du Montreux Jazz a attiré 230'000 personnes  

Publié le 10 juillet 2017 - Modifié le 10 juillet 2017