Publié

Avec "Que notre joie demeure", Kevin Lambert dissèque la violence des nantis

Kevin Lambert. [Bénédicte Roscot]
Entretien avec Kevin Lambert, auteur de "Que ma joie demeure", ed. Le Nouvel Attila / QWERTZ / 38 min. / le 2 octobre 2023
Sensation de la littérature québécoise, Kevin Lambert compose dans "Que notre joie demeure" un roman au souffle impressionnant, explorant la violence des ultra-riches à travers la disgrâce d’une architecte star.

On le rencontre en coup de vent. Dans ce café de la Petite Italie, quartier industriel du cœur de Montréal en voie de gentrification, l’auteur a ses habitudes. Ce soir-là, son troisième roman, "Que notre joie demeure", est porté à la scène dans le cadre du FIL, le Festival international de la littérature. Étoile montante de la scène québécoise, Kevin Lambert revient de Paris, où son livre chahute le landerneau littéraire.

Polémique absurde

Présent sur les premières listes du Goncourt, du Médicis, du prix Décembre et du Prix Blú Jean-Marc Roberts, ce roman brillant fait encore les frais d’une polémique stérile, fondée sur un malentendu quant à l’utilisation supposée d’une "sensitivity reader" censée modérer la prose de Kevin Lambert. Vue du Québec, l’affaire amuse et déconcerte: le jeune romancier, auteur de récits baroques où l’anarchisme fait bon ménage avec la violence et le sexe cru, n’a rien d’un prosateur consensuel et politiquement correct.

De toute évidence, il y a maldonne. D’une audace littéraire incontestable, radical dans sa manière de prendre au plus près du mot la violence des ultra-riches, "Que notre joie demeure" brosse le portrait d’un monde au cynisme absolu. Un monde de décideuses et d’entrepreneurs, de fêtes mondaines et de condominiums huppés.

Je pense que c’est essentiel de penser, de montrer les ultra-riches aujourd’hui. C’est une classe sociale qui se dérobe à la vue. Structurellement, leur monde sert à les couper du monde: des yachts, des tours, … J’avais envie de travailler contre cette coupure qu’ils établissent entre le monde et eux. Il y a quelque chose de délinquant dans leur esthétique, dans le faste de leur richesse.

Kevin Lambert

Arrimée à ses pensées, son discours intérieur, la narration fleuve de ce troisième roman épouse le parcours de Céline Wachowski, star de l’architecture montréalaise. De renommée internationale, cette sexagénaire menue reçoit des commandes de prestige: immeubles à New York, musée Guggenheim à Abu Dabi, villas de stars et media centers. L’architecte, qui anime son propre show sur Netflix et publie des best-sellers, jouit d’une fortune estimée à plusieurs milliards de dollars.

Pourtant, Céline Wachowski nourrit une frustration: Montréal, sa ville natale, ne lui a jamais passé de commande publique d’envergure. Aussi, lorsqu’un géant du web, la firme Webuy, décide de s’implanter au Québec, la "starchitecte" se fait une joie d’en dessiner le siège montréalais.

Architecture du doute

Dans une description minutieuse, Kevin Lambert détaille la conception fantasque de ce geste architectural audacieux, couronnement d’un parcours brillant. Mais bientôt, tout s’écroule: un article à charge du New Yorker fustige la gentrification dont elle se fait l’agente et souligne, témoignages à l’appui, la gestion humaine calamiteuse de l’architecte. Réseaux sociaux aidant, la star tombe en disgrâce, attaquée par des groupuscules contestataires avec lesquels, en milliardaire punk, elle se sent pourtant des affinités.

Contant cette implacable chute, perçue par certains comme le fruit de la "moralisation" outrancière de notre société, Kevin Lambert réussit, par son portrait subtil, à nous faire douter de nos sentiments. Cette icône dont on traverse les pensées est-elle d’abord une artiste de génie, une snob imbuvable arc-boutée sur ses privilèges, un bourreau, une victime?

On sait toutes que les divinités sont mortes il y a trop longtemps pour que leurs carcasses se réaniment pour nous, que tous les anges des cieux, épuisés et décimés par le sida, ne peuvent plus rien pour nos essences éphémères torchées au lambrusco, pourtant, nous implorons: 'Ô que notre joie demeure'.

Kevin Lambert, "Que notre joie demeure"

Ce trouble, Kevin Lambert l’aiguise à la faveur d’une langue ondoyante, formée de très longues phrases au venin subreptice. Théâtral et proustien, "Que notre joie demeure" envoûte par cette capacité rare qu’a l’auteur de nous faire entrer successivement dans la tête de tous ses personnages, sans qu’on puisse toujours déceler comment le transfert s’opère. Dans cette plongée au cœur d’une élite en perte de vitesse, la musique de la langue et ses raffinements jouent de leurs séductions captieuses pour nous faire adhérer, presque physiquement, à ce monde révoltant. Un tour de force.

Nicolas Julliard/mh

Kevin Lambert, "Que notre joie demeure", ed. Le Nouvel Attila.

Vous aimez lire? Abonnez-vous à QWERTZ et recevez chaque vendredi cette newsletter consacrée à l'actualité du livre préparée par RTS Culture.

Publié