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Zep imagine notre humanité future avec un second cerveau numérique

Eléments de la couverture de "Ce que nous sommes", de Zep.
Zep
Rue de Sèvres  [Zep - Rue de Sèvres ]
Le cerveau-machine sous la plume de Zep / CQFD / 14 min. / le 16 mars 2022
"Ce que nous sommes", le dernier album de Zep, évoque l'idée que l'humanité pourrait posséder un second cerveau qui serait numérique. Il serait issu des recherches du bien réel Human Brain Project, le projet européen de simulation du fonctionnement du cerveau humain. Fiction irréaliste ou réalité probable?

Dans son dernier opus, Zep imagine un monde divisé entre personnes nanties urbaines disposant d'un accès à un second cerveau et le reste de l'humanité. Cet autre cerveau, numérique, est issu des recherches du Human Brain Project (HBP), le véritable projet européen de simulation du fonctionnement du cerveau humain.

L'histoire de "Ce que nous sommes" se passe trente ans après le lancement du Brain Project. Celles et ceux qui en ont les moyens se sont fait implanter une interface – ce fameux second cerveau numérique – qui leur permet de vivre des expériences virtuelles ayant le goût du réel puisque le cerveau traduit toutes les informations au corps entier, comme les odeurs, la température, ou les contractions musculaires. L'autre avantage de ce cerveau d'un nouveau genre, c'est qu'en se procurant des programmes, il suffit par exemple d'un téléchargement de trois minutes pour parler une douzaine de langues.

Seules les personnes fortunées peuvent s'offrir cette interface, dont les données sont stockées dans l'immense DataBrain Center. Tout ne se passe pas bien pour Constant, personnage principal du récit, car les interfaces peuvent être piratées.

Une fable crédible

Le dessinateur genevois a eu l'idée de ce scénario en entendant une nouvelle à la radio sur le HBP: "La numérisation du cerveau humain m'a fascinée", explique-t-il au micro de CQFD. "J'ai cherché un maximum d'informations sur cette histoire".

Ensuite, tout comme pour "The End", il a rencontré un scientifique pour discuter de son scénario. Le professeur Pierre Magistretti, doyen de la faculté de Biologie et Sciences de l'environnement de l'Université des sciences et technologies du roi Abdallah, en Arabie saoudite, lui a expliqué les tenants et aboutissants du projet: "J'aime bien faire de la fiction qui ne soit pas scientifique mais qui, même si ça reste une fable, soit un peu crédible".

Zep s'est beaucoup intéressé à la rupture entre les personnes augmentées et celles qui ne le sont pas: "Qu'est-ce qu'un humain augmenté? Finalement, si on délégue énormément de choses à une machine, est-ce qu'on est augmenté ou plutôt diminué? Parce qu'on utilise de moins en moins nos capacités: donc on se fragilise beaucoup".

Son héros, hacké, perd tout: "Comme il n'a pas appris des choses, mais les a juste téléchargées, il en a parfois l'expérience, parfois même pas. Il doit tout réapprendre: il ne sait plus s'exprimer, s'orienter, il a perdu même des gestes premiers".

Un extrait de la bande dessinée "Ce que nous sommes". [Zep - Editions Rue de Sèvres]Un extrait de la bande dessinée "Ce que nous sommes". [Zep - Editions Rue de Sèvres]

La question que pose cet ouvrage est "Qu'est-ce qui fait de nous des humains?", s'interroge l'auteur: "Qu'est-ce qui fait ce que nous sommes, au fond? De quelle manière on va se reconstruire? Quelles sont les choses qu'on doit-on vraiment apprendre, réapprendre et celles qui sont superflues?" Question autant philosophique que scientifique! "Je parle de la science, car c'est pour moi un sujet de fiction génial! C'est notre futur qui est en question".

Pour Pierre Magistretti, nous sommes encore très loin de posséder un second cerveau numérique: "Cette bande dessinée est une fable, mais avec des points d'appui crédibles. Il existe déjà aujourd'hui ce qu'on appelle en anglais des brain computer interfaces (bci) [ndlr. en français interfaces neuronales directes] qui servent à interpréter et digitaliser l'activité de milliers de neurones pour, par exemple, commander un bras artificiel, éventuellement des rythmes de marche pour les patients lésés de la moelle épinière, comme le fait Grégoire Courtine" à l'EPFL.

>> Lire: Trois paraplégiques marchent à nouveau grâce à un implant suisse prometteur

Elon Musk se lance lui aussi dans l'humanité augmentée avec sa société Neuralink, qui ambitionne de relier notre cerveau à des ordinateurs. Le chercheur note que, pour l'heure, "ça existe déjà, mais c'est très, très limité".

Le cerveau se modifie pour comprendre

Pierre Magistretti, professeur honoraire de l'UNIL. [UNIL]
Pierre Magistretti, médecin et biologiste

L'idée de pouvoir télécharger des langues paraît improbable à Pierre Magistretti, car notre cerveau apprend notamment grâce aux mécanismes de la plasticité synaptique: "Nous avons 80 milliards de neurones: chacun est connecté à plus de 10'000 autres par des synapses, le lieu d'échange d'informations. Lorsqu'on apprend, des centaines de milliers de ces synapses sont facilités: l'information se déplace plus efficacement et c'est ainsi qu'on mémorise. Il y a donc un substrat structurel pour la mémoire: cela implique que le cerveau se modifie pour comprendre. Or, j'ai de la peine à imaginer qu'en rajoutant des microchips on puisse s'intégrer dans ces synapses; que ça représente un processus d'apprentissage. Mais c'est peut-être mon cerveau limité du XXIe siècle qui n'arrive pas à imaginer ça!", s'amuse-t-il.

Une case extraite de la bande dessinée "Ce que nous sommes". [Zep - Editions Rue de Sèvres]Une case extraite de la bande dessinée "Ce que nous sommes". [Zep - Editions Rue de Sèvres]

"L'inscription dans réseaux neuronaux de l'expérience est essentiel pour l'apprentissage. En revanche, on pourrait imaginer – c'est de la science-fiction, mais moins extrême que ce qui est présenté dans cette fable – que, dans des cas de déficit – des traumatismes crâniens, des lésions cérébrales, peut-être des maladies neurodégénératives – on puisse, dans les années à venir, suppléer la perte de neurones par des neurones artificiels qui puissent s'intégrer dans les circuits et suppléer ce qui a été perdu".

Être humain augmenté ou diminué?

Et de donner un exemple qui l'a beaucoup frappé: "Les prothèses auditives sont là pour rétablir une audition normale, mais si on en donne à une personne qui n'a pas de déficit auditif, le cerveau compense cet excès de stimulations et le système auditif devient moins sensible! Comme le dit Zep, ce n'est pas tellement l'Homme augmenté, mais l'Homme diminué".

Il est vrai que pouvoir tout savoir sans avoir besoin de l'apprendre est très tentant, même pour Zep. Il estime que la nature humaine est ainsi faite: "Dès qu'il y a quelque chose de nouveau, on y va tête baissée et, après, on se dit que ce serait quand même bien de réfléchir à l'éthique, aux limites du projet et à la manière dont cela va impacter notre existence et même notre civilisation. Mais on le fait toujours dans un deuxième temps".

Je perds un peu de capacité mémorielle au profit de la machine qui est au bout de ma main, mon téléphone

Philippe Chappuis, alias Zep. [RTS]
Zep, dessinateur

"Je suis parti du principe qu'on vit déjà cette situation. Moi, j'ai un cerveau augmenté! Mon cerveau assistant, c'est mon téléphone: il y a énormément d'informations que je ne m'embarrasse plus à mémoriser parce qu'elles y sont stockées. Mon cerveau est devenu paresseux. Je ne suis plus capable de mémoriser tous les numéros de téléphone de mes amis et amies, parce que c'est un effort inutile. En deux clics, j'ai retrouvé. C'est un effort que je ne fais plus et je perds un peu de capacité mémorielle au profit de la machine qui est au bout de ma main".

"Ce n'est pas fou d'imaginer qu'on va tendre de plus en plus vers cette forme de paresse", conclut-il.

>> Ecouter aussi "'The End', le dernier Zep vu par la Science", CQFD du 3 mai 2018:

La couverture du livre "The End" de Zep.
Rue de Sèvres [Zep - Rue de Sèvres]Zep - Rue de Sèvres
Le dernier Zep vu par la science / CQFD / 22 min. / le 3 mai 2018

Interviews radio: Stéphane Délétroz

Version web: Stéphanie Jaquet

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