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"La mort du hibou", premier roman de la Genevoise Ann-Kathrin Graf

Ann-Katrin Graf.
Entretien avec Ann-Kathrin Graf, autrice de "La mort du hibou" / QWERTZ / 35 min. / le 23 juin 2021
Récit très personnel d’une relation mère-fille étouffante, le premier roman d'Ann-Kathrin Graf explore avec élégance les thématiques de la transmission, du deuil et du fardeau des proches-aidants.

C’est un personnage plus grand que nature. Une sorcière aux yeux de hibou, magicienne échappée d’un conte effrayant, drama-queen et ogresse. La mère de Sarah, narratrice du premier roman d’Ann-Kathrin Graf, sait à merveille attirer l’attention.

Mère supérieure, par bien des aspects: d’une beauté magnétique, à l’aise en société, voyageuse intrépide et femme de caractère, cette Madame Thur réserve à son unique fille le second rôle de leur duo.

Inspiré de faits réels

Cette hégémonie, pourtant, ne résiste pas aux assauts du grand âge. D’une maison de retraite à l’autre, de traitements en soins palliatifs, le récit de "La mort du hibou" décrit avec minutie la lente inversion des pôles de cette relation étouffante, l’émancipation de la narratrice reposant sur le lâcher-prise de cette mère devenue douce et absente.

Un parent et son enfant, ne devraient-ils pas être deux individus distincts, ayant droit à une existence propre? Un lien qui offrirait aussi l’accès au monde et aux autres. Ma mère voulait que nous ne soyons qu’un.

Extrait de “La mort du hibou” d’Ann-Kathrin Graf

Inspiré de faits réels, ce roman sensible aborde d’une manière originale les thématiques du grand âge, de la difficile transmission entre une mère et sa fille, et du fardeau que représente le rôle ingrat de proche-aidant.

Un décor de théâtre

La couverture du livre "La mort du hibou" d'Ann Kathrin Graf. [Plaisir de Lire]La couverture du livre "La mort du hibou" d'Ann Kathrin Graf. [Plaisir de Lire]Scénariste et cinéaste, autrice de théâtre, comédienne et metteuse en scène, la Genevoise Ann-Kathrin Graf a le don de construire des scènes de vie gorgées de détails éloquents. Et sa narration fragmentée, épousant la logique tortueuse de la mémoire, brosse par petites touches le portrait complexe de cette mère et de son déclin.

Car tout le récit, composé pour l’essentiel dans le présent du souvenir retraversé, se dilate à partir d’un moment bref et précis: assise dans la salle d’attente de son gynécologue, Sarah attend avec anxiété le verdict du médecin. Après l’expérience douloureuse d’une fausse-couche, pourra-t-elle enfin devenir mère à son tour? Et comment devenir mère quand on a pour modèle une femme à l’emprise aussi intimidante?

Au fil des souvenirs, pourtant, le portrait de cette mère flamboyante se pare de couleurs plus tragiques. D’une enfance malheureuse à la conquête d’un statut, du deuil de l’amour de sa vie à la cécité qui la gagne, cet oiseau de nuit, ce "hibou" de légende nous apparaît bientôt pour ce qu’il est: un décor de théâtre, masquant de profondes fragilités.

Comment expliquer ou plutôt faire sentir ce drame permanent qu’est ma mère, cette tension incarnée entre vie et mort, cette souffrance qui n’en finit pas de faire souffrir, cette douleur intérieure imperméable à toute aide.

Extrait de “La mort du hibou” d’Ann-Kathrin Graf

Fortement dissemblables, les deux femmes de ce récit souffrent du même mal: une incompréhension qui confine au dépit. D’un cri du cœur, la mère s’écrie: "je ne t’ai jamais comprise!"

Passage de témoin

La fille, quant à elle, découvre sur le tard combien ce qui la choquait chez sa mère aurait aussi pu les rapprocher. Car le théâtre, dont Madame Thur a fait son royaume intime, est aussi le grand amour de sa fille. Dès l’enfance, Sarah se raconte des histoires, invente de petites intrigues entre marionnettes à l’arrière de la voiture familiale.

Et l’humour ravageur de la mère, dont elle a souvent fait les frais, devient in fine l’ultime mode de communication entre une mère au seuil de la mort et sa fille prévenante, offrant aux lectrices et lecteurs de ce beau roman la clé d’un passage de témoin acquis de haute lutte.

Nicolas Julliard/aq

Ann-Kathrin Graf, "La mort du hibou", éd. Plaisir de Lire.

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