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Avec Alice Rivaz, les femmes ont trouvé la voix

L'écrivaine vaudoise Alice Rivaz. [PHOTOPRESS-ARCHIV/Str - KEYSTONE]
Entretien avec Valérie Cossy, chercheuse et enseignante à l'UNIL, pour l'exposition "Alice Rivaz- présence des femmes" / QWERTZ / 40 min. / le 11 juin 2021
Une exposition lausannoise et un numéro de la revue littéraire "La cinquième saison" dédié à son écriture: 120 ans après sa naissance, la pionnière du féminisme et romancière aventureuse Alice Rivaz est à l’honneur en Suisse romande.

En 2020, une revue littéraire italienne la classait parmi les dix meilleures écrivaines du 20e siècle. La renommée a parfois le don d'être hypermétrope. Mais dans le cas d’Alice Rivaz, c’est bien de myopie qu'est atteint le regard du monde littéraire. Régulièrement célébrées en Suisse romande, son écriture romanesque et sa pensée avant-gardiste peinent encore à toucher le reste de la francophonie.

Une injustice criante en cette année 2021 qui célèbre le demi-siècle du vote des femmes. Pionnière du féminisme, figure de l’indépendance professionnelle et artistique en un temps où le mariage était encore l’unique horizon homologué, l’autrice vaudoise a décrit comme personne la charge mentale des femmes et théorisé avant beaucoup la question très actuelle de la sororité.

Je crois que je n’aime plus mon mari. Et dire que toute ma famille s’imagine que c’est l’homme de ma vie parce que pendant longtemps j’ai beaucoup peiné, travaillé pour lui, à cause de lui. Mais est-ce à cela que se mesure l’amour? Je ne le pense pas.

Alice Rivaz, incipit de “La Paix des ruches”, 1947

Une exposition lui rend hommage, 120 ans après sa naissance, le 14 août 1901. Dans le hall de la bibliothèque du Palais de Rumine à Lausanne, cinq vitrines documentent par thème la longue vie et l'œuvre engagée de cette écrivaine aventureuse, fille d’un acteur majeur du socialisme romand.

Vue de l'exposition consacrée à Alice Rivaz.  [Laurent Dubois - BCU Lausanne.]Vue de l'exposition consacrée à Alice Rivaz. [Laurent Dubois - BCU Lausanne.]

De son premier manuscrit, "Nuages dans la main", au documentaire "Plans-Fixes" qui témoigne de sa verve octogénaire, l’exposition "Alice Rivaz - présence des femmes" met en scène l’univers modeste de cette dactylo du Bureau International du Travail pour qui l’exploration de l'intime s’est toujours accompagnée d’une conscience aiguë des affaires planétaires.

Un univers urbain

Aux antipodes du cliché campagnard de la prose romande, les romans, récits et nouvelles d’Alice Rivaz ont pour cadre un environnement urbain. La ville de Genève, ses rues, ses cafés, ses bureaux sont le décor presque exclusif d’une œuvre littéraire puisant dans l’expérience de son autrice la matière première de ses récits explorant, à tous les âges, la vie des femmes de conditions diverses.

Vue de l'exposition consacrée à Alice Rivaz. [Laurent Dubois - BCU Lausanne]Vue de l'exposition consacrée à Alice Rivaz. [Laurent Dubois - BCU Lausanne]

Valérie Cossy, chercheuse à l’UNIL et co-commissaire de l’exposition, considère ainsi que le legs d’Alice Rivaz anticipe celui d’Annie Ernaux: "pour dire le monde autrement, pour dire ce qu'est le regard des femmes, sur quoi d’autre s’appuyer que sur son expérience personnelle?"

Autofiction avant la lettre, peut-être. Pour Alice Rivaz comme pour Annie Ernaux, l’écriture se défie des ressorts traditionnels de la "fiction", cherchant d’abord à "décortiquer ce qui existe, déstabiliser les façons de voir habituelles pour en proposer d’autres", nuance Valérie Cossy.

Une oeuvre pionnière

Mais alors qu'Annie Ernaux est aujourd'hui saluée de partout, considérée comme la référence majeure d’une nouvelle génération d’autrices et d'auteurs francophones, Alice Rivaz, elle, demeure le secret bien gardé des happy few.

Essentiellement suisses romands, ces derniers témoignent de leur admiration dans le nouveau numéro de la revue littéraire "La cinquième saison", consacré à Alice Rivaz. De Silvia Ricci Lempen à Yves Laplace, de Céline Cerny à Reynald Freudiger, toutes et tous témoignent d’une grande familiarité et d’un amour indéfectible à l’égard de cette œuvre pionnière. Alors, monde, qu'attends-tu?

Nicolas Julliard/olhor

"Alice Rivaz, présence des femmes", exposition au Palais de Rumine, Lausanne, jusqu'au 30 octobre.

"La cinquième saison", revue littéraire romande, consacre son 14e numéro à Alice Rivaz.

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