Modifié le 15 janvier 2020 à 11:09

"Laura" d'Eric Chauvier, quand la lutte des classes passe par le langage

Eric Chauvier.
Roman: Eric Chauvier, "Laura" Vertigo / 6 min. / le 10 janvier 2020
Laura, c'est le prénom de celle qui est restée dans la "France d'en-bas" alors que son ami de lycée, Eric, lui, est devenu "quelqu'un". Lorsqu'ils se revoient, deux mondes se font face. Réussiront-ils à se comprendre?

Il suffit d'un prénom sur la couverture d'un livre rouge pour que, dans l'esprit du lecteur, avant même qu'il n'en démarre la lecture, retentissent les notes de l'une des chansons les plus mythiques de Johnny Hallyday, l'icône populaire française par excellence...

Avec "Laura", son dernier roman publié ce mois de janvier au sein de la maison d'édition française Allia, Eric Chauvier, écrivain, essayiste et anthropologue, démontre une nouvelle fois - et grâce à la fiction - le pouvoir colossal des mots sur notre existence. Ces mots qui trahissent, mine de rien, l'extraction sociale de celui (ou de celle) qui les prononce. Et qui, partant, ont le pouvoir d'enfermer l'autre, voire de peser sur le cours de sa vie.

Des retrouvailles improbables

Laura, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, est une amie de lycée du narrateur, Eric. On est à la fin des années 1980, dans une petite ville du centre de la France surnommée "le bled" par ses habitants. Laura, fille d'ouvriers, cancre déclarée, est la plus belle du lycée. Eric, le fils de l'instituteur, la désire et l'aime en secret avant de partir poursuivre ses études dans la grande ville, et d'y vivre sa vie.

Trente ans plus tard, les voilà réunis, de façon improbable, dans une voiture sur le parking de la plus grosse usine du coin, une froide nuit de décembre. Lui, l'universitaire un peu paumé, est de passage au bled. Elle, Laura, a suivi la seule trajectoire que la société et le bled ont bien voulu lui offrir: la déchéance.

>> A écouter, l'interview d'Eric Chauvier:

La couverture du livre d'Eric Chauvier, "Laura".
Editions Allia
Caractères - Publié le 12 janvier 2020

Entre deux verres de rosé et quelques bouffées de joints, les souvenirs d'adolescence remontent. Eric comprend instantanément qu'il désire toujours autant Laura, mais voilà: la distance - cruelle - est là, tapie au creux de chaque mot de ces deux anciens amis de lycée. Ils n'appartiennent plus au même monde.

Interroger le déterminisme social

"Tu voudrais que les choses s'arrangent, Eric; tu voudrais vivre je ne sais quelle histoire idéale avec moi, mais nous le savons tous les deux; nous le savons trop bien: il est trop tard pour l'amour...", glisse Laura, au petit matin.

D'une manière à la fois violente et subtile, Eric Chauvier questionne le langage des nantis, le déterminisme social et la honte chevillée au corps de ceux qu'un président socialiste français avait en son temps qualifié de "sans dents" et qui désormais se réunissent sur des ronds-points, en envisageant de brûler des usines.

Linn Levy/ld

Eric Chauvier, "Laura", édition Allia.

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Publié le 15 janvier 2020 à 08:42 - Modifié le 15 janvier 2020 à 11:09