Quand Stanley Kubrick réinventait la musique au cinéma

Grand Format

Photononstop/AFP

Introduction

Que ce soit "Ainsi parlait Zarathoustra" de Strauss dans "2001, l'Odyssée de l'espace", Beethoven dans "Orange mécanique" ou encore la "Sarabande" de Haendel dans "Barry Lyndon", le réalisateur américain Stanley Kubrick a donné une place centrale et sans précédent à la musique dans son cinéma. Décryptage.

Un coup de génie

Chapitre 01

Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) - Stan / Collection ChristopheL via AFP

C'est à partir de "2001, l’Odyssée de l’Espace" (1968), son huitième film, que Stanley Kubrick (1928-1999) intègre la musique d’une manière tout à fait inédite dans le cinéma.

Avant lui, les musiques qui marquaient les esprits étaient écrites spécifiquement pour les films. On pense aux sons stridents composés par Bernard Herrmann pour la scène de la douche dans "Psychose" d'Hitchcock ou aux nombreuses compositions d'Ennio Morricone.

La grande force de Stanley Kubrick est d'avoir non pas commandé des compositions musicales en fin de production mais intégré avec une perspicacité redoutable de grands airs connus de la musique classique à des scènes très fortes, et cela dès le tournage.

Terminé le temps où la musique ne faisait que soutenir le discours cinématographique, souvent avec emphase et redondance. Avec la minutie et le perfectionnisme qui ont fait la réputation du réalisateur américain, la musique devient un vrai élément narratif et se place sur le même plan que les images.

Un vrai coup de génie du maître du cinéma à découvrir à travers quatre films culte.

"2001, l'Odysée de l'espace", le film qui révolutionne l'utilisation de la musique

Chapitre 02

Metro Goldwyn Mayer / Collection ChristopheL via AFP

Sorti en 1968, une année avant que l'homme ne pose pour la première fois le pied sur la lune, "2001, l'Odyssée de l'espace" est un film expérimental qui a intrigué des générations d'amateurs de science-fiction, comme il a intrigué des générations d'amateurs de Kubrick, de philosophes de comptoir et d'amoureux de l'espace.

Certains ont parlé d'opéra cosmique, d'autres de fantastique métaphore humaine, d'autres encore de prise de tête galactico-galactique.

Divisé en quatre parties, le film retrace différentes rencontres entre les humains et un mystérieux monolithe noir qui semble influencer l'évolution humaine.

>> A voir, la bande-annonce du film "2001, l'Odyssée de l'espace":

'2001, l'Odyssée de l'espace' est une expérience non verbale visant à atteindre le spectateur à un niveau profond de conscience, juste comme la musique.

Stanley Kubrick dans un entretien accordé à "Playboy" en 1968"

Dès l'ouverture du film, "Ainsi parlait Zarathoustra" de Richard Strauss illustre parfaitement l'alignement de la Terre, de la Lune et du Soleil dans une scène qui est désormais entrée dans l'imaginaire collectif.

Une musique qui souligne aussi bien le vide spatial angoissant que la grandeur infinie de l'espace et qui revient à des moments-clés de l'histoire avant de clore le film dans une symétrie parfaite.

>> A voir et à écouter, la scène d'ouverture de "2001, l'Odyssée de l'espace" sur la musique "Ainsi parlait Zarathoustra" de Richard Strauss:

Dans "2001, l'Odyssée de l'espace", Stanley Kubrick utilise uniquement des musiques classiques déjà existantes. Une première! La maison de production MGM avait pourtant engagé Alex North, un musicien américain d'origine russe qui avait déjà travaillé avec Kubrick sur "Spartacus" et qui était l'un des compositeurs les plus en vue à Hollywood.

Durant le tournage, qui dure presque deux ans, les compositions de North ne sont pas encore terminées. Kubrick utilise alors des "temp music", c'est-à-dire des bandes musicales temporaires. Johann et Richard Strauss, Khatchatourian, Ligeti résonnent ainsi sur les plateaux de tournage.

Ce n'est qu'en avril 1968, à la première new-yorkaise du film, qu'Alex North réalise avec horreur que Kubrick a utilisé uniquement les "temp music" et n'a rien gardé de ses compositions.

Alex North avouera plus tard: "Kubrick était direct et honnête avec moi sur son souhait de conserver une partie des extraits originaux "temporaires" qu'il avait sélectionnés. J'avais bien évidemment le pressentiment que, quoique j'écrive pour remplacer le Zarathoustra de Strauss, rien ne pourrait le satisfaire".

Certaines sources indiquent d'ailleurs que Kubrick avait décidé dès le début d'utiliser des morceaux classiques pour son film et qu'il a laissé North composer sa musique uniquement pour calmer la maison de production. Mais qu'au final, il a obtenu gain de cause.

Extrait du chef d'oeuvre de Stanley Kubrick [Metro Goldwyn Mayer / Collection ChristopheL/afp]

Quand on a vu le film, on reste marqué pour toujours par ces images astrales, comme par cette fameuse scène d’une grâce absolue où des navettes flottent langoureusement dans l’espace sur la musique du "Beau Danube Bleu" de Joseph Strauss fils. Ce qui fascine, c’est cette harmonie tout aussi inattendue que parfaite.

Dans '2001', les planètes dansent les unes autour des autres. Beaucoup de séquences du film ont d'ailleurs été pensées de façon chorégraphique. Les voyages vers la station orbitale sont structurés comme un numéro musical. Au lieu d'avoir des gens en train de chanter et de danser, nous avons une station orbitale et un vaisseau spatial qui évoluent gracieusement au son d'une valse.

Stanley Kubrick

>> A voir et à écouter, la scène du ballet des vaisseaux spatiaux sur la musique du "Beau Danube Bleu" de Joseph Strauss fils:

Pour représenter l'infini et l'au-delà, Kubrick puise également dans le répertoire classique contemporain de Gyorgy Ligeti.

On y entend des extraits de son "Requiem" lors des apparitions du monolithe. On entend également la pièce "Atmospheres" créée en 1961. Une pièce qui, selon les paroles du compositeur, "donne l'impression d'un courant continu qui n'a ni début ni fin. Sa caractéristique formelle est le statisme, mais derrière cette apparence, tout change constamment".

Quoi de mieux pour cette fresque spatiale qui démarre à la préhistoire, traverse le temps et l'espace jusqu'à provoquer une perte totale de repères?

>> A voir et à écouter, la scène "Jupiter and Beyond The Infinite" avec des extraits d'oeuvres de Ligeti (Kyrie du "Requiem", suivi sans interruption par "Atmospheres"):

>> A lire également, notre grand-format sur le film: 2001, l'Odyssée de l'espace

Les musiques principales du film

"Also sprach Zarathustra", Richard Strauss

"Requiem for Soprano, Mezzo-Soprano, 2 Mixed Choirs and Orchestra", György Ligeti

 "Lux Aeterna", György Ligeti

"Le Beau Danube Bleu", Johann Strauss II

"Gayane Ballet Suite (Adagio)", Aram Khachaturian

"Atmosphères", György Ligeti

"The Blue Danube", Johann Strauss II

>> A écouter, l'émission "Années lumière" consacrée à la musique du film "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick:

Une scène de "2001, l'Odyssée de l'espace" de Stanley Kubrick. [©Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) - Stanley Kubrick Productions / Collection ChristopheL - AFP]©Metro-Goldwyn-Mayer (MGM) - Stanley Kubrick Productions / Collection ChristopheL - AFP
Années lumière - Publié le 20 septembre 2020

"Orange mécanique", le film qui détourne la musique

Chapitre 03

Collection Christophel / Warner Bros / Hawk films - AFP

En 1971, Stanley Kubrick réalise "Orange mécanique", d’après le roman de science-fiction d’Anthony Burgess.

Le film décrit l'action criminelle d’un gang ultraviolent et de son leader Alex, fan absolu de Beethoven. Arrêté suite à un meurtre, on lui fait subir un conditionnement psychologique controversé afin de tenter de le réhabiliter.

Même cinquante ans après sa sortie, "Orange mécanique" reste un film incroyablement violent, à la limite du supportable. Et c'est sans doute parce qu'au-delà de la violence montrée à l'écran, le message du film est particulièrement sombre: violence des individus, violence de l’Etat, de ses polices, de ses prisons, et même de l’art.

Kubrick filme des scènes insoutenables d’agressions et de viols, parfaitement chorégraphiées sur des musiques pleines d’allégresse comme l’Ouverture de la "Pie voleuse", de Rossini, et le délicat et charmant "Singing in the rain", totalement détourné, et comme retourné contre lui-même par les scènes qu’il illustre.

>> A voir, la bande-annonce du film "Orange mécanique" sur la musique de l'Ouverture de "Guillaume Tell" de Rossini, dans une adaptation de Wendy Carlos:

Pour la musique de son film, Kubrick choisit un mélange de pièces classiques dont certaines sont revues, corrigées et métamorphosées par Wendy Carlos.

En 1968, cette passionnée de musique électronique sort "Switched-On Bach" (qu’on peut traduire par "Bach allumé"), un album sur lequel elle reprend des compositions du musicien allemand, interprétées sur un synthétiseur Moog.

Le disque remporte trois Grammy awards et se vend à un million d’exemplaires. Son deuxième album sorti en 1970, "Le Synthétiseur bien tempéré", va lui attirer les louanges de Glenn Gould lui-même!

C'est après avoir découvert ces deux albums de Wendy Carlos que Stanley Kubrick décide de la solliciter pour la bande originale de son film "Orange mécanique".

Il lui demande de faire des reprises d'oeuvres classiques et en particulier de Beethoven, l’idole absolue du protagoniste, Alex, qui, comme l'annonce l'accroche provocatrice du film "est un jeune homme qui s’intéresse principalement au viol, à l’ultra violence et à Beethoven".

Pour parachever ses nuits de baston, il aime jouir au son de la "9e Symphonie", son regard en biais braqué sur le portrait du compositeur.

>> A voir, un extrait du film qui montre Alex écoutant Beethoven (en anglais):

Dans "Orange mécanique", on peut entendre - sur l'arrangement du 4e mouvement de la "9e Symphonie" de Beethoven intitulé "Marche d'Orange mécanique" - la première utilisation du vocoder dans une oeuvre musicale.

Le vocoder est un effet permettant la transformation du son. Il a été conçu par l’armée des Etats-Unis pour crypter des messages pendant la Deuxième Guerre mondiale. Presque trente ans plus tard, Robert Moog, ingénieur, et Wendy Carlos couplent le vocoder au synthétiseur, permettant ainsi d'infléchir la voix humaine en torsion inhumaine, robotique et inquiétante.

>> A voir et à écouter, une scène d'"Orange mécanique" dans laquelle on entend un extrait du 4e mouvement de la "9e Symphonie" de Beethoven réadapté par Wendy Carlos (en anglais):

Wendy Carlos a accompli quelque chose d’unique dans le domaine de la réalisation électronique de la musique. Sa version du quatrième mouvement de Beethoven vaut, à mon sens, celle d’un orchestre entier, ce qui n’est pas peu dire".

Stanley Kubrick

Ont aussi été retenus pour rythmer ce long-métrage tout en saccades l'ouverture du "Guillaume Tell" de Rossini, les "Funérailles de la Reine Mary" de Henry Purcell et même "Chantons sous la pluie" de Gene Kelly, qui sert de mesure pour un tabassage en rythme et en règle.

>> A voir et à écouter, la scène d'ouverture du film sur la musique "Les Funérailles de la Reine Mary" d'Henry Purcell remixée au synthétiseur par Wendy Carlos (en anglais):

>> A lire également, notre grand-format: "Orange mécanique", un parfum de scandale signé Stanley Kubrick

Les musiques principales du film

"Thème principal d'Orange mécanique" , Wendy Carlos

Ouverture de l'opéra "La Pie voleuse", Rossini

"Neuvième Symphonie", Beethoven, Wendy Carlos

Ouverture de "Guillaume Tell", Rossini,  Wendy Carlos

 "Pomp and Circumstance March",  Sir Edward Elgar

"Timesteps", Wendy Carlos

"Overture to the Sun"- Terry Tucker

"I Want to Marry a Lighthouse Keeper" - Erika Eigen

"Singin' in the Rain", Gene Kelly, paroles de Arthur Freed, musique de Herb Brown

"Music for the Funeral of Queen Mary", Henry Purcell

>> A écouter, l'émission "Années lumière" consacrée à la musique du film "Orange mécanique" de Stanley Kubrick:

Une scène du film "Orange mécanique" (1971) de Stanley Kubrick. [Archives du 7eme Art / Photo12 - AFP]Archives du 7eme Art / Photo12 - AFP
Années lumière - Publié le 27 septembre 2020

"Barry Lyndon", le film qui remporte l’Oscar de la meilleure musique

Chapitre 04

Peregrine / Hawk Films / Collection ChristopheL via AFPBarry

"Barry Lyndon" sorti en 1975 est un film historique avec des décors et des éclairages naturels. On y suit l'ascension et la chute d'un jeune et bel intrigant irlandais.

Le cinéaste tisse une bande originale remarquable autour des aventures de son "Barry Lyndon". Une fois de plus, c'est principalement de la musique classique qui est choisie. Haendel y est en bonne compagnie aux côtés de Bach, Paisiello, Vivaldi, Mozart et Schubert dans des orchestrations de Leonard Rosenman qui recevra l'Oscar de la meilleure musique de film en 1976.

Mais on trouve aussi des musiques traditionnelles irlandaises dans ce film qui débute sur l'île verte. Des airs tous plus authentiques et gracieux les uns que les autres interprétés par le fameux ensemble de musique celtique The Chieftains. Le "Thème de l’Amour" présent sur la bande-son du film reste un grand succès pour les musiciens irlandais.

Mais toute la délicatesse et la tendresse de cette musique celtique s'envole lorsque le jeune et beau héros, qui n’est encore que Redmond Barry, doit quitter précipitamment son pays natal suite à un duel qui tourne mal.

Il se retrouve alors dans une Europe à feu et à sang. Le naïf mais déjà ambitieux héros traverse ainsi le 18e siècle sous la caméra froide et impitoyable de Stanley Kubrick.

>> A voir, la bande-annonce du film "Barry Lyndon":

La Sarabande de Haendel, qui ouvre le film, revient comme un leitmotiv et marque la progression dramatique de l’histoire, sous différentes versions, toutes significatives d’un moment particulièrement important.

Selon le musicologue et philosophe Rémy Sanvoisin, cette musique est l’incarnation du destin en marche: "Si la pièce de Haendel extraite de la `11e Suite pour clavecin en ré mineur` est bien une sarabande, danse baroque grave et solennelle à trois temps, l’orchestration de Léonard Rosenman lui confère une dimension dramatique, dans une version pour orchestre à cordes et clavecin qui est placée sous le signe de la fatalité. Lors du duel entre Quin et le jeune Redmond, elle apparaît dans une version minimale, flottante, où le thème jouée par les cordes graves en pizzicato et les timbales crée un suspens imperceptible…"

>> A voir et à écouter, la scène du duel entre Redmond Barry et le capitaine Quin avec sur la musique de la "Sarabande" de Haendel (en anglais):

Autant cette Sarabande de Haendel sert à marquer la marche du destin, autant le 2e mouvement, Andante, du Trio opus 100 de Schubert sert quant à lui à exprimer l’amour tragique. Une des musiques sans doute les plus magnifiques, les plus frappantes et les plus émouvantes qui puissent être et qui est désormais liée pour toujours à ce film, tant cet air a marqué les esprits de ceux et celles qui ont vu le film.

Mais pourquoi Kubrick, si pointu et si tatillon, qui envisage son film comme une sorte de documentaire sur le 18e siècle anglais, choisit-il un air de Schubert, postérieur à l'époque dépeinte par le film?

Lors d'un entretien avec Michel Ciment, spécialiste français du cinéma et confident du réalisateur, Kubrick avait répondu: "J'avais d'abord voulu m'en tenir exclusivement à la musique du 18e siècle quoiqu'il n'y ait aucune règle en ce domaine. Je crois bien que j'ai chez moi toute la musique du 18e siècle enregistrée sur microsillons. J'ai tout écouté avec beaucoup d'attention. Malheureusement, on n'y trouve nulle passion, rien qui, même de loin, puisse évoquer un thème d'amour; il n'y a rien dans la musique du 18e siècle qui ait le sentiment tragique du Trio de Schubert. J'ai donc fini par tricher de quelques années en choisissant un morceau écrit en 1814. Sans être absolument romantique, il a pourtant quelque chose d'un romanesque tragique".

>> A voir et à écouter, la scène de la séduction de "Barry Lyndon" avec le "Trio pour piano et cordes n° 2", op 100 de Franz Schubert:

Les musiques principales du film

"Sarabande", suite n°4 en ré mineur,  Haendel

Concerto pour 2 clavecins, Bach

"Marche d'Idomeneo", Mozart

"Saper Bramante", extrait de "Il barbiera di Siviglia", Paisiello

"Danse n°1", "Trio pour piano et cordes n°2", Schubert

"Sonate pour violoncelle", Vivaldi

"Hohenfriedberger Marsch", Frédéric II de Prusse

airs traditionnels irlandais, Sean O'Riada

>> A écouter, l'émission "Années lumière" consacrée à la musique du film "Barry Lyndon" de Stanley Kubrick:

Une scène du film "Barry Lyndon" de Stanley Kubrick. [Photo12 via AFP]Photo12 via AFP
Années lumière - Publié le 4 octobre 2020

"Shining", le film d'horreur sur fond de musique classique

Chapitre 05

Collection ChristopheL via AFP

Adapté d'un roman de Stephen King, "Shining" (1980) raconte l'histoire d'une famille - formée de Jack, inquiétant écrivain à la dérive, Wendy, jeune femme anxieuse et du petit Dany, 6 ans - qui prend ses quartiers d’hiver dans un immense hôtel abandonné dont Jack a été engagé pour en être le gardien. Dès le départ, on est averti que quelque chose ne tourne pas rond: le précédent gardien, devenu fou, a assassiné sa femme et ses jumelles à coup de hache.

Le film de Kubrick est un jalon dans l’histoire du film d’horreur. Tout en élégance, avec une science parfaite du dosage, le réalisateur mène son huis clos dans le vaste décor désert d’un palace au milieu de l'hiver.

>> A voir, la bande-annonce du film "Shining" (en anglais):

Les musiques originales du film sont composées par Rachel Elkind et Wendy Carlos avec laquelle il avait déjà travaillé pour "Orange mécanique". Kubrick continue d'utiliser abondamment la musique classique, avec quelques incartades du côté du foxtrot inventé au début des années folles.

Dès le générique de début, et malgré des images d'une voiture roulant sur une magnifique route de montagne, on est plongé dans une ambiance malsaine provoquée par la musique du "Dies irae" de la "Symphonie fantastique" de Berlioz, rendu irréel et menaçant par les sons électroniques concoctés par Wendy Carlos.

>> A voir et à écouter, la scène d'ouverture du film avec la musique du générique, le "Dies irea" de Berlioz réadapté par Wendy Carlos et Rachel Elkind:

Comme dans les films précédents de Kubrick depuis "2001, l'Odyssée de l'espace", la musique est un élément à part entière dans la construction rhétorique de "Shining".

Dans "Les écrans sonores de Stanley Kubrick", Antoine Pecqueur explique:

"Dans 'Shining', l’emploi de la musique moderne n’est pas d’une grande précision technique, ni d’une symbolique forte, mais engendre un climat propre au film d’horreur. Il est difficile d’y séparer la musique originale des bruits environnants. C’est la première fois que Kubrick se sert de musiques se différenciant aussi peu les unes des autres; les partitions s’avèrent quasi mimétiques. Les œuvres de Ligeti, Bartók ou Penderecki présentent toutes la même couleur sonore et utilisent des effets semblables (glissandos, cordes dans le registre aigu…). Cette perméabilité des plages musicales augmente sensiblement l’inquiétude du spectateur…"

['Shining'] est une symphonie de la peur humaine, faite de cris et de lamentations, comme reliée aux forces irrationnelles enfouies au plus profond d’elle-même.

Stephen Schiff, critique de cinéma

Les musiques du répertoire moderne, atonal, sont choisies avec le plus grand soin. A propos du choix de Bartók, Antoine Pecqueur explique:

"Le meilleur emploi musical dans 'Shining' est, à notre avis, celui de l’adagio de la "Musique pour cordes, percussions et célesta" de Béla Bartók. A chacune de ses occurrences, Kubrick articule la scène en suivant précisément le discours musical. L’extrait se compose de deux parties: la première séquence développe une mélodie "irréelle" au célesta et aux violons, sur des trémolos et des glissandos des autres cordes, tandis que la seconde séquence offre un climat beaucoup plus sombre et inquiétant. Kubrick met un point d’honneur à accompagner, chaque fois, l’effet musical par un changement scénaristique. Ainsi, le spectateur du film, après s’être engouffré dans le labyrinthe sur les traces de Danny et Wendy, aperçoit, sur la cadence, Jack en train d’observer la maquette du labyrinthe. Le sang se glace!"

>> A voir et à écouter, la scène du labyrinthe sur la "Musique pour cordes, percussions et célesta" de Béla Bartók:

Kubrick a aussi fait appel au compositeur polonais Krzysztof Penderecki, décédé en mars 2020. Selon le critique Michel Sineux, "la musique de Penderecki est cet univers où, dans un espace-temps insaisissable, chuchotent les âmes terrifiées par les cataclysmes révolus et angoissées par les apocalypses à venir".

Ajoutez à cela les accords secs et forte qui semblent imiter des coups de hache, et le choix de Stanley Kubrick est, comme toujours, parfait.

>> A voir et à écouter, la scène où Danny voit les jumelles qui lui demandent de venir jouer avec lui. Sur une musique Natura Sonoris No. 1, de Krzysztof Penderecki:

Les musiques principales du film

"Songe d'une nuit du Sabbat" de la "Symphonie fantastique", Hector Berlioz, Wendy Carlos et Rachel Elkind

"Montagnes rocheuses", Wendy Carolo et Rachel Elkind

"Lontano pour orchestre", György Ligeti

"Musique pour cordes, percussion et célesta", Béla Barók

"Le Rêve de Jacob", Ktysztof Penderecki

"Polymorphia pour 48 instruments à cordes", Ktysztof Penderecki

"Canon pour orchestre à cordes", Ktysztof Penderecki

"Utrenja", Ktysztof Penderecki

"De natura sonoris n°1 et 2, Ktysztof Penderecki

"Masquerade", Jack Hylton

"Home", Henry Hall

"It's All Forgotten Now", Ray Noble

"Midnight, the Stars and You", Ray Noble

>> A écouter, l'émission "Années lumière" consacrée à la musique du film "Shining" de Stanley Kubrick:

Danny, joué par Danny Lloyd dans le film "Shining". [WARNER BROS. / Collection ChristopheL via AFP]WARNER BROS. / Collection ChristopheL via AFP
Années lumière - Publié le 11 octobre 2020