Art, trauma, animisme et argent: la légende de Seyni Awa Camara

Grand Format

RTS - Francesco Biamonte/Seyni Awa Camara chez elle. Novembre 2023.

Introduction

Dans les années 1950, au Sénégal, une enfant disparaît. Quand elle réapparaît, elle a reçu le don de la sculpture. Seyni Awa Camara produira des milliers de pièces. Aujourd'hui des sculptures neuves de sa main se vendent jusqu'à 30'000 euros à New York ou Paris, tandis qu'elle vit modestement dans son village. Un destin artistique hors-norme.

Chapitre 1
Naissance de la légende

DR - Michèle Finzi Odéyé/Seyni Awa Camara dans les années 1980.

Dans un village au sud du Sénégal, dans les années 1950, des enfants triplés disparaissent de la maison. Ou quadruplés, selon certains. Ou même sextuplés. Les versions varient. Des garçons, et une seule fille: Seyni. On les cherche en vain dans la forêt. Ils réapparaissent des mois plus tard et portent dans leurs bras des statuettes en terre cuite. Seyni a reçu lors d'une expérience mystique le don de la sculpture. Elle n'aura plus de cesse de donner forme à la glaise.

Trente ans plus tard, des voyageurs, des touristes, des collectionneurs achètent des œuvres à Seyni Camara, sur la route devant chez elle.

Aujourd'hui, on trouve ses sculptures dans d'importantes galeries de Paris ou New York. Les pièces les plus impressionnantes atteignent les 30'000 euros. Des couples ou des figures féminines, verticales, mesurant jusqu'à deux mètres de haut. De leurs flancs sortent des myriades de petits êtres, une prolifération de petits visages plus ou moins noircis, plus ou moins rougis par la cuisson de la terre glaise. Des statues à la fois hiératiques et efflorescentes. 

Comment se dessine le destin hors-norme de cette œuvre?

>> A écouter, "Seyni Awa Camara, éclosion d'une légende", un documentaire de Francesco Biamonte :

Seyni Awa Camara dans les années 1980. [DR - Michèle Finzi Odéyé]DR - Michèle Finzi Odéyé
Le labo - Publié le 21 avril 2024

Chapitre 2
Corne magique

RTS - Francesco Biamonte/Une oeuvre de Seyni Awa Camara.

Michèle Odeyé-Finzi est anthropologue. Elle ne parvient plus à dater avec précision sa première rencontre avec Seyni Camara. Mais elle la raconte volontiers, avec une grande affection, ce qu'elle a fait aussi dans un livre paru en 1994 ("Solitude d'argile", l'Harmattan). "Le livre a mis longtemps à paraître, parce qu'on me disait qu'il fallait faire un livre avec des psychiatres, qu'elle était une malade mentale. J'ai refusé", se souvient l'anthropologue.

On était au milieu des années 1980. Se trouvant à Bignona, une commune du sud du Sénégal, elle rencontre au marché une femme qui vend des légumes. Parmi les oignons et les piments, des pièces en terre cuite étranges, atypiques: de petits personnages, des couples, des animaux, des voitures. Les deux femmes ne parlent pas la même langue et ne peuvent communiquer. Mais Seyni Camara, (oui, c'est bien elle), l'entraîne dans sa maisonnette et ouvre une pièce remplie de sculptures. Des centaines.

Quelques pièces de petite taille entreposées dans la maison de Seyni Awa Camara à Bignona. [RTS - Francesco Biamonte]
Quelques pièces de petite taille entreposées dans la maison de Seyni Awa Camara à Bignona. [RTS - Francesco Biamonte]

Fascinée, Michèle Odeyé-Finzi revient vivre quelque temps chez Seyni Camara. C'est là qu'elle entendra de la bouche de la sculptrice l'histoire de la disparition des triplés dans la forêt. La communication n'est pas facile. La traduction (un jeune homme sert d'interprète) peut jouer des tours. Et Seyni, pour chaque question, doit demander la permission de répondre à une corne, ornée de fil et de coquillage, dans la pièce des sculptures. "Je l'entendais parler très fort, crier, comme une transe, puis elle revenait souriante et on pouvait continuer". C'est la corne qui dit à Seyni ce qu'elle doit sculpter et quels animaux il faut lui sacrifier, en quel nombre, pour que les sculptures "tiennent debout".

"Seyni a produit parce qu'elle en avait besoin, bien plus qu'envie", poursuit l'anthropologue. Qui se souvient d'une personne "toujours un peu à côté".  "Elle faisait peur à tout le monde. Elle était dans une très grande solitude. Et dans une énorme souffrance de ne pas avoir eu d'enfants". Elle ajoute: "Son nom Awa n'était pas connu. Mais elle m'avait dit qu'elle aimait s'appeler Awa. Alors j'ai glissé ce nom dans le livre". Seyni Camara est devenue Seyni Awa Camara.

Chapitre 3
Maternité et trauma

RTS - Francesco Biamonte/Les pièces dans le bûcher, avant cuisson.

De fait le thème de la maternité saute aux yeux. En 2015, l'artiste sénégalaise Fatou Kandé Senghor a réalisé un documentaire sur Seyni Awa Camara, après l'avoir fréquentée pendant plusieurs années. Elle l'a intitulé, significativement, "Giving Birth".

Selon les entretiens réalisés pour le film, Seyni Awa Camara a été mariée trop tôt, à 14 ou 15 ans. "Je n'avais même pas de seins", raconte l'artiste. Elle aurait été mise enceinte alors que son corps n'y était pas prêt. Et ces épreuves auraient eu raison de sa capacité à enfanter. Pour Fatou Kandé Senghor, l'œuvre de Seyni Awa Camara est une œuvre de trauma. Elle enfante par centaines des images d'enfantements. Et a su guérir par la pratique artistique.

Fatou Kandé Senghor n'est nullement rétive à considérer le monde sous l'angle magique. Mais les histoires de triplés dans la forêt et d'apprentissage chez les esprits ne l'intéressent guère: à ses yeux, ce sont des contes pour blancs. C'est le monde de l'art, selon elle, qui a favorisé auprès de Seyni un discours apprécié des marchands et des galeristes, des clients. Et du soussigné. De fait, d'un point de vue marketing, cette histoire d'enfance et d'initiation constitue un excellent storytelling. 

>> A voir, l'artiste sénégalaise Seyni Awa Camara en plein travail:

L'artiste sénégalaise Seyni Awa Camara en plein travail
RTSculture - Publié le 30 avril 2024

Chapitre 4
Consécration

RTS - Francesco Biamonte/Des pièces sèchent après cuisson.

André Magnin est galeriste et marchand, spécialisé dans l'art africain contemporain. Il est l'un des principaux artisans et bénéficiaires du succès critique et économique international de Seyni Awa Camara. Il admire sa puissance artistique. Pourtant, il considère lui-même ces récits avec distance. "Elle aurait reçu une formation dans la forêt, elle aurait été nourrie par des singes… Ça paraît, enfin… " Et de poursuivre: "Elle raconte beaucoup de choses, personne ne sait si c'est vrai". 

Il n'en a pas moins demandé à la sculptrice Louise Bourgeois, rien moins, d'écrire un texte sur les oeuvres de Seyni Awa Camara. Un texte qui dès le titre, annonce malgré tout la couleur: "Magie noire". Quoi qu'on en dise, l'animisme, les esprits, la fertilité, la maternité et la forêt semblent constituer les tags idéaux pour faire connaître et vendre une artiste subsaharienne, notamment dans la France des années 1980 et 1990: on y apprécie jusque dans la chanson de variété une telle image du continent naguère colonisé.

Quoi qu'il en soit, c'est à André à Magnin que l'œuvre de Seyni Awa Camara doit sa fortune dans le monde de l'art en Occident. La presse a pu l'appeler "faiseur de rois". Et d'une reine.

Son récit de la rencontre avec l'artiste ressemble beaucoup à celui de Michèle Odeyé-Finzi. Mais en marchand, il lui demande si elle pourrait fabriquer des pièces plus grandes. Ce qu'elle fera. En 1989 a lieu à Paris, entre Beaubourg et la Grande Halle de la Villette, une exposition capitale: "Les magiciens de la terre". On y expose des artistes du monde entier et de différentes traditions. Mais on aspire à ne pas y voir de l'art ethnique. C'est de l'art tout court. C'est en soi une nouveauté. André Magnin y fait exposer des pièces de Seyni Awa Camara. On peut les admirer à côté des oeuvres de Louise Bourgeois, qui est déjà à ce moment-là une star de l'art contemporain.

En 2001, une pièce de Seyni Awa Camara est exposée à la Biennale de Venise. "Ça a pris du temps pour que les gens s'y intéressent, commente André Magnin. Mais depuis quelques années, je ne sais pas ce qui se passe, tout le monde la cherche. Enfin, tout le monde, on s'entend!"

En surfant sur Internet et sur les sites de ventes aux enchères, on s'aperçoit facilement qu'il existe aujourd'hui un marché important de ses œuvres. Elles sont toujours vendues par André Magnin. Les grandes pièces somptueuses peuvent se vendre autour de 30'000 euros, explique le marchand. Mais il n'est pas le seul sur ce marché: on les trouve chez d'autres prestigieuses galeries, comme Baronian (Bruxelles), ou Nino Mier (Los Angeles, New York, Marfa, Bruxelles).

A Dakar également, le marchand Pape Samba en présente plusieurs dizaines dans sa galerie. Et lui non plus ne comprend pas comment fonctionne le marché des œuvres de Seyni, à qui il rend régulièrement visite pour aller chercher des pièces: elle devrait vivre dans l'opulence. Cela n'est pas le cas. Pourquoi? "C’est la question que tout le monde se pose", s'exclame Pape Samba.

Chapitre 5
La reine des abeilles

RTS - Francesco Biamonte/Seyni Awa Camara et Mamadou Boye Diallo, fixeur pour la RTS.

Celles et ceux qui ont rendu visite à Seyni Awa Camara dans sa maison de Bignona, petite ville de Casamance où elle vit, découvrent une réalité très modeste. Elle vit avec trois jeunes hommes, qu'on appelle ses fils - en vérité, les enfants que son deuxième mari a eus avec une autre épouse, dans le contexte polygame qui est le leur. Eux-mêmes ont des épouses et des enfants. Une cour en terre battue, des poules. Des sculptures qui sèchent avant cuisson. Rien n'indique le confort économique.

A Bignona, la cour de la maison ou travaille Seyni Awa Camara. [RTS - Francesco Biamonte]
A Bignona, la cour de la maison ou travaille Seyni Awa Camara. [RTS - Francesco Biamonte]


Or les fils savent faire des expéditions internationales dans des caisses sécurisées, des certificats d'authenticité. Ils connaissent parfaitement les prix du marché. Et de nombreuses nouvelles œuvres sortent chaque mois de la maison. Il est difficile de se risquer à estimer le chiffre d'affaires de l'entreprise familiale. Mais il est considérable. "On devrait vivre comme des princes, commente Aliou Diallo, l'un des fils. Ce sont les galeries et les marchands qui tiennent le couteau par le manche". Il ajoute que de nombreuses familles vivent sur ces revenus, ici à Bignona, et ailleurs.

La fabrique des sculptures

Les voir au travail est impressionnant et émouvant. Les fils ne sont pas seulement les vendeurs des œuvres. Ils travaillent en continu. Broient et malaxent la glaise du marigot. Forment les pièces avec leur mère. Apportent le bois pour la cuisson, le fendent. Construisent savamment un bûcher, y couchent les pièces qui séchaient dans la cour – la cuisson aura lieu aujourd'hui. En plein air, sur la route de terre devant la maison.

Les beaux-fils de Seyni Awa Camara, Baba Ghali, Aliou et ici Ibrahima Diallo, construisent le bûcher avec les pièces à cuire. [RTS - Francesco Biamonte]
Les beaux-fils de Seyni Awa Camara, Baba Ghali, Aliou et ici Ibrahima Diallo, construisent le bûcher avec les pièces à cuire. [RTS - Francesco Biamonte]

Au fond de la maison: elle. Habits lumineux. Calme. Immédiatement attachante et impressionnante à la fois. Aimable. En interview, l'obstacle de la langue reste présent, en dépit de la présence des fils. Les esprits? "Je ne travaille pas avec eux, c'est dangereux". Si une instance lui dit quoi faire? "Dieu. Dieu seul". Les sacrifices? Elle aimerait en faire davantage. "Mais les affaires ne marchent pas trop". On dit qu'elle a voyagé en Occident, qu'elle est revenue avec des sommes dérisoires. "J'ai vu le pays des nains, le pays des chiens", raconte-t-elle. Son vœu le plus cher? "Gagner plus d'argent".

Dehors les flammes s'élèvent très haut. Les chèvres de passage rasent les murs pour ne pas se faire roussir les poils. La cuisson durera toute la nuit. L'image est saisissante. Les voisins assistent. Les figures émergent du feu crépitant, de la braise.

Après une nuit de cuisson, les visages émergent des cendres. [RTS - Francesco Biamonte / Après une nuit de cuisson, les visages émergent des cendres.]
Après une nuit de cuisson, les visages émergent des cendres. [RTS - Francesco Biamonte / Après une nuit de cuisson, les visages émergent des cendres.]

L'artiste n'est pas sortie. Elle reste dans la maison. Tout autour vrombit l'essaim: les fils, les voisins, le reporter – parfois des clients, des marchands – et plus loin: les critiques, les galeristes. Elle les nourrit tous, infatigablement. Enfantant, enfantant encore. Au centre de la ruche, telle la reine des abeilles.