Le cinéma se met à table

Du "Grand Restaurant" à "Ratatouille" en passant par "Le festin de Babette" et "La grande bouffe", le cinéma aime gloutonner sans cesse. Tour d'horizon de ces mémorables scènes de repas, dont certaines sont franchement indigestes.

Scroll

Faste food

De toutes les cinématographies, la française est celle qui reste la plus attachée à la mise en scène des repas.

Chez les deux Claude, par exemple, Chabrol et Sautet, on passe beaucoup de temps à table. Pour régler ses comptes en famille, conclure une affaire, séduire, rompre, se réconcilier, ou choquer le bourgeois. Mais aussi, plus simplement, pour se retrouver entre copains ou par simple gourmandise.

Tout le cinéma français des années 70 à la table de "Vincent, François, Paul et les autres"
Tout le cinéma français des années 70 à la table de "Vincent, François, Paul et les autres" [François Darras - Lira Films / Archives du 7eme Art / Photo12/AFP]

En France, manger est un acte profondément culturel. Il atteint parfois le niveau des beaux-arts, et l'orgueil qui lui est associé. Roland Joffé en a fait un film avec Gérard Depardieu, "Vatel"(2000), l'histoire de ce pâtissier-traiteur et maître d'hôtel qui eut la charge d'organiser en août 1671 un festin en l'honneur de Louis XIV, avec 3000 invités.

Le troisième jour, un retard dans la livraison des poissons lui laisse croire qu'il ne pourra pas être à la hauteur. Il se suicidera:

Je ne survivrai pas à cet affront.

François Vatel, pâtissier, traiteur, maître d'hôtel et grand organisateur de festins sous Louis XIV

La nourriture devient même un sujet à part entière dans les comédies les plus populaires, à l'image du "Grand Restaurant" (1966) et de "L'Aile ou la cuisse" (1976) avec un de Funès qui incarne, de manière un peu ridicule et arrogante, la qualité française contre la malbouffe industrielle.

Luis Bunuel jouera beaucoup de cette obsession française dans deux films ironiques: "Le Charme discret de la bourgeoisie" (1972) où les convives, déjà attablés, sont toujours empêchés de manger, et "Le Fantôme de la Liberté" (1974) où les invités se déculottent et s'assoient directement sur les toilettes avant d'entamer les entrées.

Pour restaurer l'image de la cuisine française, qui s'est parfois perdue dans le snobisme, on attendra "Ratatouille" (2007), le petit rat à l'odorat subtil qui rêve de devenir chef et fera saliver ses clients dans un Paris idéalisé.

Louis de Funès dans "L'Aile ou la cuisse" de Claude Zidi
Louis de Funès dans "L'Aile ou la cuisse" de Claude Zidi [© Les Films Christian Fechner / Collection ChristopheL/AFP]
"Ratatouille" de Pixar.
"Ratatouille" de Pixar. [Archives du 7eme Art - AFP]

Scènes de la vie quotidienne

"La vie est un long fleuve tranquille".
"La vie est un long fleuve tranquille". [Moune JAMET - AFP]

Le repas, avec son unité de lieu, de temps et d'action, s'apparente au théâtre classique

D'après Boileau, dans L'Art poétique

Et vint le couscous

Les plats du jour du cinéma français ont changé en quelques années. Si la blanquette, le foie gras, le boeuf carotte et le vin rouge dominaient dans les films des années 1970, la France, depuis, s'est métissée, et son cinéma en rend compte.

La scène la plus parlante est celle du couscous dans "La Graine et le Mulet" (2007) d'Abdel Kechiche, grand cinéaste du manger comme en témoigne les séquences voraces de spaghetti dans le film qui lui vaudra la palme d'or, "La Vie d'Adèle".

"La Graine et le Mulet" est une ode épicurienne au repas méditérranéen. La séquence du couscous, répétée pendant des mois et tournée pendant dix jours (les acteurs devaient venir à jeun et certains en ont eu une indigestion), raconte à travers la semoule et le poisson l'histoire d'une famille maghrébine, constituée de deux générations. Celle des enfants, plantée sur le sol français, peu consciente du sacrifice parental, et celle du père, qui vient d'être licencié du chantier naval, avec sa volonté d'intégration mais aussi son refus d'abdiquer.

"La Graine et le mulet" d'Abdellatif Kechiche.
"La Graine et le mulet" d'Abdellatif Kechiche. [Pathé Renn Productions - AFP]

Rapports de classes

Le repas est aussi le lieu où se manifestent les rapports de classes. Jean Renoir l'a thématisé à travers deux chefs-d'oeuvre: "La Règle du jeu" (1939), où les domestiques singent leurs maîtres en les enviant, et "La grande illusion" (1937) qui montre qu'il y a moins de différences entre deux officiers, fussent-ils ennemis, qu'entre un gradé et un prolétaire du même camp.

Dans "Titanic" (1987), le désarroi de Di Caprio devant les couverts d'une table de première classe dit tout des différences sociales.

Dans une moindre mesure, les Le Quesnoy dans "La vie est un long fleuve tranquille" (1988) trahissent leur statut- ou le rend plus cool - avec leur slogan, "Lundi, c'est ravioli". Le décalage entre la boîte de conserve et leurs manières de grands bourgeois catholiques provoquent le rire.

>> A voir, Jean Yann en tyran domestique:

Chabrol, encore lui, est un expert de la lutte des classes, plus culturelles d'ailleurs qu'économiques. Dans "Que la bête meure" (1969), Jean Yann humilie sa femme de sa hauteur de propriétaire et d'homme ayant tous les droits. Dans "La Cérémonie" (1995), la scène du repas annonce le massacre à venir, tant les maîtres, de leur suave condescendance, humilient leur nouvelle bonne.

A sa façon, Truffaut montre aussi combien le repas et ses rituels relèvent d'un code culturel avec "L'Enfant sauvage" (1969). Manger mal désigne le non-civilisé, à l'image du "Greystocke" avec Christophe Lambert.

Art de la vie

Le film qui incarne le mieux la gastronomie française n'est pourtant pas français. Il s'agit du "Festin de Babette" (1987) du danois Gabriel Axel.

"Le Festin de Babette".
"Le Festin de Babette". [Panorama Film A / S - AFP]

Le film raconte l'histoire d'une cuisinière qui, pour échapper à la répression de la Commune en 1871, s'exile dans une petite ville danoise. Elle devient la domestique des deux filles puritaines de pasteur. Après quatorze ans d'une vie austère, elle tire un gros lot. Avant de rentrer au pays, elle décide de tout dépenser pour confectionner un repas typiquement français pour l'anniversaire de la mort du pasteur.

Le film oppose l'austérité protestante à une forme de prodigalité catholique. Gabriel Axel s'attarde sur la confection des multiples mets, notamment les fameuses cailles en sarcophage, dans une mise en scène qui évoque certaines natures mortes flamandes. C'est aussi beau qu'appétissant.

Le film, adapté d'une nouvelle de Karen Blixen, dit comment la gastronomie, quand elle est faite avec amour, se place du côté de la vie. Combien elle peut vaincre les mesquineries de l'existence, dépasser les rigorismes et réconcilier les contraires, par les émotions subtiles qu'elle provoque.

Cuisiner pour son prochain

Le cinéma asiatique, lui aussi, fait grand cas de sa tradition culinaire. Il existe même un équivalent au "Festin de Babette" et au "Vatel" de Roland Joffé: "Le festin chinois" (1995) de Tsui Hark. Le film est inspiré du gargantuesque repas organisé par l’empereur Kangxi en 1720 pour rapprocher deux clans qui se disputaient alors le pouvoir: les mandchous et les han.

Le film met en scène deux cuisiniers qui se disputent l'art culinaire sur fond de kung-fu. C'est l'occasion de découvrir des recettes aujourd'hui interdites comme les hirondelles confites ou les lèvres de singes.

>> A voir, l'art d'éplucher une poire:

Ode à la cuisine familiale, "Sucré salé" (1994) du Taïwanais Ang Lee raconte l'histoire d'un grand cuisinier veuf et taciturne qui élève seul ses trois filles. Comme il ne parvient pas à communiquer avec elles, il leur mitonne une cuisine raffinée et minutieuse. La cuisine comme déclaration d'amour, à l'image du film vietnamien "L'odeur de la papaye verte" de Tran Anh Hung, qui éveille les cinq sens.

Dans le registre de l'art culinaire, le Japon n'est pas en reste. "Tampopo" (1985), surnommé le premier "western-nouille", raconte comment une cuisinière, sous les conseils d'un chauffeur routier, apprend à réussir la recette de la soupe de nouilles parfaite, plat populaire qui n'en demande pas moins des mains expertes. La bande-son est passionnante, car les nouilles se mangent en faisant différents bruits.

Il faut encore citer "Still walking" du Japonais Kore-Eda (2008) qui pousse le réalisme de ses scènes culinaires jusqu'à introduire dans son film les recettes de sa mère, décédée peu avant.

Même hommage en 1990 chez Scorsese et la "pasta de mama" dans "Les Affranchis".

Cuisiner son prochain

Empruntant à la peinture et à l'opéra, "Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant" (1989) de Peter Greenaway est une farce baroque en dix actes qui fait un portrait cruel du consumérisme, en convoquant nos instincts les plus bas et les parties du corps les moins nobles. Il brise tous les tabous de la bienséance et pousse sa vision iconoclaste jusqu'à l'anthropophagie.

Un autre film comprend une scène d'anthropophagie, "Le Soleil vert" (1973), récit d'anticipation où, privés d'eau et de nourriture issue de l'agriculture, les humains finissent par se manger entre eux.

Dans "Ma Loute" (2017) de Bruno Dumont, version burlesque et consanguine de Roméo et Juliette, les riches sont aussi dégénérés que les pauvres, mais les seconds mangent avec appétit les premiers.

Enfin, autre film sorti cette année, "Grave" de Julia Ducournau répond à la question "faut-il manger ou pas de la viande?" par un récit initiatique qui passe par le cannibalisme.

Une scène du film "The Cook, the Thief, his Wife and her Lover" de Peter Greenaway.
Une scène du film "The Cook, the Thief, his Wife and her Lover" de Peter Greenaway. [Photo12.com - AFP]

L'admirable cholestérol qu'on va se payer

Réplique dans "Calmos" de Bertrand Blier

Manger, c'est aussi se révolter, dire non à une société de plus en plus hygiéniste comme dans "Calmos" (1976), film beauf et culte de Bernard Blier où des notables se goinfrent de saucissons à l'ail, rillettes, fromages gras et pinard pour la faire nique à une société de plus en plus normative. Quelque chose comme l'ultime revendication de l'ancien monde.

"Calmos" (1976) de Bertrand Blier.
"Calmos" (1976) de Bertrand Blier. [Renn Productions / Films Christian - AFP]

La cuisine aphrodisiaque

"Quand Harry rencontre Sally" (1989) de Rob Reiner offre une des scènes les plus drôles et les plus cultes de l'histoire du cinéma, tout en renouvelant la comédie romantique.

"Quand Harry rencontre Sally" de Rob Reiner 1989
"Quand Harry rencontre Sally" de Rob Reiner 1989 [Castle Rock Entertainment, Nelson Entertainment / Collection ChristopheL/AFP]

La séquence se passe dans un restaurant, à l'heure du déjeuner. Sally (Meg Ryan) et Harry (Billy Crystal), qui n'ont pas encore compris qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, parlent en toute amitié des relations hommes et femmes. Harry prétend savoir déceler une femme qui feint de jouir. Pour lui prouver le contraire, Sally commence alors à simuler un long orgasme en plein lunch, et à la stupéfaction des autres clients, notamment d'une dame, qui demande au garçon de lui servir le même plat.

Fruits interdits

On ne compte pas les films où les convives se font du pied sous la table, à l'insu des autres convives; pas non plus les scènes où l'on mange ses huîtres ou ses asperges de manière suggestive. La nourriture a un pouvoir érotique certain, comme le prouve "Les épices de la passion" (1992) d'Alfonso Arau qui se déroule au Mexique au début du XXe siècle.

C'est l'histoire de Tita, amoureuse de Pedro. Mais comme l'exige la tradition, la cadette de la famille doit rester avec sa mère jusqu'à sa mort. Pour demeurer proche de sa belle, Pedro décide alors d'épouser la soeur de Tita. Surveillée de près par sa mère, la jeune fille ne peut exprimer son amour interdit qu'à travers la nourriture. Un plat en particulier déclenche des extases érotiques chez tous les convives qui y goûtent, les cailles aux pétales de roses.

Blind test

Emblème des années 1980, "Neuf semaine 1/2" (1986) incarnait l'érotisme soft, à l'image de cette scène où Mickey Rourke fait déguster à Kim Basinger, les yeux fermés, différents aliments évocateurs, du flan cassis au piment vert.

>> A voir, la scène de dégustation de "Neuf semaines et demi":

La cuisine beurk

La nourriture peut être succulente, inviter au partage, engager l'excellence, relever des beaux-arts, provoquer l'amour fraternel, mais elle peut aussi être immonde, donc source de drôlerie. A l'image des recettes de sorcières pour enfants, on dit "beurk, beurk, beurk", mais on se les repasse en boucle.

C'est le cas des deux recettes de Monsieur Preskovitch dans "Le Père Noël est une ordure" (1982): les doubitchous, comme des truffes au chocolat roulés sous les aisselles, et de son fameux kloug, sorte de bûche de Noël qui ressemble à de la merde, qui sent les oeufs pourris, tout mou au-dessus et dur comme de la pierre à l'intérieur.

Avec la même équipe du Splendid, on se souvient du fromage qui marche tout seul dans "Les Bronzés font du ski" (1979) ou de la fondue au fil dentaire, censée mettre de l'ambiance.

Le fameux kloug dans "Le Père Noël est une ordure".
Le fameux kloug dans "Le Père Noël est une ordure". [Tinacra films / Films du splendid - AFP]

Exploser

C'est une des scènes les plus répugnantes de l'histoire du cinéma, celle du repas dans "Le Sens de la vie" (1983) des Monthy Python. Elle met en scène un obèse hors norme, qui a de la peine à se déplacer, qui vomit autant qu'il ingurgite, c'est-à-dire des geysers, et qui finit par exploser.

>> A voir, une scène du film "Le sens de la vie":

A noter que les cuisiniers ou maîtres d'hôtels dans les films étrangers sont souvent d'origine française, comme quoi la tradition ne se perd pas tout à fait même dans les farces les plus grotesques.

Imploser

Dans le registre de la farce et du pamphlet, Marco Ferreri réalisait en 1973 "La Grande bouffe", l'histoire de quatre hommes fatigués par l'existence qui décident de s'enfermer dans une villa pour un "séminaire gastronomique". Le programme? Se livrer à un suicide collectif en mangeant jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Michel Piccoli dans "La grande Bouffe"
Michel Piccoli dans "La grande Bouffe" [Bernard Prim - Films 66 / Mara Films / Archives du 7eme Art / Photo12/AFP]

L'amour, c'est manger le même spaghetti

Finir en beauté avec un des plus charmants repas d'amoureux, celui de "La Belle et le Clochard" (1953) dans un restaurant italien, sur fond de mandoline. En aspirant le même spaghetti, les museaux des deux chiens se rapprochent jusqu'au baiser tant attendu.

"La belle et le clochard", 1955.
"La belle et le clochard", 1955. [Walt Disney Productions - AFP]

Crédits

Une proposition de Marie-Claude Martin

Décembre 2017

RTS Culture