Ferdinand
Hodler est mort d’une embolie pulmonaire le 19 mai 1918 à
Genève, sa ville d’adoption où il débarqua fin 1871. Alors âgé de dix-neuf ans,
il s’apprêtait à poursuivre son labeur de peintre de vue qu’il avait commencé
en apprentissage à Thoune à l’âge de treize ans. Fils d’une famille très pauvre
et recomposée, élevé à la dure parmi neuf autres rejetons, Ferdinand n’a jamais
acquis une bonne éducation. Il en a conservé un caractère rude, misogyne et
l’effroi de la mort qui frappa ses frères et sœurs sans parler de son père,
disparu trop vite.
Sous
la protection de Barthélémy Menn
Peindre des vues, à l’époque, consistait à aquareller
ou dessiner des paysages à la chaîne aux couleurs standardisées pour les vendre
aux touristes dans les hôtels. Ainsi pu survivre à la misère le jeune Ferdinand
qui décida de rejoindre Genève fin 1871 pour se perfectionner. Contre des
portraits, les artisans de la Vieille Ville lui offraient qui une chambre
gratuite, qui une semaine de nourriture. De sa chambre de la Grand ’Rue 33, il
s’est mis aux paysages lacustres, leitmotiv de sa peinture. De fait, il y a
toujours eu deux lacs dans la vie de Hodler : le Léman et le lac de Thoune
aux multiples variations.
Au Musée Rath un jour où il copiait les peintres
célèbres, le directeur des Beaux-Arts, Barthélémy Menn, l’invita à faire mieux
en l’accueillant dans sa classe. En plus des bases sérieuses en peinture, Menn
le poussa à lire les poètes anciens et modernes, à découvrir les artistes
italiens, espagnols. En artisan acharné, croquant sans cesse ses contemporains,
sa femme, ses maîtresses (elles furent nombreuses), Hodler a progressivement
maîtrisé sa palette et s’est imposé en symboliste audacieux.
La
Nuit et les croquis de Valentine, œuvres scandaleuses
La grande toile de 1889-90, intitulée La Nuit est aujourd’hui une pièce
maîtresse du symbolisme européen. Saluée à l’époque par Puvis de Chavannes et
Rodin, elle fut en revanche rejetée par les Genevois choqués de voir ces corps
masculins musculeux et les nus de la femme et de la maîtresse du peintre,
lui-même s’étant représenté chevauché par une créature allégorique, la Mort,
couverte d’un drap noir. Acquise par le Kunstmuseum de Berne, elle a ravi le
public parisien au Musée d’Orsay en 2008.
En 1915, célèbre et riche depuis une dizaine d’années
grâce à l’exposition de la Sécession à Vienne en 1904 où il vendit dix-huit
toiles sur les trente-et-une qu’il avait emmenées, Hodler défraya à nouveau la
chronique par les croquis de l’agonie de sa maîtresse, Valentine Godé-Darel. La
brutalité de son regard quasi documentaire, la volonté pour la conjurer
d’affronter la mort reste à ce jour une entreprise unique dans l’histoire de
l’art.
Paysages
planétaires
Les lacs hodlériens nourrissent depuis une centaine
d’années l’imaginaire des Suisses au point que leurs rêveries ferroviaires
entre Genève et l’Oberland ressemblent à un tableau du maître. Un chapelet de
nuages dans un ciel d’un bleu irradiant et voilà que l’on se dit : c’est
du Hodler ! Collectionneurs et conservateurs de musée ne s’y trompent pas.
Ses toiles s’arrachent aujourd’hui à prix d’or et il faut débourser des
millions pour acquérir une vue ou un portrait sans parler des prohibitifs autoportraits.
Ainsi va la vie spéculative et la revanche d’un petit Bernois miséreux que n’a
jamais abandonné jusqu’à sa mort la force créative.
Avec la participation de Florence Grivel
Réalisation : Bruno
Séribat