Maladies invisibles: en savoir plus
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Emission du 12 décembre 2007
Les "morgellons", une parasitose mytérieuse
probablement imaginaire [DR]
Un phénomène très
étrange s'étend depuis quelques années aux Etats-Unis et commence à
gagner l'Europe via les pays anglo-saxons : c'est celui des «
morgellons ».
Il s'agit d'une parasitose probablement imaginaire. Les patients
ont l'impression d'avoir quelque chose sur ou sous la peau, comme
de petits animaux invisibles ou des fibres inconnues qui provoquent
des démangeaisons et que le dermatologue ne trouve pas. Ils
présentent des lésions de grattage parfois spectaculaires. Ces
patients souffrent et sont très inquiets. Certains évoquent des
organismes extra-terrestres, d'autres des fibres issues de
nanotechnologies.
Est-ce qu'il s'agit d'une forme d'hystérie collective alimentée
par les patients via le net ou d'une nouvelle épidémie ? Mystère.
Devant l'importance du phénomène, les autorités sanitaires
américaines ont lancé des investigations et les revues
scientifiques les plus sérieuses s'interrogent. Pour l'instant, les
études parasitaires n'ont rien donné et aucun facteur déclenchant
n'a été découvert.
En Suisse, certains patients ont également des démangeaisons
inexpliquées, sans forcément présenter de lésions. Certains pensent
souffrir d'une maladie orpheline, trop rare pour que la science s'y
intéresse.
A Neuchâtel, Delphine Vust, médecin psychiatre, travaille en
collaboration avec les dermatologues de son canton sur le lien
entre le psychisme et la peau. Elle intervient en particulier lors
d'affections cutanées qui résistent aux traitements dermatologiques
ou lors de démangeaisons et de lésions inexpliquées.
Le même groupe de cellules est à l'origine du système
neuro-endocrino-immuno-cutané [DR]
Notre cerveau et
notre peau sont connectés, bien plus qu'on ne l'imagine. C'est le
même groupe de cellules qui est à l'origine de ce que l'on appelle
le système neuro-endocrino-immuno-cutané. Tout commence quand l'œuf
fécondé se transforme en embryon. Trois feuillets vont se former,
s'enrouler et s'organiser pour constituer les différents organes,
le squelette et tous les éléments du corps humain. Le feuillet
embryonnaire externe va donner le cerveau, la moelle épinière, les
nerfs, le système endocrinien et la peau. De cette origine
identique il restera des neuro-médiateurs, des sortes de petits
messagers, en commun. Ceci explique que certains déséquilibres au
niveau du cerveau, par exemple, seront visibles également au niveau
cutané, explique la Doctoresse Delphine Vust.
Le but du corps médical est, pour l'instant,
d'améliorer la qualité de vie des patients [DR]
Dans
ces domaines, le diagnostic est un diagnostic d'exclusion,
c'est-à-dire que le médecin doit éliminer les problèmes
endocriniens, tyroïdiens, les parasites, les piqûres d'insectes,
les maladies du sang, ainsi que tout ce qui pourrait expliquer les
démangeaisons. Quand tout cela est exclu, on parle de symptôme
médicalement inexpliqué. Comme le corps médical est dérouté face à
ces patients, il en conclut qu'il s'agit d'un problème psychique,
ce que les patients vivent souvent très mal.
Le diagnostic par exclusion concerne aussi la douleur médicalement
inexpliquée. Celle-ci peut prendre des formes diverses. Les
patients et le corps médical tentent d'identifier les douleurs, de
les classer, de leur donner un nom avec l'espoir qu'on arrivera
peut-être un jour à en venir à bout. Mais pour l'instant le but
visé est plutôt d'augmenter la qualité de vie. Les guérisons sont
rares, le mal a plutôt tendance à devenir chronique, mais sans
s'aggraver, il tend plutôt à s'amenuiser avec le temps.
Un seuil de la douleur abaissé, lié à une
sensibilisation du système nerveux, est présent dans 30 à 40% des
fibromyalgies [DR]
Sous le terme de trouble
somatoforme on trouve notamment :
- le syndrome douloureux somatoforme persistant
- la fibromyalgie
- le syndrome de fatigue chronique.
Ces syndromes sont très proches et souvent difficiles à
différencier. Une étude clinique est menée dans le service
multidisciplinaire de la douleur de l'Unité de pharmacologie
clinique des Hôpitaux universitaires de Genève. Elle porte sur la
perception de la douleur et est dirigée par le Docteur Jules
Desmeules. Cette investigation porte sur plus de 300 patients
fibromyalgiques, en majorité des femmes, puisque cette maladie
affecte 80% de femmes. Elle comporte une série de tests objectifs
et subjectifs du seuil de la douleur. Les premières conclusions
montrent que plus de 30 à 40 % des patientes fibromyalgiques ont un
seuil objectif de la douleur anormalement abaissé ; ce sont des
seuils abaissés de la nociception.
On a découvert que cette réactivité trop vive à une stimulation
normalement non douloureuse est le reflet d'une sensibilisation du
système nerveux. Un peu comme une feuille morte qui tomberait sur
une voiture avec un système d'alarme trop réactif. Pourquoi cette
hyper-réactivité ? On ne le sait pas, mais on arrive à le mettre en
évidence de manière non invasive avec des tests
électro-physiologiques, qu'on applique chez les patientes, explique
le Docteur Jules Desmeules.
Ces résultats sont une première piste, mais ceux qui espéraient
voir la fibromyalgie sortir de son statut de trouble médicalement
inexpliqué seront déçus, car ils ne représentent pas un outil
diagnostic de la fibromyalgie. De plus, ces résultats se retrouvent
dans d'autres pathologies qui provoquent des douleurs
chroniques.
Malgré son invisibilité, la fibromyalgie est inscrite
dans le corps du patient [DR]
On vit dans une société
où le modèle dominant est un modèle biomédical. Dans un tel modèle,
ce qui est fondamental, c'est que l'on puisse visualiser la
maladie, l'atteinte, la lésion. On doit voir, c'est l'image
radiologique, on voit la molécule, on va pouvoir maintenant traquer
le gène, l'allèle du gène. Alors, un diagnostic où l'on ne peut
rien voir, rien montrer, c'est comme si ça revenait à dire que
c'est un diagnostic qui n'est que dans la tête. Si c'est dans le
corps, on doit pouvoir le montrer, c'est ça l'hypothèse de départ
de l'imagerie, c'est pour cela qu'il est si important de pouvoir
montrer ce que l'on a. Or ces femmes, non seulement de l'extérieur
on ne voit rien, mais quand on va faire de l'imagerie radiologique
on ne voit rien non plus. C'est tellement ennuyeux d'avoir un
diagnostic de ce type-là. Mais en même temps la fibromyalgie, c'est
clairement un diagnostic qu'on pourrait appeler somatique. La
fibromyalgie, c'est quelque chose qui est clairement inscrit dans
le corps, explique Christine Cedraschi, psychologue dans le même
service multidisciplinaire de la douleur, en pharmacologie clinique
des HUG.
Démunis, les médecins parlent de patients
difficiles [DR]
La fibromyalgie reconnue
comme syndrome
Entre deux et quatre pour cent de la population serait atteinte de
douleurs somatoformes inexpliquées. Ces personnes sont très
organisées et très actives pour attirer l'attention sur leur
problème. Il existe une Association suisse des fibromyalgiques, qui
revendique quelques 2'000 membres à travers le pays. Christian
Bally en est le président. Il sait de quoi il parle, il est
lui-même fibromyalgique et au bénéfice d'une rente AI. Il se bat
pour que ces symptômes soient reconnus par les assurance
sociales.
L'OMS a admis la fibromyalgie dans la liste des pathologies
répertoriées, mais n'est pas considérée comme une maladie. Elle
reste un syndrome, c'est-à-dire une accumulation de signes
cliniques. Et ce syndrome étrange qui touche essentiellement les
femmes reste une énigme pour le corps médical. D'ailleurs, les
médecins parlent volontiers entre eux de patients « difficiles »,
parce que c'est difficile d'être face à quelqu'un qu'on ne parvient
pas à traiter, pas à soulager. Le médecin aime quand ça réussit et
avec les fibromyalgiques il est énormément mis en échec, à tous les
niveaux. Même s'il déploie un maximum d'énergie, les résultats sont
souvent faibles ou nuls. La relation thérapeutique est ainsi
difficile.
Ce ne sont pas des maladies mortelles, mais elles pourrissent la
vie de ceux qui en souffrent et celle de leur entourage. Ce sont
des affections étranges dont on ne connaît ni les causes, ni les
remèdes. Ceux qui en souffrent disent qu'ils sont considérés comme
des simulateurs, des dépressifs ou des fous, et ils trouvent cela
injuste. Ils se sentent isolés, mal vus de leurs proches et du
corps médical, parfois méprisant, le plus souvent dérouté. On parle
de détresse psychosociale, une façon politiquement correcte
d'évoquer la question depuis que l'on a banni l'hystérie de notre
vocabulaire. Mais les personnes atteintes de ces maladies ne sont
pas dupes et ne sont pas d'accord avec ce diagnostic.
Il faut donc se méfier de notre manière de classer la souffrance.
On s'est lourdement trompé dans l'histoire. On a par exemple
enfermé les épileptiques dans des asiles psychiatriques jusqu'il y
a peu, certains pays considèrent encore cette maladie comme un
trouble psychiatrique alors qu'il s'agit d'une maladie neurologique
!
Comme certaines maladies invisibles, les ulcères de
l'estomac étaient autrefois expliqués par des causes
psychologiques [DR]
Les ulcères de l'estomac étaient
attribués à la nervosité de ceux qui en souffraient, à leur
mauvaise gestion du stress, jusqu'à ce que l'on découvre tout
récemment que c'est en fait une bactérie qui est coupable. C'est
donc l'antibiotique le remède, pas la psychotérapie ! Et les mères
d'enfants autistes, qu'on a accusées d'être responsables de l'état
de leur enfant, parce qu'elles n'auraient pas su instaurer une
bonne relation, on sait désormais qu'il s'agit d'un problème de
connexion de certains neurones. Dramatique injustice qui aurait
duré sans les progrès de la neuro-imagerie.