Modifié

Tokyo 2020 - Paralympiques: Heinz Frei avant ses... 16es Jeux: "Après l'accident, la tête a dû accepter mon nouveau corps"

Heinz Frei disputera les 3 épreuves de cyclisme lors des Jeux paralympiques de Tokyo. [Miguel Bao - RTS]
Heinz Frei disputera les 3 épreuves de cyclisme lors des Jeux paralympiques de Tokyo. [Miguel Bao - RTS]
A 63 ans, Heinz Frei s'apprête à vivre ses... 16es Jeux paralympiques, à Tokyo! Avec ses 34 médailles paralympiques dont 15 en or, le Bernois est une légende du sport suisse, un pionnier du sport handicap. En décembre 2020, il a même été élu sportif suisse des 70 dernières années aux côtés de Roger Federer et de Vreni Schneider.

Il est des rencontres que l'on n'oublie pas. Celle avec Heinz Frei, croisé la première fois le matin du 11 août au Vélodrome de Granges, entre assurément dans cette catégorie. Le Bernois de 63 ans est un personnage solaire; son dynamisme est hautement contagieux, sa passion débordante, son humilité aussi désarçonnante que son palmarès: 10 Jeux paralympiques d'été, 6 d'hiver récompensés par un total de 15 titres en athlétisme, cyclisme et même en ski de fond!

A Tokyo, ou plutôt non loin du Mont Fuji, près de 120 km au sud-ouest de la capitale japonaise, Frei enchaînera les 3 épreuves de cyclisme: contre-la-montre mardi, course en ligne mercredi et relais jeudi! Joint en fin de semaine par skype, ce dessinateur-géomètre de formation estime avoir un coup à jouer lors de la course en ligne. "C'est un parcours exigeant qui, je l'espère, me permettra de tirer mon épingle du jeu".

9 juillet 1978: l'accident

Et quand on lui demande si une médaille lui semble réaliste... Frei répond tout en nuance: "Ce n’est pas vraiment réaliste, mais si la situation se présente… Vous savez, ma tête est prête. Ne reste plus qu'à savoir si le corps arrivera à suivre. Si j’y arrive, il faudra vraiment que je remercie énormément mon corps". Réponse mercredi dès 07h20 sur RTSsport.

RTSsport.ch: Quand on lit votre CV, on se dit que vous avez eu plusieurs vies...

HEINZ FREI: C'est une grande et longue histoire qui a basculé avec mon accident, le 9 juillet 1978 lors d'une course de montagne. J'ai glissé, je suis tombé sur le dos et puis impossible de me relever...

RTSsport.ch: Les 2 tiers de votre corps resteront paralysés....

HEINZ FREI: C'était il y a 43 ans... Comme le temps file. J'avais peur de ne plus pouvoir pratiquer du sport! Avant l'accident, j'allais courir, je faisais du cyclisme, du ski de fond... J'avais gagné quelques compétitions au niveau régional. Pour moi, le sport c'était avant tout "plaisir" et "enthousiasme".

A 20 ans, on a plein de projets. La vie en fauteuil n'en fait clairement pas partie

Heinz Frei a reçu en décembre 2020, le prix de meilleur athlète suisse des 70 dernières années aux côté de Vreni Schneider et de Roger Federer. [Ennio Leanza - Keystone]
Heinz Frei

RTSsport.ch: Comment avez-vous fait le deuil de votre vie passée?

HEINZ FREI: Cela a été très dur. J'avais 20 ans. A cet âge-là, on a plein de projets. La vie en fauteuil n'en fait clairement pas partie. Il a fallu faire preuve de beaucoup de patience. L'avantage c'est qu'à 20 ans, on trouve la force et l'enthousiasme pour passer cet écueil. A l'époque lors de la rééducation, on nous proposait de pratiquer du tennis de table. Mais moi j'avais besoin de plus! Alors j'ai cherché quelque chose qui me correspond. J'ai repris le sport 2 ans après l'accident. Nous construisions nous-mêmes des fauteuils de course. Nous étions un peu les pionniers.

RTSsport.ch: Combien de temps vous a-t-il fallu pour accepter votre nouveau corps?

HEINZ FREI: Il m'a fallu plus de 2 ans pour accepter ma nouvelle condition et faire partie d’un club sportif de fauteuil. Mais ma vie d’avant me manquait. Cela a été un long processus. Il a fallu accepter mon nouveau corps. Au début, cela a été un calvaire. J'ai dû faire connaissance avec mon nouveau corps jusqu'à ce qu'il devienne mon ami. Cela s'est fait de manière progressive. Il a fallu travailler en équipe. La tête a dû accepter mon nouveau corps. Car oui, c'est vraiment un autre corps. Cela a été un frein pour nouer une relation amoureuse. Il a fallu s'accepter avant de franchir ce pas pour fonder une famille.

Je vois la vie différemment

Heinz Frei a reçu en décembre 2020, le prix de meilleur athlète suisse des 70 dernières années aux côté de Vreni Schneider et de Roger Federer. [Ennio Leanza - Keystone]
Heinz Frei

RTSsport.ch: Six ans après l'accident vous disputez vos premiers Jeux paralympiques d'été à Stocke Mandeville, non loin de Londres.

HEINZ FREI: C’était une compétition sans spectateurs. Le Prince Charles était venu nous rendre visite lors de l'ouverture. Il n’y avait aucun média. C'était comme un championnat de Suisse (rires), mais l'émotion et l'enthousiasme étaient bel et bien présents.

RTSsport.ch: Et 37 ans plus tard, vous voilà au Japon!

HEINZ FREI: Vous savez, je nourris une relation très particulière avec ce pays. En 1983, j'ai disputé un marathon à Oita, au sud du Japon. J'y suis retourné... 33 fois. En 1999, j'ai gagné et établi un record du monde en 1h20'14 (marathon). Cette performance a marqué les Japonais. Suite à cela, j'ai reçu le titre de citoyen d'honneur de la ville. A chaque fois que j'y retourne pour une compétition, on m'offre le billet d'avion en classe business ainsi qu'une très belle et grande chambre à l'hôtel... J'ai aussi disputé les Jeux paralympiques d'hiver à Nagano, en 1998. J’avais remporté 2 médailles de bronze... Et maintenant j'ai l'opportunité d'être à Tokyo!

RTSsport: Vous allez disputer vos… 16es Jeux paralympiques! Quel est votre secret pour durer autant?

HEINZ FREI: C'est simplement le plaisir de pratiquer le sport. Depuis l'accident de 1978, je vois la vie différemment, de manière plus positive et intense. J'ai une bonne de qualité de vie grâce à la pratique du sport. La vie est belle! J'ai tout ce qu'il faut. J’ai une relation, des amis… Le sport me permet de voyager et de découvrir de nouvelles cultures. Que demander de plus?

La forme est bonne tout comme le plaisir. J’en ai la chair de poule. Je n'ai jamais manqué de motivation. Je dis toujours que ma première heure d’entraînement est pour conserver ma qualité le vie, les heures supplémentaires sont pour le sport de haut niveau. Mais je prends cette première heure comme un plaisir et jamais comme une obligation.

Le Pelé du sport en fauteuil

RTSsport.ch: Fin 2020, vous avez obtenu le prix d’athlète suisse des 70 dernières années, au même titre que Roger Federer et Vreni Schneider!

HEINZ FREI: Cela m'a vraiment beaucoup touché. Être placé au même niveau que des athlètes de la trempe de Vreni Schneider et Roger Federer... Incroyable. Cette soirée a mis ma longue carrière en lumière. C'est à mes yeux la plus haute distinction dans ma vie de sportif. Oui, j'ai eu la chance de discuter avec Roger Federer. C'est une personne très gentille, naturelle, simple… Je l’aime bien.

RTSsport.ch: Vous avez gagné en athlétisme, en cyclisme et même en ski de fond. Vous êtes un vrai touche-à-tout!

HEINZ FREI: Et oui, je vais disputer mes 10e jeux paralympiques d’été. A 63 ans. C'est magnifique. Notre championne d'athlétisme Manuela Schär a 36 ans et souvent je plaisante en disant que j’ai le même âge qu'elle. Dans ma tête, j'ai plutôt 36 ans mais mon passeport en indique 63 (rires).

RTSsport.ch: Acceptez-vous la comparaison du "Michael Phelps des Jeux paralympiques". Le nageur américain a remporté 28 médailles olympiques  de 2004 à 2016. Vous en être à 34 dont 15 d'or de 1984 à 2020.... 

HEINZ FREI: J'entends parfois à mon sujet les mots de "légende", de "parrain du sport en fauteuil". Un coach brésilien m'a décrit comme étant le "Pelé du sport en fauteuil". Cela me fait rougir...

RTSsport.ch: Si vous aviez une baguette magique pour changer une chose dans votre vie ou votre carrière?

HEINZ FREI: Je ne changerais rien du tout. Je suis très heureux.

Miguel Bao

Publié Modifié

"Désolé, je suis encore là"

RTSsport.ch: Avec une telle carrière, gardez-vous un bon souvenir en particulier?

HEINZ FREI: Il y en a tellement... A Barcelone en 1992 j'avais gagné 5 médailles, 3 d'or et 2 d'argent. Avec ma paralysie, qui est un peu plus importante que celle de mes adversaires, j’ai réussi à me dépasser et à gagner. J'ai gagné le marathon à Barcelone! A Pékin en 2006, j'avais 50 ans et j'avais opté pour le cyclisme. Je n'étais pas le favori mais j’ai gagné le contre-la-montre et la course en ligne. Quels magnifiques souvenirs! Et puis il y a les Sports Awards de l'année passée. Je pourrais aussi citer le record du monde du marathon à Oita en 1999. Les athlètes sont devenus plus professionnels, le matériel a évolué mais mon record tient encore!

RTSsport.ch: Et s'il ne fallait citer qu'un mauvais souvenir?

HEINZ FREI: Je suis une personne très positive. C’est difficile pour moi de parler de mauvais souvenirs. Je mets ces moments de côté. C'est ma manière de penser.

RTSsport.ch: Lors des Jeux de Rio, il y a 5 ans, on avait l'impression que vous alliez raccrocher...

HEINZ FREI: Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais je suis encore là (rires). Un an après les Jeux de Rio, j'ai gagné l'argent au contre-la-montre et le bronze dans la course en ligne lors des Mondiaux en Afrique du Sud. J'ai dit que si j'atteignais les minimas pour les Jeux paralympiques de Tokyo d'un cheveu, je renoncerais à être du voyage. Cela n'a pas été le cas. Je suis compétitif et je ne prends la place à aucun jeune.

"Nous sommes mieux acceptés en tant qu'athlètes de haut niveau"

RTSsport.ch; Cela fait 37 ans que vous parcourez le monde. Le regard sur les handicapés a-t-il changé?

HEINZ FREI: Il me semble que nous sommes mieux acceptés et installés en tant qu'athlètes de haut niveau. A l'époque, notre niveau pouvait être comparé à celui d’un club de gymnastique populaire. Les athlètes paralympiques s’entraînent très très dur, de manière quotidienne. Pour moi cela représente jusqu'à 600km de handbike, sans compter les séances de musculation. C'est un grand travail, un privilège, une passion.

RTSsport.ch: Il n'empêche que les médias parlent peu des athlètes paralympiques... Ne regrettez-vous pas ce manque de médiatisation?

HEINZ FREI: On constate une évolution positive. Typiquement, cette interview n'aurait jamais eu lieu en 1984 lors de mes premiers Jeux paralympiques. Le fait que les Jeux paralympiques se disputent 2 semaines après les Jeux olympiques nous met plus en lumière. Souvenez-vous en 2012 à Londres. Le stade olympique était plein toute la journée pour nous voir concourir. Les choses sont en train de changer.

Heinz Frei en quelques photos