FOOTBALL - Ces improbables héros d'Euros

Grand Format

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Introduction

L'Euro fête ses 60 ans (+ 1) en cette fin de printemps et son histoire, ô combien richissime, a été alimentée par des buteurs d'exception, par des gestes d'anthologie, mais aussi par des héros aussi improbables qu'inattendus. Alors que ll'Euro 2020 débute ce soir, nous avons retenu cinq hommes qui sont entrés de la plus belle des manières dans la légende du jeu.

Chapitre 01
EURO 1976 – Antonin Panenka, un geste pour l’histoire

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D'un geste aussi audacieux que culotté, il a fait entrer son nom dans la légende. Ce geste, fabuleux, lui appartient désormais. Il porte son patronyme.

Antonin Panenka est forcément devenu le symbole de l'Euro 1976; il a été l'homme qui a offert le Graal à la Tchécoslovaquie contre les rivaux d'Allemagne de l'Ouest, alors champions du monde en titre. Il en fallait du cran pour faire ce qu'il a fait, pour signer ce tir au but magique "en feuille morte", cette pichenette, bref cette… "Panenka", et tromper ainsi Sepp Maier, tout sauf le dernier venu. Existe-t-il plus belle manière d'installer son pays sur le Toit du continent? Non.

Panenka (né en 1948) n'avait toutefois pas tenté ce geste par hasard; il l'avait en effet déjà expédié plusieurs fois dans les filets de Zdenek Hruska, son camarade de club aux Bohemians Prague, mais de là à le tenter en finale d'une telle compétition, il y a un pas que quantité de joueurs n'auraient pas franchi. Sauf ce brave Antonin, justement, rompu à ce geste après avoir manqué d’autres penalties, tirés "normalement".

"Lors d’une nuit d'insomnie, je me suis dit que généralement, les gardiens choisissaient un côté, car un gardien qui reste au centre peut toujours être mal vu pour n'avoir rien tenté, expliqua-t-il il y a 5 ans. J'ai donc pensé qu'avec une frappe légère en plein centre, le portier ne pourrait rien faire. J'ai alors essayé…"

Expliquée ainsi, la méthode paraît toute simple. Mais plus encore que de vouloir marquer un but, Antonin Panenka – qui termina sa carrière au Rapid Vienne - voulait aussi (et surtout?) marquer l'histoire à sa manière. "J'étais un homme de spectacle et je pensais que mon penalty devait refléter ma personnalité. Je voulais réaliser un truc inattendu, qui puisse créer l'événement et marquer l'esprit des gens

Force est de reconnaître que c'est réussi.

Chapitre 02
EURO 1992 – Peter Schmeichel, l’ange gardien

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On ne réécrira pas ici l'aventure du Danemark, devenu champion d'Europe en 1992 alors qu'il n'était initialement pas qualifié pour la compétition, mais tout le monde sait bien qu'il s'agit de l'une des plus belles et improbables épopées de l'histoire du sport. Celle-ci porte en elle plusieurs noms, dont celui de Henrik Larsen, triple buteur dans la compétition, ou de Brian Laudrup, mais l'homme qui reste dans les esprits comme le plus précieux élément du groupe alors dirigé par Richard Möller-Nielsen n'est autre que Peter Schmeichel, ange gardien d'un effectif exceptionnel.

Parce que s'il est plus tard devenu une légende à Manchester United, accrochant notamment une Ligue des champions et 5 titres nationaux, ce fils de jazzman n'avait, en 1992, écrit qu'une infime partie de la partition qu'a été sa carrière.

Songez en effet qu'à la veille de cet Euro, et même s'il évolue depuis une saison déjà à Old Trafford, Schmeichel est encore un inconnu pour le grand public. Il profitera justement de cette compétition en terre suédoise pour sortir de l’ombre. Et comment!

Auteur d'un blanchissage contre l'Angleterre, puis battu de justesse contre le pays-hôte, le portier sort le grand jeu devant l'équipe de France de Jean-Pierre Papin afin de permettre aux Danois de se hisser dans le dernier carré.

C'est là que Schmeichel, 29 ans, prend une tout autre dimension. Face aux Pays-Bas, il donne l'impression d'être une pieuvre pour repousser tous les assauts des tenants du titre et favoris de l'épreuve. Même s'il y encaisse deux réussites, il dégoûte à plusieurs reprises Dennis Bergkamp et Marco van Basten dans le temps réglementaire et les prolongations. Avant de sortir de manière magistrale sur son côté gauche le tir au but du dernier cité pour rallier la finale.

 

En finale, contre une Allemagne archifavorite, les Danois font bloc et leur gardien sort absolument tous les assauts adverses. Jensen, d’une lourde frappe à la 18e, montre la voie à suivre. Avant que Vilfort, à la 78e, ne double la mise et n’envoie son pays au paradis. Avec un nouveau blanchissage, Peter Schmeichel s'installe au sommet du onze de base de cet Euro. Tel le patron d'une formidable équipe.

Chapitre 03
EURO 1996 – Oliver Bierhoff, un doublé pour l’éternité

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Rétrospectivement, tout cela a des airs de "coup de pot", car six mois avant l'Euro 1996, rien ni personne n'aurait imaginé que le dénommé Oliver Bierhoff, alors modeste joueur de l'Udinese, puisse prétendre à une sélection en équipe d'Allemagne. Il faut dire que si l'intéressé a été plutôt prolifique avec l'Austria Salzburg au début des années 90, sa signature à l'Inter a été un échec. Les dirigeants nerazzurri ne lui ont jamais offert une place et ont préféré le prêter à Ascoli, avec lequel il connut une descente en Serie B avant d'en devenir le meilleur buteur. Mais cela semble bien peu pour prétendre à rejoindre la "Mannschaft"

Sauf que l'Udinese s’en va le débaucher et bouleverser ainsi le cours de sa carrière. Dans le Frioul, l'Allemand se sent comme un poisson dans l’eau et (re)vit enfin. Il conduit ainsi les siens à une qualification européenne et son nom monte jusqu'aux oreilles du sélectionneur Berti Vogts, lequel lui offre une 1re cape trois mois avant de boucler sa liste pour l'Euro. Ni une ni deux, Bierhoff signe un doublé dès sa 2e sélection et s’ouvre les portes de la compétition en qualité de joker. Un rôle qu'il endossera à merveille en finale contre la surprenante République tchèque.

Très peu aligné en phase de poules, le joueur de 28 ans, si peu connu, entre sur le terrain à 22 minutes du terme de cette finale dans laquelle les Tchèques ont pris l'avantage à la 59e sur un penalty de l’excellent Patrick Berger. Moins de 5 minutes plus tard, Bierhoff égalise pour l’Allemagne. Avant de devenir le héros de la nation après 5 minutes de prolongation en inscrivant d’un tir improbable le fameux but en or qui fait tomber une chape de plomb sur les têtes adverses. Sa joie est immense. "J'ai couru et enlevé mon maillot, chose que je n'avais jamais faite auparavant et que je n'ai plus jamais faite ensuite", s'est rappelé Oliver Bierhoff voici quelques temps.

Champion d’Europe sous les yeux de la Reine Elizabeth, l’inconnu entre dans une autre dimension: "Je n'ai pensé que le lendemain matin au petit-déjeuner à l'influence que cette réussite pourrait avoir sur ma vie." Celle-ci a ensuite été complètement transformée. L’Allemand a été reconnu à sa juste valeur pour ses qualités de buteur, qui firent notamment le bonheur de l’AC Milan, avec un titre national à la clé. En sélection, il vivra notamment la finale du Mondial 2002.

Mais, mieux encore, Oliver Bierhoff est depuis lors devenu manager de la "Mannschaft", ce qui lui a permis d’être champion du monde en 2014. Depuis trois ans, il est carrément directeur général à la Fédération allemande de football. Ce but valait de l'or.

Chapitre 04
EURO 2004 – Angelos Charisteas, le casque d'or

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C'est une autre histoire de foot, une autre histoire de fou, moins forte certes que celle qu'écrira Leicester City en 2016, mais dans la même veine que celle du Danemark en 1992; le triomphe de la Grèce à l'Euro 2004 est un "truc" un peu dingue, hallucinant et fabuleux à la fois. Il porte certes le sceau d'Otto Rehhagel, entraîneur ultradéfensif qui a su s'appuyer sur les qualités de ses protégés. Il porte aussi le sceau de Theodoros Zagorakis, formidable meneur de jeu. Mais dans l'imaginaire collectif, c'est bien Angelos Charisteas qui demeure l'homme de ce sacre.

Il faut dire que l'intéressé se retrouve comme touché par la grâce le temps d'une compétition. Au meilleur moment, donc, au cœur de cet Euro 2004 disputé au Portugal. Au moment où l'on attendait la France, l'Angleterre ou le pays-hôte au sommet, ce sont les Hellènes qui en mettent plein la poire aux autres. Alors que, sans surprise, personne ne les pensait capables de… franchir le 1er tour. Surtout, pas le moindre expert n'imaginait Charisteas sortir du bois.

Et pour cause, même s'il vient de réaliser le doublé Championnat-Coupe avec le Werder Brême, l'attaquant de 24 ans n'est que la 4e roue du carrosse offensif du club de Ludovic Magnin. La Grèce n'ayant toutefois pas pléthore d’arguments, son intégration à la sélection coule de source, en tant que titulaire, même. Rehhagel est sûr que son attaquant peut réussir son Euro. Après une étonnante victoire d’entrée contre le Portugal (1-2) où il n'a pas trouvé la faille, l'homme lui donne raison en inscrivant le but égalisateur face aux Espagnols (1-1). Une réussite ô combien précieuse puisqu'elle entrouvre déjà la porte des quarts de finale aux Grecs.

Et c'est à partir de là que Charisteas décroche son surnom de "casque d'or". Puisque c'est d'un fabuleux coup de tête qu'il mystifie Barthez et la France. Ce qui lui permet d'aller ensuite provoquer le banc des "Bleus" en exhibant son sous maillot un message destiné à son coéquipier brêmois Johan Micoud, copieusement ignoré par le sélectionneur français Jacques Santini. "Le matin du match, Johan m'avait appelé pour me demander de marquer contre la France", révèlera après coup le bon Angelos. Qui verra Dellas l'imiter en demi-finales pour mater les Tchèques. Avant d’entrer définitivement dans la légende le 4 juillet 2004.

Alors que la finale est une revanche du match d'ouverture Portugal-Grèce et que tout le monde pense que les Lusitaniens ne vont cette fois-ci pas se faire piéger, qui est-ce qui déboule, avec sa tête, à la 57e minute pour mettre tout le monde d'accord? Angelos Charisteas, pardi! Placé au point de penalty sur un corner de Basinas, le no 9 profite d’une sortie "aux fraises" du gardien Ricardo et d'un marquage "foiré" de Costinha pour inscrire le seul but de la rencontre.

La Grèce regarde l'Europe de haut et le Dieu grec du XXIe siècle est né. Il s'appelle Angelos Charisteas. "Dans 50 ans, tout le monde se souviendra encore que c’est moi qui ai marqué ce but", annonce-t-il à raison. Et il ne cache pas avoir à chaque fois du plaisir à revoir cette action. "J’ai regardé plusieurs fois cette réussite. Elle me fait du bien, surtout quand ça va moins bien psychologiquement." Il aura eu l’occasion de le faire à de nombreuses reprises, puisque malgré ses 24 ans au moment de l'exploit, sa carrière ne connaîtra plus jamais les sommets. Ni à l'Ajax, ni à Feyenoord, ni à Nuremberg, ni au Bayer, ni à Arles-Avignon, ni à Schalke…

Chapitre 05
EURO 2016 – Eder, une frappe sortie de l’ombre

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Le Portugal a perdu la finale de l'Euro 2004 alors qu'on l'attendait en vainqueur. Pas de problème: il remporte celle de l'Euro 2016 alors que tout le monde voyait la France "grosse comme une maison". Battus par l'improbable héros Angelos Charisteas 12 ans plus tôt, les Lusitaniens voient sortir de sa boîte "leur" improbable héros, Eder, celui que ses propres supporters avaient baptisé "O Patinho Feio" (le vilain petit canard) quelques mois plus tôt…

Là aussi, l'histoire est aussi belle que dingue. Parce que la trajectoire humaine et sportive d'Eder – Ederzito Antonio Macedo Lopes, pour être précis – est incroyable. Né en 1987 dans l'ancienne colonie portugaise de Guinée-Bissau, l'intéressé est arrivé à Lisbonne avec sa famille à l'âge de 3 ans, avant d'être placé dans un pensionnat de Coimbra en raison du manque de moyens de ses parents. C'est là-bas qu’il a grandi. Footballistiquement, il a également connu des difficultés pour se frayer un chemin vers la carrière. Ce n’est qu'à 25 ans, à Braga, qu'il commence à se faire un surnom.

Quatre ans plus tard pourtant, il se retrouve déjà héros national, mais là non plus, rien n'était gagné. Parce que sans un prêt à Lille en janvier 2016, au moment où son temps de jeu avec Swansea était famélique, jamais il n'aurait retrouvé la sélection avant l’Euro. Mais son arrivée au Stade Pierre-Mauroy l'a relancé. Et puisqu'il est alors le seul attaquant portugais de grande taille pouvant apporter quelque chose au groupe de Fernando Santos grâce à sa capacité à évoluer dos au but, il se voit pris en 23e homme pour la mission France 2016.

Il observe donc le parcours du Portugal de très loin, avec seulement deux très courtes entrées en jeu avant la finale. Ce 10 juillet 2016, tous les éléments semblent pourtant faits pour qu'il finisse par fouler la pelouse du Stade de France. D'abord, Cristiano Ronaldo se blesse. Puis les Français jouent de maladresse devant le but de l'excellent Rui Patricio. Et puisqu'il s’agit de débloquer le score, Santos finit par appeler Eder pour relayer Renato Sanches à la 79e minute.

Une demi-heure plus tard, l'escogriffe Eder se retrouve avec le ballon dans les pieds, le conduit comme il le veut devant une défense française à la traîne, puis arme des 20 mètres une frappe du droit qui finit dans le petit filet de Hugo Lloris. Le Stade de France, joliment coloré de rouge et de vert, explose. Le banc lusitanien aussi. Onze minutes plus tard, l'incroyable titre européen sera dans la poche des Portugais, grâce à un joueur qu'ils n'aimaient pas 4 mois plus tôt, grâce à un joueur relancé par… les Français. "C’est merveilleux ce qui m'arrive, dit alors l’attaquant. Lorsque je suis entré en jeu, Cristiano Ronaldo m’avait dit que je marquerais. Je me dois de le remercier, car il m'a donné toute sa force, toute sa conviction, toute son énergie. C’était important

Pour le Lillois, c'est un superbe crime de lèse-majesté. Le vilain petit canard se voit transformé en cygne. Mais pour quelques heures seulement. Car à son retour sur les pelouses de Ligue 1 la saison suivante, Eder se fait huer à chaque sortie. Il s'en plaindra (à raison) dans la presse française. Mais rien n'y fera. La suite de sa carrière est un chemin de croix, même après son transfert au Lokomotiv Moscou. Preuve en est qu'il ne reverra plus la sélection portugaise. Héros un jour, mais apparemment pas pour toujours.