Modifié le 01 novembre 2018

Des cimetières en fin de vie avec la généralisation de la crémation?

Vue du cimetière des Rois, au coeur de Genève.
Vue du cimetière des Rois, au coeur de Genève. [Pauline Rappaz - RTS]
La quasi-totalité des défunts en Suisse sont réduits en cendres, l’enterrement est devenu l’exception. Au point de se demander si les cimetières servent encore à quelque chose.

Le chiffre est colossal. En Suisse, plus de neuf personnes décédées sur dix sont incinérées. Leurs poussières d'os – qu'on appelle plus souvent "cendres" – sont ensuite recueillies dans des urnes funéraires, pas toujours mises en terre dans un cimetière. Le calcul est simple: seuls 5% des corps sont inhumés aujourd'hui, contre 70% dans les années 1980. Chez notre voisin français, la tendance ne s'est pas encore inversée, un peu plus de 30% des morts seulement sont réduits en cendres.

"La Suisse est devenue le pays qui crématise le plus au monde, au même titre que le Japon. Mais là-bas, la crémation est culturelle, fait partie intégrante des rites funéraires. Ce qui n'est pas le cas ici", raconte la thanatologue Alix Noble Burnand. Cette spécialiste de la mort et du deuil envisage plusieurs hypothèses pour expliquer ce taux impressionnant d'incinérations.

Dès la seconde moitié du 19e siècle, dans le sillage du mouvement hygiéniste européen, des médecins – y compris en Suisse – lancent l'idée de brûler les cadavres. "Dans les années 1960, apparaît ensuite la notion d'individu, qui prime sur les valeurs familiales. A cette époque, on rejette les rites traditionnels et la religiosité, on met l'accent sur la vie."

Et puis, il y a peut-être un aspect pratique quand on décide d'incinérer un corps. "Avec l'éclatement de la famille, au sens large du terme, ses membres ont plus de mal à se mettre d'accord. Quand on affronte un décès, il faut choisir: de quelle manière organiser la cérémonie, quels textes sélectionner et, évidemment, comment gérer le corps. Souvent, c'est plus simple d'opter pour la crémation."

La crémation aussi chez les catholiques

Thierry Wieland, chef jardinier de la Ville de Fribourg, partage ce constat. Il note aussi le changement de pratique. "En 1998, il y avait 6300 tombes au cimetière Saint-Léonard. Vingt ans plus tard, on en compte moins de 4000. Le taux de crémation se situe autour de 80%." C'est moins que la moyenne nationale, probablement parce que le canton est issu d'une tradition catholique.

"Dans la religion catholique, le corps ne doit pas être abîmé. Il est enterré, pour disparaître doucement. Mais l'Eglise cède peu à peu à la volonté des fidèles", explique Andreas Tunger-Zanetti, chercheur au Centre de recherche sur les religions de l'Université de Lucerne.

L'oeuvre de Sophie Calle, Le tombeau des secrets (2016), réalisée dans le cadre de l'exposition Open End au cimetière des Rois à Genève. L'oeuvre de Sophie Calle, Le tombeau des secrets (2016), réalisée dans le cadre de l'exposition Open End au cimetière des Rois à Genève. [Pauline Rappaz - RTS]

Dans le canton protestant de Neuchâtel, l'usage de la crémation s'est implanté tôt – la première incinération remonte à 1909 – et il atteint aujourd'hui un pic: 97% des personnes décédées sont incinérées. Montserrat Cañete, responsable du cimetière de Beauregard, fait les comptes: "Il y a 1250 incinérations par année en ville de Neuchâtel, contre 30 mises en terre."

Lente disparition des cimetières?

Le taux de crémation a été multiplié par trois en 30 ans en Suisse. Selon la loi, les cercueils doivent être disposés dans un cimetière, alors que la dispersion des cendres dans la nature est tolérée. Si elles sont inhumées dans un espace funéraire, les urnes prennent moins de place que les cercueils, en raison de leur volume mais aussi parce qu'on peut les empiler – chaque cimetière a son propre règlement ; à Beauregard, on peut en placer trois dans le même espace. Mais alors, quel avenir se dessine pour les cimetières? Sont-ils voués à disparaître à force de rétrécir?

A Neuchâtel et à Fribourg, les urnes permettent de densifier les cimetières et donc de libérer de l'espace. Pour autant, leur surface n'a pas diminué. Beauregard se déploie sur cinq hectares depuis le début du XXe siècle, Saint-Léonard sur huit. Au niveau national, aucune statistique ne recense le nombre de lieux où l'on inhume les morts – parce qu'ils dépendent des communes –, mais on sait que la superficie qu'ils occupent est restée stable: 1440 hectares sur l'ensemble du territoire helvétique.

Montserrat Cañete estime que cela ne risque pas de changer. Thierry Wieland est plus nuancé: "Les cimetières se vident. Il me semble donc inéluctable qu'ils rétrécissent, à terme. Sans pourtant disparaître."

Nouveaux terrains pour les promoteurs immobiliers?

A Genève, les quatre cimetières municipaux occupent depuis des décennies une superficie de 33 hectares. Et le cas est particulier: "Contrairement à ce que j'entends dans les autres cantons romands, à Genève on ne libère pas de place. Cela s'explique sans doute par la forte proportion dans la population de personnes issues d'autres cultures. Chez les musulmans et les israélites, on enterre toujours les morts", indique Anne Humbert-Droz, cheffe du Service des pompes funèbres de la Ville.

Reste qu'ailleurs en Romandie, les cimetières gagnent en surfaces libres. Pour l'instant, les promoteurs immobiliers ne lorgnent pas dessus. "Sans doute pour des raisons symboliques", estime l'architecte cantonal vaudois, Emmanuel Ventura. Il hésite longuement avant de nous répondre, mais oui, il considère qu'on pourrait grignoter les cimetières pour continuer de bâtir la ville. "C'est vrai que le cimetière est un lieu spécial, mais il faut densifier là où on peut. Depuis deux siècles, on n'a pas construit sur ces lieux funéraires. Mais ça s'est déjà produit, nous avons des traces qui remontent au Moyen Age, des fouilles archéologiques le montrent. Alors, pourquoi ne pas récidiver?"

Son homologue genevois, Francesco Della Casa, n'est pas du tout de cet avis. "On ne doit pas toucher aux cimetières. Déjà, ce serait techniquement problématique. Il s'agit de de zones spéciales et il faudrait avoir l'accord du Grand Conseil pour les modifier. Et puis, c'est important de préserver la profondeur historique des villes. Nous sommes ancrés dans le territoire grâce au culte des morts. On construit autour des lieux du souvenir, des espaces funéraires. On ne le sait peut-être pas consciemment, mais je pense que c'est gravé dans l'inconscient collectif. Même si on est entré dans une ère de marchandisation du sol, les cimetières ne sont pas touchés. Dans ce domaine-là, il me semble que le collectif prime encore le privé."

Les espaces funéraires en mutation

Tous nos interlocuteurs sont d'accord sur un point: les pratiques ont changé – la crémation a largement pris le pas sur l'inhumation – et les lieux de mort se transforment. Les visiteurs ne viennent plus seulement veiller un proche défunt ou voir la tombe d'une personnalité. "Désormais, il fait bon se promener dans un cimetière. C'est un lieu où les histoires se racontent. Il y a de plus en plus de visites guidées", note Alix Noble Burnand.

L'oeuvre de Gianni Motti, Je vous avais dit que je n'allais pas très bien (2016), réalisée dans le cadre de l'exposition Open End au cimetière des Rois à Genève. L'oeuvre de Gianni Motti, Je vous avais dit que je n'allais pas très bien (2016), réalisée dans le cadre de l'exposition Open End au cimetière des Rois à Genève. [Pauline Rappaz - RTS]

Au cimetière Saint-Léonard à Fribourg, on requalifie les surfaces, on aère, on espace les lignes de tombes. Il existe également, comme un peu partout ailleurs depuis le début des années 2000, une tombe du souvenir, soit un lieu collectif dans le cimetière où disperser les cendres d'un proche défunt.

A Beauregard, on compte environ 5000 tombes, alors que plus de 9000 personnes reposent dans la tombe du souvenir. Et l'usage de ce cimetière neuchâtelois se diversifie, une partie se transforme en parc. "On l'appelle parfois 'le deuxième Jardin botanique'. Il y a des essences d'arbres rares. Et c'est un aspect qui est amené à se développer", évalue Montserrat Cañete.

Saint-Léonard aussi se mue partiellement en espace vert. "Avec la restructuration paysagère de 2012, la réflexion s'est axée autour du renforcement de la végétation et de la création d'une clairière, pour permettre d'autres formes d'inhumations", explique Thierry Wieland. "Des cimetières qui s'acheminent vers des parcs, c'est la tendance, la vision d'avenir. Surtout au centre-ville."

L'art contemporain dans les lieux de mort

A Genève, la conseillère administrative Esther Alder a, depuis le début de son mandat en 2011, exprimé la volonté d'attirer le public dans les lieux funéraires. L'art contemporain s'immisce dans le cimetière des Rois, au coeur de la ville. Des étudiants de la Haute école d'art et de design de Genève ont été mandatés pour réaliser un projet artistique dans le centre funéraire du lieu, tout juste rénové après vingt ans d'inexploitation. Deux oeuvres ont été sélectionnées au début de l'été. Elles sont en cours de réalisation.

Dans ce même cimetière, 16 artistes ont exposé leurs installations dans le cadre de l'exposition Open End en 2016. Deux oeuvres ont été pérennisées. La plasticienne française Sophie Calle a obtenu une concession de vingt ans – comme une tombe standard – pour son Tombeau des secrets. Les passants peuvent glisser un petit mot dans la fente de la pierre tombale. Un peu plus loin, l'oeuvre du Genevois Gianni Motti, acquise par la Ville, fait sourire certains passants, en crispe d'autres, avec cette phrase en guise d'épitaphe: "Je vous avais dit que je n'allais pas très bien."

Instigatrice de cette drôle d'exposition, l'association DART rêve d'une deuxième édition.

Pauline Rappaz

>> Enquête réalisée dans le cadre du Centre de Formation au Journalisme et aux Médias (CFJM)

Publié le 01 novembre 2018 - Modifié le 01 novembre 2018