Publié le 12 février 2018 à 10:38

Laurent Wehrli: No Billag, "une initiative excessive et irréaliste"

Laurent Wehrli, conseiller national PLR vaudois et syndic de Montreux.
Laurent Wehrli, conseiller national PLR vaudois et syndic de Montreux. [Gaëtan Bally - Keystone]
Président de l'association "Non à No Billag", le conseiller national Laurent Wehrli (PLR/VD) estime que l'initiative No Billag est excessive et irréaliste. Il dénonce un texte qui signerait l'arrêt de mort de nombreux médias.

Soumise aux Suisses le 4 mars prochain, l'initiative dite No Billag vise la suppression du financement public de l'audiovisuel.

Pour les initiants, le système actuel fausse le marché et freine la capacité d'innovation des acteurs privés. La suppression de la redevance permettrait une concurrence "plus libre, plus juste". Les opposants dénoncent quant à eux un texte radical qui met en péril l'existence de la SSR et de nombreuses télévisions et radios locales, ainsi que la cohésion nationale.

RTSinfo: Vous qualifiez l'initiative No Billag d'excessive dans plusieurs interviews. En quoi serait-elle excessive?

Laurent Wehrli: Tout d'abord, le texte de l'initiative n'autorise plus aucun subventionnement des chaînes de l'audiovisuel par la Confédération. Plus rien du tout. Ensuite, il prévoit un délai de mise en oeuvre écrit noir sur blanc, à savoir au 1er janvier de l'année suivant la votation. Donc en moins de sept mois après le délai de recours, tout devrait être réorganisé, dont la mise au concours des concessions par le Conseil fédéral. Rien que cela démontre que les initiants ne se rendent absolument pas compte du travail nécessaire pour élaborer une loi d'application. Nous nous retrouverons donc dans l'impossibilité de mettre le texte en oeuvre ou avec un résultat bâclé.

Enfin, l'initiative No Billag veut supprimer les alinéas 2 et 5 de l'article 93 de la Constitution actuelle, ce que je trouve aussi excessif. Avec un tel changement, les médias audiovisuels n'auraient plus comme mission de participer à la formation de l'opinion de manière équilibrée. Et les citoyens ne pourraient plus se plaindre des émissions diffusées à une instance neutre de contrôle et de suivi. C'est la porte ouverte à ce que des éléments de vérité ne soient plus reconnus. Par exemple, un média qui affirmerait à longueur de journée que la Terre est plate pourrait exister!

Votre camp parle de "démantèlement du service public", de "blochérisation du paysage médiatique". N'est-ce pas jouer la stratégie de la peur?

Je ne suis pas pour une campagne catastrophiste. Je suis convaincu qu'un dispositif purement libéral pourrait fonctionner dans une région avec un bassin d'habitants suffisant, comme Zurich. Mais avec à la clé quelle représentativité des autres régions linguistiques et des zones périphériques? Et dans quelle vision de diffusion? Ce qui se passe à Lugano, on le saura encore moins alors que cela participe justement à la formation de l'opinion suisse.

Pour les partisans du texte, la SSR ne serait pas vouée à disparaître avec No Billag. Les initiants proposent un plan B avec plusieurs variantes. Que leur répondez-vous ?

J'ai lu leur plan B et j'ai noté qu'il prévoit un soutien financier de la Confédération. Visiblement, nous n'avons pas lu la même initiative. Celle-ci met fin au subventionnement par la Confédération. Par ailleurs, les partisans proposent que les cantons se substituent à la Confédération. Mais il faudrait que les cantons aient une base légale pour le faire, ainsi qu'un budget.

J'aime les plans B, mais les vrais plans B. Le secteur des médias n'est pas comparable à celui des pneus ou des machines-outils, où la loi de l'offre et de la demande peut très bien fonctionner. C'est un marché extrêmement différent, où la consommation se fait de manière différente. Et surtout, c'est un domaine d'intérêt public.

Selon le premier sondage de gfs.bern, une majorité de Suisses sont convaincus par l’argument du "double paiement injuste" de la redevance par les entreprises. Que dites-vous à ces citoyens?

Avec cet argument, on se trompe de combat. C'est un débat qui date d'il y a trois ans, mené lors de la révision de la Loi sur la radio-télévision (LRTV), à laquelle le peuple a dit oui.

Le nouveau système de redevance est par ailleurs très clair: dès 2019, les entreprises avec un chiffre d'affaires de moins de 500'000 francs, donc 75% des PME suisses, seront exonérées du paiement. Et une société qui fait un milliard de chiffre d'affaires, soit la classe maximale dans le nouveau système, paiera 35'000 francs de redevance. On peut partir du principe que cela ne mettra pas en péril la vie économique de cette entreprise. La faîtière Economiesuisse, qui regroupe principalement les grandes entreprises qui vont payer la redevance, prône d'ailleurs le non à No Billag.

Les moins de 30 ans pencheraient pour le oui. N'y a-t-il pas un besoin de réforme urgent de l'audiovisuel pour continuer à séduire cette "génération Netflix"?

Je suis convaincu que la télévision à grand-papa n'existe plus. Nous avons tous des outils, que ce soit des smartphones ou des systèmes câblés pour téléviseurs, qui permettent de regarder des émissions sur demande. L'audiovisuel doit évidemment s'y adapter. Mais si le oui l'emporte le 4 mars, il n'y aura plus rien à réformer! Car sans subvention fédérale, ce sera la fin des médias audiovisuels tels qu'on les connaît aujourd'hui en Suisse.

Les adversaires de la SSR lui reprochent aussi son poids sur le marché des médias. Est-ce que vous partagez cette analyse? Dans quelle direction la SSR doit évoluer, selon vous?

Ce n'est pas à un politique de dire comment une entreprise comme la SSR doit évoluer. Sur ce sujet, j'écoute avec intérêt Gilles Marchand, le nouveau directeur de l'entreprise. Ceux qui veulent la réforme de la SSR doivent voter non le 4 mars pour permettre à celle-ci de mettre en oeuvre son programme de réorganisation. En votant non, on permet une évolution du système, alors qu'en votant oui, on éteint le système.

Et plus globalement, que faire pour soutenir le paysage médiatique suisse, dont la presse écrite, aujourd'hui en crise? Faut-il une intervention de l'État?

Mon côté libéral m'empêche de penser que l'intervention de l'État est absolument indispensable. J'apprécie le système de la redevance parce qu'il ne passe justement pas par l'État. Car ce n'est pas au Parlement de décider si le téléjournal doit durer 45 minutes ou un quart d'heure.

Par contre, il est clair que la situation de la presse écrite et de l'Agence télégraphique suisse (ATS) m'inquiète. Trop longtemps, le Parlement s'est dit que des tarifs réduits d'envois postaux constituaient une aide suffisante à la presse. Je suis en faveur d'une solution qui va plus loin. Mais pas une subvention publique via un impôt.

La campagne sur No Billag a clairement basculé vers le non depuis le dernier sondage. Êtes-vous confiant?

Je l'étais depuis le début: quand je m'engage sur un sujet, je suis confiant! Mais rien n'est gagné. Les sondages constituent un outil magnifique, mais la votation se tiendra le 4 mars, pas avant. Nous allons continuer de demander aux citoyens de bien lire le texte sur lequel ils vont se prononcer. Ils ne voteront pas pour ou contre Billag, ou pour ou contre la SSR, qui n'est pas citée dans l'initiative. Ils se prononceront sur un concept fondamental: celui de service public.

>> Lire aussi l'interview de Nicolas Jutzet:  "Notre hypothèse de base, c'est que la SSR ne disparaîtra pas avec No Billag"

Propos recueillis par Tamara Muncanovic

Publié le 12 février 2018 à 10:38