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L'esclavage moderne, réalité pour plus d'un millier de personnes en Suisse

Les employés de maison sont les plus souvent victimes d'exploitation lorsque l'on parle de traite d'êtres humains. [Luke MacGregor - Reuters]
Les employés de maison sont les plus souvent victimes d'exploitation lorsque l'on parle de traite d'êtres humains. [Luke MacGregor - Reuters]
Un rapport international publié mardi indique qu'environ 1500 personnes en Suisse sont victimes d'une forme d'esclavage moderne. Le Centre social protestant à Genève et Amnesty International en détaillent les enjeux pour RTSinfo.

Selon le rapport 2016 Global Slavery Index de la "Walk Free Foundation" publié mardi, quelque 1500 personnes sont réduites à une forme moderne d'esclavage en Suisse: travail forcé dans le domaine domestique, la restauration, l'hôtellerie ou la construction, ainsi que la prostitution forcée.

>> Lire aussi: Près de 46 millions de personnes sont réduites à une forme d'esclavage

"Comme la plupart de ces situations sont cachées, il est difficile de donner un chiffre précis", explique Charlotte Zihlmann, juriste pour le Centre social protestant (CSP) à Genève. Elle juge que ce chiffre de 1500 cas plausible, tout en considérant qu'il s'agit plutôt d'une estimation minimale.

Le CSP a repris et développé une helpline téléphonique en août 2014 qui permet aux victimes ou témoins de traite d'êtres humains de se confier et de bénéficier de conseils juridiques adaptés. La plupart des victimes recensées par le CSP, des migrants ou des travailleurs au noir sans-papiers isolés et fragilisés, sont exploitées comme employés de maison pour leur force de travail. L'exploitation sexuelle de femmes représente un quart des cas.

Notre travail est de faire sortir de l'ombre ces situations d'exploitations.

Charlotte Zihlmann, juriste au CSP

Depuis la mise en place de la helpline à Genève, 124 appels ont été passés, dont 18 ont donné lieu à un entretien de détection plus poussé. Un chiffre qui peut sembler faible, mais que la juriste explique par le fait que l'appel est le dernier maillon de la chaîne de détection d'une situation d'exploitation.

"Il y a beaucoup de travail effectué en amont par les services concernés sur le terrain (médecins, assistants sociaux, association de défense des migrants ou des prostituées, police), l'appel en est l'aboutissement".

Le CSP suit un peu moins de 50 cas par année. Ce nombre tend à augmenter, mais surtout du fait que la ligne téléphonique est de plus en plus connue du public et des réseaux en contact avec les personnes en situation de détresse.

La pointe de l'iceberg

Selon Amnesty International, le chiffre de 1500 personnes victimes d'exploitation en Suisse, établi par l'Office fédéral de la police (fedpol) en 2002, est aujourd'hui sous-estimé.

"Les chiffres actuels doivent être bien plus importants", note David Cornut, responsable de campagne chez Amnesty International à Berne. Pour preuve, il donne les chiffres des victimes de traite compilés à Zurich par le FIZ, un centre de soutien aux femmes et migrants victimes de trafic: en 2015, le FIZ a accompagné 229 cas de trafic de femmes, dont 95 étaient nouveaux, soit 41%.

L'exploitation sexuelle des femmes est l'un des phénomènes de traite les plus documentés en Suisse, mais l'exploitation de la force de travail, que ce soit dans la construction ou la sphère domestique, serait beaucoup moins connu mais plus important en termes de nombre.

Une étude mandatée par la fedpol auprès de l'Université de Neuchâtel, parue en mars dernier, tente justement de décrire ce phénomène d'exploitation du travail afin de réactualiser le plan de lutte national contre la traite d'êtres humains, qui faisait suite à certaines recommandations (lire second encadré).

>> Sujet traité dans le flash radio de 10h sur RTS La Première

Sophie Badoux

>> Le rang suisse, selon le Global Slavery Index:

La situation suisse, selon le rapport sur "l'esclavage moderne".La situation suisse, selon le rapport sur "l'esclavage moderne".

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BB, la Suisse peut mieux faire

Dans le rapport la "Walk Free Foundation", la Suisse est bien placée en ce qui concerne la prévalence de traite d'êtres humains, les cas étant rares par rapport à la population résidente. Elle est placée au meilleur rang mondial, à égalité avec plusieurs autres pays développés.

Toutefois, le rapport attribue la note BB au pays (la meilleure étant A, la pire DDD), ce qui signifie que le pays a des lois effectives, un système d'aide aux victimes et une justice en place en ce qui concerne la traite d'êtres humains. Par contre, le rapport note que la reconnaissance des victimes de traite est insuffisante et que certaines victimes de traite encourent le risque d'être détenues ou déportées.

Dix-huit heures de travail par jour, 7 jours sur 7

Les cas d'exploitation de la force de travail sont très cachés et la population ne se rend souvent pas compte de ce que peuvent vivre les personnes exploitées. Au lancement de sa helpline, le CSP avait donné l'exemple d'une jeune femme asiatique, esclave d'une famille où elle travaillait 18 heures par jour, 7 jours sur 7 et subissait des violences continuelles de la part de ses employeurs.

Elle accompagnait la famille dans ses déplacements qui passait régulièrement par Genève. Elle ne parlait pas français et ignorait tout du pays dans lequel elle se trouvait. Mais elle était parvenue à s'échapper et à s'adresser à la police, qui a pu la rediriger vers le CSP qui l'a prise en charge.

La récente étude de l'Université de Neuchâtel pour la fedpol note que les travailleurs exploités en Suisse proviennent surtout d'Europe de l'Est et des Balkans (construction), d'Afrique et d'Amérique latine (surtout dans le domaine domestique) et d'Asie (plutôt dans la restauration/hôtellerie). Ces personnes sont souvent recrutées par le réseau social et familial et viennent en Suisse en étant dupées sur leurs réelles activités.