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"Ce n'est pas le rôle de l'Etat de fixer un salaire minimum"

Pour Jean-François Rime, le salaire minimum est dangereux pour les emplois. [Keystone]
Pour Jean-François Rime, le salaire minimum est dangereux pour les emplois. [Keystone]
Le conseiller national UDC et président de l'Union suisse des arts et métiers Jean-François Rime s'oppose à l'introduction d'un salaire minimum. Selon lui, ce n'est pas à l'Etat de fixer les revenus. Interview.

RTSinfo: Certaines personnes en Suisse se voient obligées de recourir à l’aide sociale malgré qu’elles travaillent à plein temps. Est-ce normal selon vous?

Jean-François Rime: Je conçois en effet qu'un revenu de 2500 francs par mois n'est pas décent pour un emploi à 100%. Ceci dit, ce n’est pas à l’Etat de s'immiscer dans la fixation des salaires. Il revient aux organisations patronales et aux syndicats de les négocier dans le cadre des conventions collectives de travail (CCT).

Pourtant, toutes les entreprises ne proposent pas de CCT...

Dans la branche de la scierie par exemple (Jean-François Rime est patron d'une scierie à Bulle/FR, ndlr.), 95% des sociétés proposent une CCT, alors que 90% des employés ne font pas partie d'une association de travailleurs. C’est aux syndicats de faire leur boulot!

Vous dites que 2500 francs pour un salaire à 100% est indécent. Quel montant minimum préconisez-vous?

Je n'ai pas envie de fixer de limite. Cela n'a aucun sens de fixer le même salaire de base dans le Haut-Valais ou à Genève. Il faut laisser le marché fixer les revenus.

A combien se monte le salaire minimum dans votre entreprise?

Il est de 22,15 francs de l’heure pour le personnel non qualifié.

Une hausse de salaire n'encouragerait-elle pas la consommation et, ainsi, la création d'emplois?

Elle encouragerait surtout le travail au noir, comme la coiffure à domicile. Ce texte n'apporte aucune solution pour ces indépendants, qui ne vont pas demander pas de revenu minimum. On voit par ailleurs qu'avec une hausse de salaire, s’en suivra inévitablement une hausse des prix, ce qui n’est jamais bon pour les consommateurs.

Pourtant, les initiants estiment que les dépenses de l’aide sociale diminueront de 100 millions de francs.

Je n’en sais rien. Une chose est sûre: un salaire minimum détruira des places de travail, car certaines branches, comme l’hôtellerie ou l'agriculture, ne pourront pas s'aligner.

N’est-ce pas au contraire une solution contre le dumping salarial?

Non. La solution contre le dumping, ce sont les CCT. Je relève par contre que les régions frontalières vont devenir encore plus attrayantes, puisqu'elles proposeront des revenus trois à quatre fois supérieurs que les zones étrangères voisines.

Selon certaines estimations, le texte permettrait un apport de 118 millions de francs pour l'AVS.

C'est une théorie qui n'est basée sur rien. Il n’y aurait justement pas d'apport pour les caisses de retraite puisqu'une partie des emplois seraient menacés si l'initiative devait passer.

Ne pourrait-on pas, par contre, s'attendre à un meilleur équilibre entre les hauts et les bas salaires?

On a déjà fait le débat avec l'initiative "1:12" ("Pour des salaires équitables", ndlr.). Je crois que le peuple a bien compris que la réduction des revenus des grands patrons ne va pas augmenter celui des bas revenus.

Mais du côté des patrons, l'initiative n’est-elle pas une solution contre la concurrence déloyale?

Absolument pas. La solution contre la concurrence à bas prix, ce sont les CCT. Dans les pays qui ont des salaires minimum, on ne négocie plus de CCT, car le revenu minimum devient la référence. S'en suit alors un réel danger de nivellement par le bas.

Pourtant, même l'Allemagne s'apprête à introduire un revenu minimum...

A 8,50 euros (10,70 francs), je signe demain pour un salaire minimum! Les villes de l'ex-Allemagne de l'Est vont déjà mal et cette mesure va encore y renforcer le chômage. C'est vrai que la solution d'un salaire minimum fonctionne dans certains pays, mais il est à des niveaux incomparables avec ces 4000 francs.

Et que répondez-vous à ceux qui estiment que le texte freine les inégalités salariales hommes-femmes?

Le problème de l'inégalité est réglé dans la loi. J'admets cependant qu'il y a certainement plus de problèmes au niveau des branches, telles que la vente ou le service. Il faut aussi voir que beaucoup de femmes en Suisse travaillent à temps partiel, d'où le fait qu'elles gagnent moins que les hommes qui ont un poste à 100%.

Partez-vous confiant?

Disons que nous allons tout mettre en œuvre pour que cet objet soit refusé, en expliquant notamment aux gens dans la rue et dans les entreprises que cette initiative est destructrice pour les emplois et qu'il faut laisser faire le partenariat social. La Suisse a la chance d'avoir un taux de chômage bas, ainsi qu'un partenariat social efficace. N'allons pas mettre en danger un système qui fonctionne de- puis des dizaines d'années.

Propos recueillis par Mathieu Henderson

Lire aussi l'interview de la secrétaire centrale du syndicat interprofessionnel Syna Chantal Hayoz

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La votation en bref

Lancée par l'Union syndicale suisse et d'Unia, l'initiative populaire "Pour la protection de salaires équitables" réclame un salaire minimum de 22 francs de l'heure pour chaque employé du pays, soit 4000 francs pour un revenu mensuel à plein temps.

Pour les syndicats, tout le monde sera gagnant si le texte est accepté: les patrons, qui verseront des salaires décents et n'auront pas à craindre une concurrence déloyale, tout comme les contribuables, qui n'auront plus à régler l’addition via l’aide sociale.

Le Conseil fédéral, tout comme le Parlement, rejette cette initiative, de même que les partis de droite. Pour le ministre en charge de l'Economie Johann Schneider-Ammann, un salaire minimum aurait des conséquences néfastes à la fois sur le marché du travail et sur le partenariat social.

Le salaire minimum demandé par l’initiative serait le plus élevé du monde, il menacerait les emplois et rendrait plus difficile l’accès au monde du travail pour les peu qualifiés et les jeunes, estime le gouvernement. Les opposants dénoncent aussi un coût de la vie différent à travers le pays et donc peu cohérent avec un salaire minimum nationalisé.