Modifié le 11 mars 2012 à 08:24

L’écrivain, une plume qui réseaute plus souvent qu’elle n’écrit

Laure Mi Hyun Croset inspiration
Laure Mi Hyun Croset rédige actuellement deux nouvelles pour le futur récueil "Léman noir". [Caroline Briner - ]
Les Helvètes votent sur le prix unique du livre ce dimanche. L'occasion de se pencher sur le quotidien des auteurs suisses, avec Laure Mi Hyun Croset, Prix de l’Académie romande 2012.

"J’ai tellement d’affaires à régler que j’inscris maintenant les noms des personnes à qui je dois envoyer des sms !", confie Laure Mi Hyun Croset, avec une mine à la fois réjouie et désespérée. Depuis la sortie de son dernier ouvrage, Polaroïds, en août dernier, la notoriété de l’écrivaine a explosé. Si bien que cette Genevoise d’origine sud-coréenne, une trentenaire affirmée et délicate, consacre maintenant l’entier de ses jours à la littérature. Et à ce qu’elle implique.


Il est 11 heures. Nous sommes à Genève, dans sa cuisine, un espace blanc, sobre, qui vient de se transformer en bureau grâce à un nettoyage méticuleux de la table du petit-déjeuner. Vêtue d’un raffiné chemisier noir et d’une jupe simple, noire également, la gracile asiatique parcourt l’écran de celui qui est devenu son incontournable secrétaire : son Ipad. Qui faut-il contacter aujourd’hui ? Une mèche de ses longs cheveux couleur charbon tombe sur ses lunettes épaisses, noires ici encore. A côté d’elle, son ordinateur portable est prêt à entrer dans la valse des mails et des messages Facebook, une plateforme sans laquelle l’écrivaine aurait probablement vendu la moitié moins d’ouvrages.


L'écrivaine consacre ses matinées à réseauter.
L'écrivaine consacre ses matinées à réseauter. [Caroline Briner - ]


L’écrivaine doit remercier un journaliste. Il faudra aussi relire son article. Pas question de remercier à la va-vite. Il y a aussi cet écrivain-éditeur, qui lui a demandé d’échanger son dernier livre contre l’un des siens. Une pratique courante chez les auteurs. "C’est sympa, mais ça demande de regarder quels sont les ouvrages à disposition", souligne la petite femme qui trotte.


Commandes de textes, lectures, tables rondes ou encore interviews : des projets palpitants ont intégré son quotidien, mais ils rapportent peu (elle vit dans un studio avec quelqu’un). "Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud", estime l’ancienne pigiste en s’attaquant à Facebook, où elle affiche plus de 2800 contacts.


En quête du mot juste

Les doigts dansent fugacement sur le clavier. La lessive est propre, l’estomac rempli, la table ripolinée. Il est 14h. Laure Mi Hyun Croset s’est enfin attaquée à l’écriture. L’auteure doit remettre d’ici trois mois une nouvelle policière pour un recueil du nom de "Léman noir". Deux textes s’affrontent. Comme chaque jour, elle va consacrer une heure à l’un, une heure à l’autre.


La femme regarde son écran, soupire, puis pose subrepticement un doigt sur une lèvre. La main revient sur la joue, sur la bouche, puis plonge sur l’ordinateur, pianote quelques mots, puis retourne à la bouche. Les doigts caressent les cheveux, puis tombent sur la table. Le cliquetis berce le calme de l’après-midi. Nous sommes à Plainpalais, au cœur de la cité Calvin, mais l’atmosphère est comme religieuse. D’autant qu’une douce lumière de printemps pénètre dans la pièce. Soudain, un marteau piqueur perce cet enchantement. "C’est vraiment agréable", grince l’écrivaine avec sa fidèle ironie.


Point d'écriture sans lecture.
Point d'écriture sans lecture. [Caroline Briner - ]


Qu’importe le bruit. L’intellectuelle reprend sa cisaille. "Là, j’ai trop insisté sur la description des mains de la femme qui a étranglé son mari. Cela fait kitsch. Je réduis. Je ne laisse que ‘aux mains frêles et blanches’ ". Le front qui chapeaute l’ordinateur ne bouge plus. L’auteure recherche un pénitencier dans le canton de Vaud où elle pourrait enfermer sa meurtrière. "Tiens", laisse échapper la Sud-Coréenne, "à Champ-Dollon, les prisonnières ont le choix entre les activités créatrices, la couture ou le nettoyage alors que les prisonniers peuvent aussi toucher à la menuiserie ou à la reliure". Grimace.


L’écrivaine tapote, réfléchit, réfléchit encore, puis soupire. "Quand je suis fatiguée, je ne trouve pas les mots", confesse-t-elle. "Le pire, c’est que je travaille peut-être pour rien. Je suis obligée de quasiment écrire tout le texte pour savoir s’il est bon. Il faut lui donner sa chance", estime l’écrivaine. Et de renchérir : "Ne pas être payé, c’est une chose qu’on accepte. Mais travailler pour rien, ça, c’est ingrat".


Chaleureuses rencontres littéraires

Fin d’après-midi. Il faut déjà reprendre les activités annexes. D’ordinaire, l’écrivaine récite un peu d’allemand pour préparer sa biographie de Traugott Spiess, un peintre suisse alémanique. Mais aujourd’hui, avec sa légèreté toute féline, elle abandonne son domicile, direction la librairie indépendante.


La Genevoise pénètre dans le Rameau d’Or. Au fond de l’antre, derrière la caisse, un visage s’ouvre avec un sourire bienveillant. Ici, on la connaît. Des commandes tendent leurs bras, dont Les Amandes amères, dernier ouvrage de Laurence Cossé, avec qui l’auteure suisse devra débattre prochainement.


Un apéro-dédicace.
Un apéro-dédicace. [Caroline Briner - ]


Paquet en main, la fine silhouette noire scrute les nouveautés, puis s’élance vers un promontoire. Il lui faut des Velléitaires, son premier livre. Elle est à court et son éditrice, basée en Belgique, ne lui en apportera pas avant un mois. Mais le corps arrête net son élan: la boutique n’en a plus qu’un ! Bah, lâche-t-elle finalement, autant le laisser à un potentiel futur lecteur.


L’écrivaine a rejoint le Café du Marché près de l’Université et elle est un peu crispée : une admiratrice est là pour des dédicaces. Charmée par le premier ouvrage, cette lectrice est tombée en adoration devant Polaroïds. Impossible de ne pas transmettre son enthousiasme à l’auteure, qu’elle a contacté via Facebook. Après quelques vrilles sur des classiques du cinéma et des amis communs, la gêne est dissipée. Des noms d’écrivains tombent, des dates de lectures aussi. Autour d’elles, le brouhaha prend de l’ampleur tandis que la lumière se tamise. L’heure est à la détente.


Pour Laure Mi Hyun Croset cependant, le travail n’est pas terminé. Passé minuit, après une soirée avec son conjoint, le temps de la lecture pointera son nez. Ce soir, elle lira du Metin Arditi, un écrivain qui comme elle a remporté le Prix de l’Académie romande, et qu’elle rencontrera le mois prochain, lors de la cérémonie.


Caroline Briner


Publié le 01 mars 2012 à 15:33 - Modifié le 11 mars 2012 à 08:24

Ce qu'elle pense du Prix unique du livre

"Evidemment, je soutiens la loi. Les petites librairies feront mieux vivre mes livres sur le long terme. Les grandes librairies font elles plutôt de la promotion sur le court terme".

"En outre, ces petites librairies me permettent d'avoir accès à de précieux conseils en terme de lecture".

Petite biographie

Laure Mi Hyun Croset est née en 1973 à Séoul. Elle est arrivée en Suisse à l'âge de 17 mois, avec son grand frère.

Elle a étudié la littérature française et l’histoire de l’art à l’université de Genève.

A côté de la littérature, la Sud-Coréenne rédige des articles pour plusieurs magazines dont Profil, Agefi Evasion, Open et Daté, ainsi que des notices d'exposition. Elle est aussi correctrice pour les Editions Markus Haller.

Son recueil de nouvelles Les Velléitaires, ainsi que son roman Polaroïds, sont publiés aux Editions Luce Wilquin, basées en Belgique.