Modifié le 19 octobre 2010 à 15:36

Le relief suisse a influencé les régionalismes romands

Si André Thibault, 47 ans, a étudié de près les régionalismes romands, il s'intéresse aujourd'hui au français des Antilles.
Si André Thibault, 47 ans, a étudié de près les régionalismes romands, il s'intéresse aujourd'hui au français des Antilles. [ - ]
Le XIIIe Sommet de la Francophonie se tient du 22 au 24 octobre à Montreux. L’occasion de se pencher sur l’origine des régionalismes romands avec le linguiste québécois André Thibault, titulaire de la chaire "Francophonie et variété du français" à la Sorbonne à Paris et coauteur du dictionnaire suisse romand, en collaboration avec le Centre de dialectologie de Neuchâtel.

Tsrinfo.ch :D’où proviennent les particularités du français romand?

André Thibault: Un mélange de tout ça. Il y a d’abord des archaïsmes, soit des mots tout à fait courants autrefois dans la francophonie mais qui ont disparu, sauf dans certaines régions. C’est l’exemple en Suisse des fameux déjeuner-dîner-souper au lieu des petit-déjeuner, déjeuner et dîner en France. Ou encore du septante et du nonante. On trouve également en Suisse romande de nombreux mots issus d’anciens patois ainsi que des emprunts à l’allemand ou aux dialectes alémaniques. Mais il y a aussi bon nombre d’innovations.

Quel est le romandisme favori d'André Thibault? Découvrez-le en cliquant sur la vidéo!
Info - Publié le 19 octobre 2010

Citez-nous quelques exemples d’innovation…

Elles peuvent être sémantiques, c’est-à-dire que l’on prend un mot qui existe déjà et on lui donne un nouveau sens. C’est l’exemple du samaritain. Partout ailleurs, en utilisant ce mot, on pense à l’épisode biblique du bon samaritain. Mais en Suisse, il s’agit d’une personne ayant suivi un cours de secourisme! Les innovations peuvent être aussi formelles. On forme un nouveau mot en lui ajoutant un préfixe ou un suffixe. Chez vous, il y a ainsi énormément de substantifs formés avec le suffixe –ée ajouté à un verbe. Souvent, ils signifient l’ivresse, les coups ou les gaffes. Par exemple, une "crevée", une "lugée", une "craquée", une "astiquée (voir les définitions sur la base lexigographique de la Suisse) etc. Il y a des mots composés aussi. Ainsi vous parlez de "formule magique" pour désigner la composition du Conseil fédéral, une notion totalement incompréhensible à Paris! Enfin, il y a aussi beaucoup de mots issus de la politique, comme tous ceux dérivés du mot canton : cantonalisation, cantonaliser, etc.

Qu’est-ce qui fait la particularité des régionalismes romands ?

Outre les mots liés à la politique, il y en a énormément qui relèvent du vocabulaire alpin. Ainsi la "désalpe" est un mot qui n’aurait aucune signification en Belgique ou au Québec ! Et tout le vocabulaire lié au fromage, à la charcuterie ou au vin est aussi très riche. D’ailleurs, le vocabulaire gastronomique occupe une place de choix dans le Dictionnaire suisse romand. Je m’en suis aperçu quand j’ai voulu goûter à toutes ces spécialités dont je parlais dans le dictionnaire, comme le "boutefas" ou "l’humagne"!  Les régionalismes suisses sont donc caractérisés entre autres par le relief accidenté de votre pays et qui a eu une influence énorme sur la vie des gens, donc sur leur façon de parler.

Comment un territoire aussi petit que celui la Suisse romande a-t-il pu conserver autant de régionalismes ?

C’est vrai que c’est surprenant. Par exemple, un Jurassien ne parle pas comme un Valaisan. Je pense que c’est dû à plusieurs facteurs. D’abord, il y a une implantation humaine très ancienne. Si vous prenez le Québec, le français n’y existe que depuis environ trois siècles, d’où une forte homogénéité dans la façon de parler malgré la taille du territoire. Ensuite, le relief accidenté de la Suisse a joué certainement un très grand rôle. Avant la construction de vos autoroutes, il était très difficile d’aller d’une région à une autre, voire d’une vallée à une autre, ce qui a permis aux régionalismes de perdurer.

Le suisse allemand est devenu pratiquement une nouvelle langue, contrairement au suisse romand. Pourquoi pareille différence?

De ce point de vue, la Suisse romande fonctionne comme le reste de la francophonie. Autrefois, tout comme en France ou en Belgique, il y avait des patois partout qui ont presque tous disparu. Ce qui a joué un rôle très important, c’est la Réforme, au 16 siècle. Très tôt, comme à Genève, le français est devenu la langue de la Bible, de la religion. Genève est du coup passé au français bien avant de nombreuses provinces de France. Et les cantons catholiques, qui ont conservé leurs patois bien plus longtemps, ont fini par passer au français, tout comme le reste du monde francophone. En revanche, la Suisse allemande se comporte, elle, comme le monde germanophone où il est normal de parler dialecte, comme en Bavière. Toutefois, si le dialecte alémanique a pris bien plus de place qu’en Allemagne, c’est sans doute dû en grande partie à la 2e Guerre mondiale. Avant, des familles de la classe supérieure avaient commencé à parler hochdeutsch, mais sont revenues au dialecte afin de ne pas être associées au nazisme. C'est du moins ce qu'on entend en Suisse alémanique.

De plus en plus de Français s’installent en Suisse. Les régionalismes romands risquent-ils du coup de disparaître ?

Je ne pense pas. D’une part parce que vous employez un bon nombre de romandismes qui vont durer car il n’y a pas moyen de les dire autrement. D’autre part, si la première génération de Français qui s’installe n’utilise pas de mots romands, la deuxième va à l’école en Suisse et apprend donc, au contact des petits Helvètes, le vocabulaire local. C’est le même phénomène pour les immigrés non francophones. En outre, il ne faut pas oublier que les Français qui s’installent sont souvent des frontaliers qui ont en commun avec la Suisse certains régionalismes, comme «bardjaquer» pour dire bavarder.

Est-ce que la télévision française a une influence sur le vocabulaire romand?

En effet. cette influence est plus problématique que l'immigration francophone ou non-francophone. Car de nombreux mots issus de l’argot ou du français populaire et utilisés dans les séries télévisées finissent par être adoptés en Suisse. Ce sont plutôt eux qui risquent de concurrencer certains romandismes. Mais dans la mesure où les régionalismes vont perdurer en France, ils vont aussi continuer de survivre en Suisse. Car dans la dynamique d'une langue, deux forces opposées s'affrontent: une force de convergence qui incite à parler comme les autres, et une force d'"esprit de clocher" qui naît d'un besoin d'appartenir à un groupe.

Vous avez rédigé le Dictionnaire suisse romand il y a 13 ans. Avec le recul, quel souvenir gardez-vous des régionalismes helvétiques?

Il y a peu, je suis revenu de France à Neuchâtel pour un colloque. Et j’ai été frappé par les régionalismes qui se voyaient avant même d’avoir parlé à quelqu’un. Ainsi, une boulangerie annonçait des "boules de Berlin" – une appellation qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde francophone, sauf en Belgique. A côté, un panneau proposait des mets "à l’emporter", alors que l’on dit "à emporter" à Paris. A la gare, il existe aussi une terminologie CFF pour parler des trains qui n’est pas celle de la SNCF. Dans les magasins, cela m’amuse toujours de voir des bananes "en action" et non pas en promotion ou de lire "dès" pour "à partir de"… Enfin, quand j’entends les gens utiliser aujourd’hui les mots figurant dans le dictionnaire, cela me réjouit et je me dis que les régionalismes helvétiques sont encore bien vivants.

Propos recueillis par Christine Talos

Publié le 12 octobre 2010 à 15:54 - Modifié le 19 octobre 2010 à 15:36

Un sommet indispensable pour les chercheurs

Si André Thibault ne veut pas se prononcer sur les aspects diplomatique et politique du Sommet de la Francophonie qui se déroulera fin octobre à Montreux, le linguiste québécois se réjouit d’une telle manifestation pour les scientifiques comme lui. «Je trouve merveilleux que les Etats francophones mettent de l’argent à la disposition des chercheurs de tous les pays afin qu’ils puissent travailler ensemble, se réunir, publier des livres, donc exister. Si nous n’avions pas un soutien institutionnel, ce travail aurait été impossible».