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Une série d’assassinats entre deux clans touche la Suisse et le Kosovo

Guerre des clans: l'affaire de Frasses dans le canton de Fribourg. [RTS]
Guerre de clans : l'affaire de Frasses en Suisse / Mise au point / 14 min. / le 2 mai 2021
Le meurtre d’un père de famille à Frasses (FR) en 2013 est au cœur d’une vendetta entre deux clans. Plus de 23 morts et des dizaines de blessés sont à déplorer. Mise au Point a enquêté sur cette série d’assassinats qui ont continué au Kosovo.

Un commando d'assassins abat froidement un père de famille à Frasses en 2013. Sélim E. rentre d'une soirée avec son épouse et ses quatre enfants. Il est passé 23h00. L'homme est tué devant son domicile, alors qu'il parque sa voiture. Son épouse, sous le choc, ne distingue pas les visages des tueurs mais explique les avoir vus.

Selon les documents de justice, le commando d'assassins prend la fuite et se débarrasse des armes près de Villars-sur-Glâne. Deux suspects seront arrêtés, B.L. et F.A., qui sont retrouvés grâce aux traces ADN sur les armes. En 2019, les deux prévenus sont condamnés à 20 ans de prison pour le premier et à une peine de 9 ans pour le second.

La famille de la victime critique toutefois le jugement. Le frère de Sélim E. s'exclame: "Nous sommes fâchés contre la justice suisse. Tous les coupables n'ont pas été arrêtés. C'est un scandale, ils sont protégés par le procureur".

Les condamnés, eux, reconnaissent une partie des faits mais rejettent être les auteurs des tirs. B.L clame son innocence. Selon ses dires, il ne serait que le chauffeur du commando. B.L. espère un nouveau jugement et avoir l'occasion de donner sa version des faits. Un nouveau procès semble toutefois impossible. Lors de son procès en appel, B.L. était en cavale au Kosovo. Il est depuis de retour en prison (lire encadré).

Une guerre de clans entre Kosovars

Les motifs et les commanditaires du meurtre restent mystérieux. Les deux suspects n'ont pas donné de détails à la police. Pour le procureur fribourgeois Fabien Gasser, une guerre de clans serait à l'origine du meurtre de Frasses. Les clefs de compréhension se trouveraient au Kosovo.

Une équipe de l'émission Mise au Point est donc partie enquêter sur place, à Peja. Cette ville est le théâtre d'une guerre entre deux clans, la famille K. et la famille E., qui vivent à dix minutes en voiture l'un de l'autre. Ils se battent depuis des années avec des armes à feu et des attaques à l'explosif.

Guerre de clans 2 : Kosovo [RTS]
Guerre de clans : reportage au Kosovo / Mise au point / 14 min. / le 2 mai 2021

Selon Krechnik Gashi, journaliste d'investigation au Kosovo, il y a eu à ce jour 29 attaques totalisant 23 morts et 38 blessés. Plusieurs sources policières et des proches des deux clans considèrent que le meurtre de Frasses a été commandité par la famille K., dont certains membres vivent à Peja. Ils font partie du même clan que Naser K., baron de la drogue, parrain de la mafia albanaise. Son organisation figure sur la liste américaine des principaux groupes criminels mondiaux.

Affaire prospère dans la construction

Sélim E., victime du meurtre de Frasses, fait partie de la famille E qui est l'ennemie jurée de la famille K. Il vit en Suisse depuis des années, a quatre enfants, et a réussi à créer une entreprise très prospère avec ses frères, GE Construction.

Ensemble, ils importent des machines de chantier d'Espagne. L'effondrement du marché de la construction en Espagne en 2009 a laissé de nombreux engins à la vente. La famille E. peut acheter en cash et exporter en Suisse ces engins dont certains valent près de 100'000 francs. Ils sont principalement revendus à une grande entreprise de construction suisse. GE Construction cesse ses activités quelques années après le décès de Selim E.

Liens entre mafia et politique

Une grande partie de la famille E. vit alors au Kosovo et peut compter sur d'importants soutiens locaux. La tante de Sélim est mariée au frère du célèbre politicien Xhavit Haliti. Selon des documents confidentiels de la Force de l'OTAN au Kosovo (KFOR), celui-ci est en relation d'affaires avec la famille E. L'homme est l'ancien trésorier des combattants de l'Armée de libération du Kosovo (UCK), un politicien riche et puissant.

En 2011, le journal britannique The Guardian accuse le politicien de blanchiment d'argent et de lien avec la mafia albanaise. Xhavit Haliti a réfuté ces accusations qu'il considère comme diffamatoires.

Un meurtre par vengeance à Frasses

La guerre entre les deux familles est une succession d'attaques et de vengeances. Dans cette chronologie macabre, un membre de la famille K. est tué quelques mois avant le meurtre de Sélim E. Il est assassiné à la Kalachnikov dans un café de Peja. Cette attaque n'a jamais été élucidée et personne n'a été jugé.

Mais tout indique que la famille K. se serait fait justice elle-même en organisant le meurtre de Frasses. Selon le journaliste Krechnik Gashi, les autorités du Kosovo partagent la responsabilité dans ces meurtres à répétition. "Il y a eu une tolérance de l'Etat pour que ce conflit continue. L'idée implicite est de laisser ces familles s'entretuer pour que cela ne soit plus un problème pour l'Etat, que le problème se règle de lui-même", dit-il.

Le spectre d'un recueil de lois ancestral

Sans intervention de l'Etat, les deux familles se sont lancées dans une vendetta sans fin. Le sociologue Birol Urcan relève que ce type de conflit a déjà existé par le passé dans la région. Ces meurtres de sang sont codifiés par le Kanoun, recueil de lois qui a pendant des centaines d'années réglementé la vie en société en Albanie et au Kosovo.

"Si un membre d'une famille tue un membre d'une autre famille, ils sont dans un conflit de sang", explique Birol Urcan. Chaque membre de la famille de la victime a le devoir de tuer un membre de l'autre famille. Tout le monde peut être ciblé, mais uniquement les hommes.

"Bien évidemment c'est terminé, c'était il y a 200 ans", précise le sociologue. "Mais actuellement, il y a toujours ce sens de la honte (…) Toutefois, aucune des familles ne respectent les règles et les codes du Kanoun. C'est avant tout des actes criminels dans cette affaire", explique-t-il.

Les comportements criminels continuent

La dernière attaque date de 2019 et a fait un blessé. Sur les réseaux sociaux, les deux familles se provoquent régulièrement. Le fils de Naser K. a publié plusieurs vidéos où il nargue la famille E. "Moi, je sors seul, sans gardes. Vous n'avez pas de courage, vous êtes cachés comme des rats. Moi j'attends vos tueurs", a-t-il écrit notamment.

Selon la police de Peja, la situation s'est toutefois stabilisée ces dernières années. Une grande partie des membres de ces familles sont morts. Les survivants, eux, se cachent et ne sortent presque plus.

Et les habitants de Peja se sont mobilisés pour stopper ce massacre. D'importantes manifestations pour la paix et la fin de l'impunité ont eu lieu dans la ville ces dernières années. L'intervention de la société civile est une lueur d'espoir pour mettre un terme à cette guerre entre ces deux familles.

>> Les explications de François Ruchti

Itw François Rüchti, journaliste [RTS]
L'interview de François Rüchti, journaliste / Mise au point / 2 min. / le 2 mai 2021

François Ruchti

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Complices jugés pour l’évasion de la prison de Fribourg

Condamné à 20 ans de prison pour le meurtre de Frasses, B.L. s'est enfui de la prison centrale de Fribourg en septembre 2017. Le procès de cette évasion se tiendra ces prochains mois à Fribourg. Les actes d'accusation ont été envoyés. Plusieurs complices seront jugés pour y avoir participé.

Le scénario en trois actes de cette évasion est digne d'un film américain. Premièrement, B.L. simule une dispute avec un codétenu. Il peut ainsi changer de cellule pour se positionner idéalement face au mur d'enceinte.

Deuxièmement, il scie durant la nuit les barreaux de sa fenêtre. Il utilise un fil diamanté. B.L explique à Mise au Point: "J'ai coupé les barreaux de la fenêtre. J'avais des gants. Puis j'ai noué des draps et descendu le mur. Je me suis évadé car j'étais fatigué psychologiquement, fatigué de cet isolement en cellule. Il fallait que je m'évade".

Le détenu est bien organisé, mais il a également de la chance: personne ne remarque sa fuite, alors même que son évasion est filmée par les caméras de surveillance de la prison. Une gardienne sera licenciée pour négligence. Elle regardait un film à la place de surveiller les dizaines d'écrans TV de la prison.

Le troisième acte se joue devant les murs de la prison où un complice attend B.L avec une moto. Ensemble, ils quittent la ville de Fribourg. B.L peut ainsi rejoindre le Kosovo où une partie de sa famille vit. Il reste caché dans la ville de Peja.

Mais cette cavale est de courte durée, puisqu'il se rend finalement deux ans plus tard en juillet 2019, Selon des sources au Kosovo, il a averti les autorités du pays avant de prendre un avion pour l'aéroport de Bâle-Mulhouse. Il aurait demandé son extradition via son avocat.

>> Lire: Fin de cavale pour l'un des meurtriers de Frasses (FR) qui s'était évadé

B.L. explique: "Je suis revenu en Suisse car je n'ai jamais pu donner ma version de l'affaire à un juge". L'homme souhaite une révision du jugement. Il affirme n'avoir pas tiré sur la victime et ne serait que le chauffeur du commando. "Je n'ai pas organisé le meurtre de Frasses. Je devais uniquement faire le transport d'un endroit à un autre puis exfiltrer un des complices hors de Suisse", assure-t-il.

L'homme a été condamné à 20 ans de prison. Il a été reconnu comme co-auteur du meurtre de Frasses, lors de son jugement en appel. Il purge actuellement sa peine dans un établissement pénitencier de Suisse romande.