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Succès et faiblesses du partenariat migratoire entre la Suisse et le Nigeria

La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter a rencontré mardi le secrétaire d'État aux Affaires humanitaires du Nigéria, Bashir Nura Alkali (à la gauche de la ministre). [Keystone/EJPD]
Quelles suites pour le partenariat migratoire avec le Nigeria? / La Matinale / 1 min. / le 23 mars 2021
A l'occasion des 10 ans du partenariat migratoire entre la Suisse et le Nigeria, la conseillère fédérale Karin Keller-Sutter s'est rendue mardi dans la capitale Abuja pour rencontrer les autorités nigérianes. Le développement de cet accord figure notamment au menu des discussions.

Ce partenariat migratoire, signé en février 2011, facilite le renvoi des Nigérians déboutés de l'asile en Suisse et leur offre certaines perspectives au pays. En échange, la Confédération s'engage sur place pour éviter la migration irrégulière.

Concrètement, la Suisse investit environ un million de francs par année dans des films de prévention, ainsi que dans des programmes de formation, de lutte contre la traite d'êtres humains ou de soutien aux autorités nigérianes de la migration.

Pour la conseillère fédérale en charge de l'asile Karin Keller-Sutter, c'est un modèle de réussite en matière de politique migratoire extérieure. "Ce partenariat constitue une approche globale où les deux pays ont des intérêts équilibrés (...) Au niveau de la Suisse, ce qui est vraiment positif, c'est que les retours des Nigérians qui n'avaient pas le droit d'asile en Suisse ont été possibles", a-t-elle indiqué sur les ondes de la RTS mardi.

Et d'ajouter: "La coopération avec le Nigeria permet de donner une perspective aux gens qui retournent dans leur pays."

>> L'interview complète de Karin Keller-Sutter:

Partenariat migratoire avec le Nigeria: "Un modèle de réussite" selon Karin Keller-Sutter [RTS]
Partenariat migratoire avec le Nigeria: "Un modèle de réussite" selon Karin Keller-Sutter / Forum (vidéo) / 5 min. / le 23 mars 2021

Un modèle "nouveau"

De son côté, le professeur de géographie des migrations à l’université de Neuchâtel et vice-président de la Commission fédérale des migrations (CFM) Etienne Piguet qualifie le modèle d'intéressant: "Vouloir gérer la migration de manière collective - idéalement au bénéfice de tout le monde y compris des migrants - est quelque chose de relativement nouveau."

Il précise: "C'est quelque chose qui est appelé de ses voeux par la communauté internationale, mais pour laquelle on a peu d'exemples concrets. De ce point de vue-là, le partenariat est quand même intéressant."

Demandes d'asile en baisse

Autre indice du succès de ce partenariat, selon la Confédération: les demandes d'asile en provenance du Nigeria ne cessent de diminuer: "S'il y en avait encore 2746 en 2012, on n'en comptait plus que 172 en 2020", indique le Secrétariat d’Etat aux Migrations (SEM) dans un communiqué.

Le pays africain est ainsi passé de la quatrième à la douzième place en termes de demandes d'asile en Suisse ces sept dernières années.

Pour Etienne Piguet, cet accord n'est pas la panacée. Car, dit-il, les personnes dissuadées de venir en Suisse se tournent vers d'autres pays: "Du point de vue de l'Europe dans son entier, du point de vue de la protection de la politique d'asile, c'est un jeu à somme nulle."

Sa solution? "Je pense qu'il faut que de tels partenariats soient généralisés à l'échelle de l'Union européenne. C'est là qu'il y a un potentiel et la Suisse ne peut pas faire cavalier seule."

Immigration légale de Nigérians?

La CFM suggère aussi aux autorités fédérales d’envisager "une voie légale de migration" pour des profils tels que des étudiants nigérians, des chercheurs ou des travailleurs temporaires.

"On ne peut pas se mettre à recruter activement des personnes au Nigeria à la place d'en recruter dans l'Union européenne", rapporte le vice-président de la commission. "Mais si on donnait un petit peu plus de marges dans les domaines des stages ou des visas d'étudiants, cela pourrait permettre des échanges migratoires qui seraient au bénéfice de Nigérians et de transfert de connaissances de la Suisse vers le Nigeria, et vice versa dans certains domaines." La Suisse répondrait ainsi à un souhait encore non exaucé des autorités et de la société civile du Nigeria.

Pour Karin Keller-Sutter, une voie légale de migration vers la Suisse n'est toutefois pas envisageable. La cheffe du Département de justice et police en a d'ailleurs fait part mardi aux autorités nigérianes: "Je leur ai dit que ce n'est pas possible. Il y a des restrictions légales en Suisse. Nous avons la libre circulation avec l'Union européenne mais pour les pays tiers, il y a des quotas."

Des investissements "modestes" de la Suisse

Le professeur Piguet relève une autre faiblesse de ce partenariat migratoire, soit les investissements de la Confédération, qu'il qualifie de modestes.

"C'est un budget d'un million de francs environ avec, effectivement, certains échanges de stagiaires ou une coopération pour la formation dans le domaine de la sécurité, mais ça reste une goutte d'eau pour un pays comme le Nigeria."

Quant au Secrétariat d'Etat aux migrations, il ne partage pas cette analyse. Le SEM précise qu’à ce jour 45 projets bilatéraux ont été mis en œuvre par la Suisse dans le cadre du partenariat migratoire, pour un montant de 13 millions de francs.

Il souligne également que la Suisse a investi 21 millions de francs dans six projets multilatéraux relevant de la migration et dont a aussi bénéficié le Nigeria.

Marc Menichini

Interview de Karin Keller-Sutter: Renaud Malik

>> Les critiques dans Forum de Veronica Almedom, membre de la commission fédérale des migrations:

Partenariat migratoire avec le Nigeria: "Pas équitable" selon Veronica Almedom [RTS]
Partenariat migratoire avec le Nigeria: "Pas équitable" selon Veronica Almedom / Forum (vidéo) / 5 min. / le 23 mars 2021

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Les bénéficiaires nigérians du partenariat migratoire, en chiffres

- 1032 Nigérians ont volontairement quitté la Suisse par le biais d'une aide au retour individuelle ou via le programme spécifique, selon les données du Secrétariat d'Etat aux migrations.

- 52 Nigérians de retour depuis la Suisse et 40 autres depuis des pays-tiers ont bénéficié d’une aide en nature pour créer leur entreprise et avoir accès à un crédit.

- 60 personnes ont pu bénéficier d’une formation professionnelle au sein de Nestlé Nigeria. Cette initiative vise à former 20 polymécaniciens, avec une formation de 18 mois dont 6 mois de travail en entreprise au Nigéria. Les 5 meilleurs font un stage de 8 semaines en entreprise chez Nestlé en Suisse.

- La réintégration de 30 victimes de la traite d’êtres humains a été soutenue directement par la contribution suisse. Ce projet se déroule dans le nord-est du Nigeria et vise à prévenir et protéger ces personnes, notamment avec des mesures d’assistance psychosociales et un hébergement protégé.