Publié

L'affaire Kashoggi, une occasion pour la Suisse de montrer ses valeurs, selon Carlo Sommaruga

Le conseiller aux Etats genevois Carlo Sommaruga. [Alessandro della Valle - Keystone]
Rapport Khashoggi, que doit faire la Suisse? Interview de Carlo Sommaruga / Forum / 5 min. / le 27 février 2021
Vendredi, les Etats-Unis ont accusé publiquement le prince héritier d'Arabie saoudite d'avoir "validé" l'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. Pour Carlo Sommaruga, conseiller aux Etats socialiste, la déclassification de ce rapport est une occasion pour la Suisse de montrer quelles sont ses valeurs.

Joe Biden l'avait promis, il l'a donc fait. Alors que l'administration Trump avait classifié l'enquête des services de renseignement américains sur l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, le nouveau locataire de la Maison Blanche l'a divulgué au monde entier.

Les conclusions de ce rapport sont sans appel. Le prince héritier, Mohammed Ben Salmane, qu'on surnomme aussi MBS, aurait directement validé cette action meurtrière dans le consulat saoudien d'Istanbul.

>> Lire à ce sujet: Le prince héritier saoudien a "validé" l'assassinat de Khashoggi, selon Washington

Invité de Forum samedi, Carlo Sommaruga, qui siège à la Commission de politique extérieure suisse, juge ce document tout à fait "crédible", malgré les démentis clairs du Royaume saoudien. D'après lui, la décision de rendre publique ce document consacre une Amérique qui essaie "de reprendre l'initiative" et de "trouver un nouvel équilibre" entre l'Arabie saoudite et l'Iran.

"L'occasion de mettre en avant nos valeurs"

Dans la foulée de la publication de cette enquête, Washington a annoncé une série de sanctions: restrictions de visas pour 76 Saoudiens, interdiction d'entrée pour quiconque s'attaque à des dissidents ou des journalistes à l'étranger, sanctions financières contre une unité d'intervention spéciale et l'ancien numéro deux du renseignement saoudien, proche du prince héritier. Les Etats-Unis ont également annoncé qu'ils ne traiteraient plus qu'avec le roi et non plus avec MBS, interlocuteur privilégié de Donald Trump.

Pour Carlo Sommaruga, la Suisse n'a pas à se calquer sur des décisions américaines et doit garder une politique autonome. Il juge toutefois qu'il s'agit-là d'un cas d'école où l'on ne doit plus seulement parler des intérêts du pays, mais surtout de ses valeurs.

"Je crois que c'est l'occasion pour Ignazio Cassis, et ensuite pour le Conseil fédéral, de mettre en avant cette dimension des valeurs, celles auxquelles nous croyons, à savoir les droits de l'Homme, le respect du droit international et bien entendu, la liberté de la presse".

"Des sanctions pour maintenir notre cohérence"

Le politicien genevois pense d'ailleurs qu'il faudrait mettre en place une série de sanctions qui, si elles ne permettront certainement pas de faire changer le régime saoudien, auraient au moins le mérite de garder une certaine cohérence.

"On peut décider d'arrêter la collaboration militaire, notamment avec l'instruction de pilotes qui vont bombarder au Yémen, on peut arrêter de fournir des armes de manière générale à l'Arabie saoudite, on peut aussi, tout comme Joe Biden, éviter d'avoir des contacts directs avec le prince héritier et les maintenir avec le roi".

Et d'ajouter: "Je pense aussi à un certain nombre de mesures qui peuvent être prises concernant certaines personnes qui pourraient être déclarées, même à titre privé, non grata en Suisse."

Pour le conseiller aux Etats, ces gestes forts permettraient de nouveau à la Suisse de revenir dans les pays qui font des droits humains des valeurs centrales, mais également de montrer l'exemple dans la façon dont il faut les défendre. "Que ce soit la Chine, la Russie ou, dans ce cas, l'Arabie saoudite, c'est ces valeurs-là qui font notre force et celle du monde occidental", conclut-il.

Propos recueillis par Thibaut Schaller

Adaptation web: Tristan Hertig

Publié

Les défenseurs des droits humains veulent que le prince soit sanctionné

En refusant de sanctionner le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (MBS) qu'ils accusent d'avoir validé l'assassinat d'un journaliste critique du régime, les Etats-Unis veulent éviter une rupture diplomatique mais déçoivent les défenseurs des droits humains, estiment des experts

"Ce n'est pas la raclée à l'Arabie saoudite que beaucoup espéraient", a déclaré Varcha Kodouvayour, analyste à la Fondation pour la défense des démocraties, basée à Washington.

Enfin, pour l'ONG américaine Freedom House, basée à Washington, il est "décevant et frustrant que les Etats-Unis ne soient pas encore disposés à agir sur la base de leurs propres renseignements" et à imposer des sanctions au prince saoudien.