20 ans en 2020: une génération sacrifiée?

Grand Format

Introduction

Selon les chiffres de l’OFS, près de 90'000 Suisses fêtaient leurs 20 ans en 2020. Cap important, cet âge est souvent synonyme d’envol vers la vie d’adulte, d’expériences amoureuses et de liberté. Que ce soient les études, l’amour, le militantisme ou les loisirs, notre série de reportages "avoir 20 ans en 2020" décrypte comment la pandémie de Covid-19 a bouleversé le quotidien de cette génération.

Chapitre 01
Le blues des étudiants

Virginia Mayo - Keystone

La pandémie de Covid-19 a poussé les étudiants suisses sur le chemin des hautes études. Selon des chiffres communiqués par l’Université de Lausanne, la rentrée scolaire 2020 a vu son nombre d’inscriptions augmenter de 7% par rapport à l’année 2019. Même tendance à Genève, où l’augmentation des inscriptions en bachelor a connu une hausse de 8,1%. La raison? De nombreux jeunes qui prévoyaient d’effectuer une année de pause pour voyager ou travailler après l’obtention de leur maturité ont renoncé à leur projet en raison du coronavirus, et ont commencé leurs études plus tôt que prévu.

>> Lire aussi : La crise du Covid-19 pousse les jeunes vers les hautes études

C’est le cas de Loukas Yadigaroglu, 20 ans, étudiant en Sciences politiques à l’Université de Genève. "J'étais censé faire une année sabbatique après le collège, mais le Covid-19 a chamboulé mes plans de voyage, car je n’ai pas trouvé de travail pour pouvoir le financer. Du coup c'est frustrant et on se sent un peu impuissant", témoigne le jeune homme au 19h30. "Il y a une sorte d'incertitude sur ce qui va se passer à l’avenir. Même au niveau de l'université, je ne sais pas comment vont se passer mes examens. C’est plus dur de se motiver avec les cours à distance".

>> Voir le reportage du 19h30 :

Difficile d'avoir vingt ans en cette année marquée par la pandémie du Covid 19. Enquête et page spéciale [RTS]
19h30 - Publié le 15 décembre 2020

Isolement induit par les cours en ligne, arrêt des activités estudiantines et précarité des jobs d’étudiants: le coronavirus a rendu la vie universitaire déprimante, au point de miner le moral d’un grand nombre d’étudiants.

Plusieurs articles scientifiques, dont l’étude CONFINS, mentionnée par l’Association de la Promotion de la santé mentale de Genève, tissent des liens entre l’isolement des étudiants et la détérioration de la santé mentale. Le rapport, qui a été réalisé durant le premier confinement en France, démontre que "la population étudiante a environ 50% de risques en plus de connaître une détérioration de sa santé mentale pendant le confinement par rapport aux autres adultes".

Mes parents m’ont toujours dit que l’université était une superbe période. Au final, je me retrouve à suivre mes cours en ligne !

Lucas Gios, étudiant en sociologie [Radio Télévision Suisse]
Lucas Gios, étudiant en sociologie

Lucas Gios, 20 ans, est en première année de sociologie. Comme beaucoup d’étudiants, son premier pas dans le monde universitaire s’est révélé décevant. "J’ai eu ma maturité sans examens et j’ai l’impression qu’il n’y a pas eu de transition entre le collège et l’université à cause de la pandémie", détaille le jeune homme. Avec l’arrêt des activités sociales, le mode de vie estudiantin est au point mort. "Mes parents m’ont toujours dit que l’université était une superbe période de la vie. Au final, je me retrouve à suivre mes cours en ligne depuis la maison, il n’y a pas de contact humain et je n’ai fait aucune rencontre. Je me dis que l’université ce n’est pas si génial que ça!".

Si le virus pèse sur le moral de certains, la pandémie peut aussi pousser les jeunes à trouver leur voie. Camille Chavez a quitté l'Université pour s'inscrire à la Haute Ecole de Santé Vaud avant la première vague. Une vocation qui est devenue évidente pendant le semi-confinement de ce printemps. "Je savais que j'allais m'orienter dans la santé mais entendre les gens applaudir tous les soirs le personnel soignant m'a vraiment donné envie de m’engager. Je ne le fais pas pour que les gens soient reconnaissants, mais pour être fière de moi et me dire que je fais quelque chose de bien", explique l’étudiante au 19h30.

>> "Le jour de mes 20 ans" : Voir le témoignage de Camille

Copy(1) camille [RTS]
L'actu en vidéo - Publié le 18 décembre 2020

La jeune femme a hâte de commencer son stage. Car à part quelques ateliers pratiques à l'école, elle vit seule dans sa chambre d'étudiante et souffre du manque de perspectives. "J'ai réussi à garder le travail que je faisais avant qui est un petit job de temps en temps. On se dit qu’à 20 ans on a plein d'opportunités, mais le coronavirus freine considérablement les choses. Et au final c'est une grosse claque!".

Les jeunes de 20 ans font-ils forcément partie d’une génération sacrifiée? Camille refuse de se laisser abattre par la pandémie et relativise. "Oui, je pense qu'on est la génération Covid mais je refuse de transporter ça comme un boulet. Au contraire, je vois cela comme une force".

Chapitre 02
L'amour masqué

Mario Tama - Getty Images via AFP

Le coronavirus pousse aussi l’amour à se réinventer. Confinement, fermeture des clubs et des bars: côté cœur, il a été difficile pour les jeunes célibataires de faire des rencontres en 2020. Les restrictions sanitaires et l’impossibilité de se rendre dans des lieux propices à de nouvelles relations ont considérablement freiné la diversité des expériences sentimentales associées à la vingtaine.

Alors cette année, on a surtout cherché Cupidon en ligne. Et une tendance nette se dégage: s’il y a bien une entreprise qui ne connaît pas la crise en temps de pandémie, c’est celle du business des applications de rencontres. Selon l'enquête du média français Les Numériques, Tinder a enregistré 3 milliards d'interactions dans le monde le 29 mars dernier, soit le plus grand nombre de "swipes" quotidiens depuis son lancement en 2012.

L’application de rencontres a également enregistré une hausse de 20% des conversations quotidiennes au niveau mondial, dont la durée a également augmenté de 25%. Les jeunes Suisses ont donc principalement fait des rencontres en ligne en 2020, à l’exemple de Timon et Yann, deux Romands de 21 et 20 ans. Ils témoignent de leurs ressentis en cette année particulière.

>> Voir le reportage du 19h30 :

Série 20 ans en 2020: l'amour et les rencontres au temps du Covid-19 [RTS]
19h30 - Publié le 16 décembre 2020

"Presque tout s’est passé en ligne cette année, même les rencontres amoureuses. Il n'y a pas vraiment eu d'autres possibilités. On ne rencontre plus personne en vrai, dans la rue ou en soirées, explique Timon au 19h30. Moi j'ai rencontré quelqu'un en ligne pendant le confinement, sur Instagram. De fil en aiguille, on a commencé à discuter de plus en plus en Face Time. Et à la fin du confinement, on s'est rencontré en vrai".

Le jeune homme espère néanmoins que le phénomène s’atténuera la pandémie terminée. "Je ne pense pas que cela va rester comme ça. Les jeunes vont surtout privilégier les rencontres physiques et non par les réseaux sociaux".

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Pour Yann, c’est la solitude qui commence à être dure à supporter. "Ça m'arrive souvent d'être assez seul. Ne pas avoir de rendez-vous avec des garçons est assez pesant. J'aimerais bien pouvoir vivre mes 20 ans comme il se doit". Le jeune Lausannois s’est aussi inscrit sur des sites de rencontres. "Avant le Covid-19 ma vie amoureuse était ponctuée de rendez-vous avec des personnes que je rencontrais sur Tinder et Grindr. On discutait un peu en ligne avant d’aller boire un verre. Maintenant je continue à avoir des discussions, mais c’est difficile de rencontrer quelqu’un quand tous les lieux sont fermés. Même quand il faisait chaud, on sentait que la situation était spéciale à cause des restrictions sanitaires. Au bord du lac, on voyait plein de personnes en rendez-vous galant qui n’avaient pas l’air d’être à l’aise".

Difficile pour les jeunes de s’aimer à l’heure des restrictions sanitaires ? Si les libertés semblent se rétrécir à cause de la pandémie, cette génération est aussi porteuse de nouvelles revendications : liberté d’être et d’aimer qui l’on veut, dans un monde où les notions de fluidité de genre, de polyamour et de transidentité sont plus que jamais d’actualité.

>> Pour aller plus loin : Le petit lexique des notions de genre

Chapitre 03
Le militantisme en crise

Laurent Gillieron - Keystone

En Suisse l’année 2019 a été riche en manifestations, à l’image des centaines de milliers de personnes réunies le 14 juin pour la Grève des femmes ou bien des nombreuses luttes matérialisées par la Grève pour le climat. Féminisme et écologie : deux marqueurs forts des engagements militants incarnés par cette génération de vingtenaires.

La lutte contre le réchauffement climatique a été incarnée par la jeunesse suisse. Sur la photo, des étudiants protestent pour le climat, le 18 janvier 2019 à Lucerne.
 [Urs Flueeler - Keystone]La lutte contre le réchauffement climatique a été incarnée par la jeunesse suisse. Sur la photo, des étudiants protestent pour le climat, le 18 janvier 2019 à Lucerne. [Urs Flueeler - Keystone]

Des luttes qui ont porté leurs fruits, car l’année 2019 a aussi été synonyme de changements politiques et sociétaux. Historiques, les votations fédérales du 20 octobre ont vu la percée des femmes au Conseil national - avec une proportion de sièges atteignant 42% - ainsi que l’avènement de la "vague verte" au Parlement. Grands gagnants des dernières votations, les Verts ont décroché 17 sièges supplémentaires au National, pour culminer à 28 députés à la Chambre basse.

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Et puis la pandémie de Covid-19 est passée par là et certaines luttes ont été relayées au second plan de la crise sanitaire. Durant la première vague, les restrictions ont rendu les rassemblements interdits, poussant les militants à réinventer l’art de manifester. Les mouvements de rues massifs ont laissé la place aux rassemblements virtuels via Zoom ou à la mobilisation sur les réseaux sociaux.

>> Lire également : A l'heure du Covid-19, les militants réinventent l'art de manifester

En Suisse, le relâchement des mesures sanitaires à la fin du printemps a marqué le retour des manifestations, à l’exemple des marches "Black Lives Matter", où des milliers de personnes se sont réunies contre le racisme et les violences policières en juin.

>> Manifestations Black Lives Matter en Suisse romande :

Des milliers de personnes sont descendues dans les rues de Suisse romande ce week-end pour manifester contre le racisme. [RTS]
19h30 - Publié le 7 juin 2020

D’autres rassemblements ont eu lieu avec des masques ou en petits groupes, comme la Grève du climat en septembre, où les activistes ont occupé la Place fédérale durant deux jours. La pandémie a aussi amené son lot de revendications, à l’instar des manifestations anti-masque qui se sont déroulées en Suisse, notamment à la place des Nations à Genève.

Si le coronavirus a rendu les grands rassemblements difficiles, il n’a pas impacté la motivation de tous les jeunes militants. En cette année particulière, beaucoup d’entre eux ont continué à s’engager pour le climat, l’égalité hommes-femmes ou la vie politique. Vesa Zeqiri habite à Genève et milite pour la cause féministe via les réseaux sociaux. Guillaume Amos est valaisan et élu communal PLR. Les deux jeunes militants se sont rencontrés pour livrer leur vision du militantisme. Ils soulignent aussi comment le Covid-19 a impacté leurs engagements.

>> Voir le reportage du 19h30 :

Série 20 ans en 2020: la jeunesse engagée, que ce soit sur les réseaux sociaux ou en politique. [RTS]
19h30 - Publié le 17 décembre 2020

Vesa Zeqiri : "Je me suis intéressée à la cause féministe parce que c’est des humains qui parlent avec leurs cœurs. Le Covid-19 a bouleversé beaucoup de choses, comme le fait de pouvoir se rassembler. Les manifestations sont importantes pour les luttes car elles permettent aux personnes de s’unifier autour d’une même cause. On est tous d’accord. Plus on est nombreux, plus on arrivera à faire changer les choses :  c’est ça que je trouve beau dans le fait d’aller manifester. Le Covid-19 a renforcé mon engagement militant et féministe, car les violences conjugales ont augmenté pendant les confinements. Cela m’inquiète de plus en plus et je me dis qu’on doit réellement faire bouger les choses par rapport à ça".

Guillaume Amos : "J’ai toujours été très fier des valeurs suisses du consensus, du compromis et de la discussion. Mais pour moi, descendre dans les rues n’est pas suffisant. Il faut d’autres outils démocratiques, comme le fait de pouvoir actionner une initiative ou récolter des signatures pour un référendum. Ce genre d’éléments permet de s’attaquer au cœur du problème. Le coronavirus a freiné les discussions autour d’une bière ou d’un café, les débats en public ou entre amis : on reste tous chez nous avec nos propres idées et on n’arrive pas à les confronter à d’autres. Et cela manque cruellement au débat démocratique".

Malgré leurs différences, les militants s’accordent sur le fait que leur génération est engagée et que les consciences semblent s’éveiller de plus en plus. Et qu’il semble plus facile de débattre avec des personnes du même âge.

"On a peut-être un peu plus d’aisance à discuter avec quelqu’un qui a le même âge que nous, parce qu’on est un peu plus compréhensifs. On va avoir les mêmes combats générationnels. Par contre, on n’utilisera pas les mêmes méthodes pour les résoudre. Le but, c’est de trouver le compromis entre nos deux visions", explique Guillaume. Vesa renchérit : "On n’a pas le même vécu et les mêmes combats que les personnes qui ont le double de notre âge. Les valeurs changent selon les générations".

Une jeunesse pas tout le temps d’accord mais de plus en plus engagée, à l’heure où la crise sanitaire creuse toujours plus les inégalités sociales et économiques.

Chapitre 04
L'absence de loisirs

Laurent Gillieron - Keystone

Annulation des festivals, fermeture des infrastructures sportives, des cinémas et des théâtres… L’année 2020 a été éprouvante pour le moral des Suisses.

Pour contrer l’interdiction d’organiser des manifestations, les milieux de la culture, du sport et des loisirs ont aussi dû faire preuve de créativité. Festivals de cinéma, cours de gym et concerts se sont invités à la maison à grand renfort de live, de contenu en accès libre et de manifestations réinventées en mode digital, à l’exemple du festival les Créatives à Genève, qui a proposé de nombreuses tables rondes et concerts en ligne.

Comment les jeunes ont-ils réussi à s’occuper cette année malgré le manque d’activités sociales, culturelles et physiques ? Plusieurs d’entre-eux livrent leurs témoignages au 19h30.

>> Voir le reportage du 19h30:

Série « 20 ans en 2020 »: les jeunes, dans leurs loisirs misent sur le lien... qu'il soient réels ou virtuels [RTS]
19h30 - Publié le 18 décembre 2020

Record des ventes, affluence massive de joueurs sur les plateformes, gain de visibilité de l’e-sport: le jeu vidéo ressort gagnant de la pandémie de Covid-19. À l’image du géant Nintendo, qui a fait un bénéfice net de 106,5 milliards de yens pendant la période avril-juin, soit 6,4 fois de plus que l’année précédente sur la même période.

Inge Tyarks est étudiante à Genève. Passionnée de jeux vidéo, la pandémie ne semble pas avoir bouleversé ses habitudes:  elle retrouve quotidiennement ses amis en ligne pour jouer. "Les jeux vidéo me permettent de passer du temps avec mes amis. Je trouve que c’est vraiment un bon support pour ça, on peut se voir via la webcam, ce qui est cool dans ce genre de période. Mes passions m’ont beaucoup aidé à traverser cette année difficile. Moi, ça m’a permis de me reposer et de me faire du bien", explique la gameuse.  

Plus vintage, les jeux de plateaux ont aussi connu un succès cette année. "Pendant le premier confinement, on jouait à des jeux comme le Pictionary sur zoom avec mes amis. Cela nous a aussi permis de nous remonter le moral quand l’un ou l’autre était en quarantaine", témoigne Héloïse Meuron, 20 ans.

>> Lire aussi : La crise du coronavirus booste la créativité sur internet

Avec la fermeture des infrastructures, l’année 2020 a été particulièrement éprouvante pour les sportifs. Wassim Zahri, étudiant en psychologie et sportif de 20 ans, témoigne. " Je fais du football en club et des cours de volley à l’Université et le Covid-19 a tout supprimé. C’est dur pour le moral, car le sport est mon défouloir. Même si on a réussi à se retrouver avec des amis dehors pour s’entraîner, ce n’est pas la même chose et ça reste frustrant".

Autre frustration : la fermeture des clubs. Difficile de faire une croix sur le monde de la nuit à l’âge où l’on aime danser jusqu’au petit matin. "J’avoue que je suis un grand fêtard et que ce qui me manque le plus c’est d’aller en boîte de nuit. J’ai vraiment hâte que cette période soit derrière nous, même si j’arrive à me débrouiller en faisant des soirées en petit comité", poursuit Wassim.

Pour d’autres, la fermeture des clubs est une occasion pour se rapprocher de leurs amis. "C’est sûr qu’on ne fait plus de grosses soirées comme avant. On se retrouve chez des potes, en petit comité. Cette intimité me plaît bien, on apprend à s’écouter, on passe plus de temps de qualité avec la personne… J’ai l’impression de redécouvrir mes amis", conclut Héloïse.

Vie amoureuse, luttes militantes, activités sociales, universités : la pandémie semble avoir bouleversé tous les aspects de la vie de ces jeunes adultes. Mais malgré les vagues, la jeunesse a réussi à s’adapter et à s’accrocher à la perspective de jours meilleurs. Et c’est peut-être ça, avoir 20 ans en 2020: faire preuve d’une résilience à toute épreuve.

>> "Avoir 20 ans en 2020": les précisions de la sociologue Claire Balleys dans le 19h30:

Les jeunes misent sur le lien social au sein de leurs loisirs. Les précisions de Claire Balleys, professeure à la Haute école de travail social [RTS]
19h30 - Publié le 18 décembre 2020