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Le mouvement conspirationniste QAnon a ses adeptes en Suisse

La nébuleuse conspirationniste QAnon a des sympathisants en Suisse : interview de Pascal Wagner-Egger [RTS]
La nébuleuse conspirationniste QAnon a des sympathisants en Suisse : interview de Pascal Wagner-Egger / Forum (vidéo) / 9 min. / le 16 octobre 2020
Selon le mouvement QAnon, le monde serait gouverné par une élite mondialisée appartenant à une secte "pédo-satanique" et seul Donald Trump serait parti en guerre contre elle. Ce mouvement, qui voit les complots partout, était jusqu'il y a peu cantonné aux Etats-Unis. Il commence à faire des émules en Europe et en Suisse, comme a pu le constater la RTS.

La RTS a pu rencontrer plusieurs adeptes de ces théories en Suisse romande, comme Lauraine, qui fait partie des personnes qui ont manifesté pour la fin des mesures anti-Covid au bord du lac de Constance au début du mois d'octobre.

"Obama, avec son immense sourire, c'est quelqu'un qui a beaucoup de sang sur les mains et qui a fait des actes terribles. Hillary Clinton, on n'en parle même pas. Moi, c'est depuis 2016 que je le sais", explique-t-elle ainsi décomplexée tout en sachant qu'elle s'adresse à un journaliste.

Questionnée pour savoir si elle croit à cet "Etat profond" dirigé par une secte pédo-sataniste, elle confirme: "les personnes qui veulent gravir les échelons sont obligées d'accomplir des actes qui vont contre la vie.  (...) Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais souvent il y a des appels de la police qui annoncent que tel ou tel enfant a disparu (...) moi, au début, je ne comprenais pas, je me disais c'est bizarre je vois tout le temps ça".

Et d'ajouter: "Oui, il y une élite qui fait des choses terribles et il ne faut pas être étonné, car ces choses terribles, elles ont toujours existé. S'ils s'attaquent aux enfants, c'est parce que l'enfant est le synonyme de pureté"

>> Revoir le reportage du 19h30:

Aux Etats-Unis le parti républicain verse parfois dans le complotisme avec en vedette le mouvement QAnon [RTS]
Aux Etats-Unis le parti républicain verse parfois dans le complotisme avec en vedette le mouvement QAnon / 19h30 / 2 min. / le 1 septembre 2020

"Une élite demandeuse de chair fraîche"

Pour Eric, 55 ans, ce combat contre les forces du mal est aussi bien réel. Pour argumenter, il s'appuie sur le fameux discours de 1961 du président Dwight Einsenhower, qui mettait en garde les Américains sur "la mainmise du complexe militaro-industriel dans la politique".

Si le poids des différents lobbys sur la politique peut faire sens, les adeptes de QAnon émettent aussi des propos d'une toute autre nature, notamment sur les enfants et la pédophilie, qui semble être une véritable obsession. "Il y a énormément d'enfants qui disparaissent. Il y a une élite demandeuse de chair fraîche. Cela a été renié pendant longtemps mais je pense que cela existe", abonde Eric avant d'ajouter: "ils torturent et violent des enfants. Le satanisme est une réalité et il se nourrit de la peur et de la douleur."

La nébuleuse suisse

Mais alors que vient faire la Suisse dans tout ça? Pour Lauraine et Eric, le Conseil fédéral et les politiciens suisses seraient eux aussi impliqués, car sous l'influence directe de l'Etat profond américain, et ce, "par conviction ou par corruption".

"Nous n’avons pas l’envergure pour nous opposer à ça. Les USA nous coulent quand ils veulent et ils nous l’ont maintes fois prouvé par des menaces à peine voilées… La Suisse, de par sa situation géographique et son statut particulier, est utile aux USA et à l’Etat profond. Le gouvernement suisse, peut-être malgré lui, œuvre pour l’Etat profond. Je ne peux vous dire s’il le fait par conviction ou corruption mais les faits sont là, ils obtiennent de nous ce qu’ils demandent", détaille Eric.

Au point de vue quantitatif, il apparaît toutefois difficile de savoir ce que représentent les soutiens de QAnon en Suisse. La nébuleuse est opaque et il est compliqué de distinguer les anti-5G, les anti-vaccin, les critiques de la société, les quérulents et les complotistes radicaux d'obédience QAnon, qui se retrouvent souvent pêle-mêle sur les réseaux sociaux et les forums anti-système.

Néanmoins, quelques personnalités ont émergé en Suisse romande. C'est notamment le cas des Genevoises Chloé Frammery et Emma Krusi. La première affirme à la RTS "ne pas être sympathisante" de QAnon, la seconde n'a pas retourné nos appels.

Quant au conseiller national UDC Jean-Luc Addor, qui s'est retrouvé à proximité de sympathisants de QAnon, il explique que la contestation des mesures du Conseil fédéral face au Covid-19 doit se faire dans un cadre citoyen conforme et précise qu'il ne peut pas vérifier les opinions de tous les gens qui partagent un avis sur un combat particulier.

Un mouvement dans le radar de Fed Pol

Aux Etats-Unis, le FBI demande à ce que QAnon soit classé parmi "les menaces terroristes intérieures". Interrogé à ce sujet, Donald Trump a quant à lui affirmé à plusieurs reprises ne pas bien connaître le mouvement, tout en concédant: "J'ai entendu qu'ils étaient contre la pédophilie, c'est très bien!"

En Suisse, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) explique "ne pas avoir détecté d'activités extrémistes violentes de QAnon en Suisse". Mais Fed Pol, la police fédérale, a le mouvement dans son radar, comme le confirme sa porte-parole Cathy Maret: "C'est un sujet pour la police suisse et pour toutes les polices européennes parce que c'est un mouvement assez proche des mouvements d'extrême-droite en Amérique et qui prend de l'ampleur dans les mouvements d'extrême-droite en Europe. Nous suivons donc les développements avec attention."

Si QAnon semble encore marginal en Suisse, la facilité avec laquelle la RTS a pu recueillir des témoignages démontre que la diffusion des thèses alternatives voire complotistes s'est libérée en Suisse.

Enfin, rappelons que si les accusations et les théories du complot sont multiples et diverses dans le mouvement QAnon, elles ont toutes la particularité de ne pouvoir jamais dévoiler de preuves concrètes.

Reportage Radio: Xavier Alonso

Adaptation web: Tristan Hertig

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"Il y a un risque de dérive violente"

Pour Pascal Wagner-Egger, professeur en psychologie sociale à l'Université de Fribourg et spécialiste des théories du complot, le constat de la RTS n'est pas étonnant. Il l'explique dans l'émission Forum.

"Dans nos enquêtes, on avait déjà trouvé qu'en Suisse et en Europe, on a à peu près le même taux de personnes qui adhèrent à des théories complotistes. Avec internet, les gens fréquentent les mêmes types de site de soi-disant réinformation".

Le chercheur estime qu'en Suisse, le climat n'est toutefois pas comparable aux Etats-Unis où on voit les gens s'armer et où deux camps ne communiquent plus. Il juge toutefois important de garder un oeil sur ces mouvances, qui peuvent devenir dangereuses.

"On l'a vu avec les gilets jaunes en France, qui relayaient beaucoup de théories des complots. Il y a ces mouvements violents parce que c'est des gens qui doutent de l'Etat et qui l'accusent de ne plus faire son travail. Dans ces conditions, il est logique qu'ils privilégient une action politique violente, il y a donc un vrai risque de dérive."

Pascal Wagner-Egger dresse également un profil-type des personnes qui sont amenées à croire à ces théories: "Ce sont souvent des gens peu ou pas intégrés dans le système social, un peu en marge, de l'extrême-droite ou de l'extrême-gauche. Ils sont souvent dans une situation sociale difficile, ce qui les conduit à avoir un sentiment de revanche face au système."