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Dans la zone de tir de Forel, "il n’y a pas un mètre carré sans munition"

Nos lacs sont des décharges à munitions. Les pilotes des forces aériennes entraînent leur précision sur des cibles mobiles [RTS]
Nos lacs sont des décharges à munitions. Les pilotes des forces aériennes entraînent leur précision sur des cibles mobiles / 19h30 / 3 min. / le 6 août 2020
Des milliers de tonnes de munitions se trouvent encore dans les lacs suisses. Un héritage des années 1950 à 70 essentiellement, mais la pratique continue. La RTS a été autorisée à plonger dans la zone de tir de Forel (FR).

Cette zone est un périmètre du lac de Neuchâtel où les pilotes des forces aériennes suisses entraînent leur précision depuis 1928. La Grande Cariçaie est une réserve naturelle qui couvre presque toute la rive sud du lac de Neuchâtel. Elle abrite un quart  des espèces de la faune et de la flore de Suisse, mais aussi la seule zone de tir lacustre de Suisse, la zone de tir de Forel.

Un endroit stratégique

Pour l’armée suisse, c’est un endroit stratégique. Les autres zones de tir se situent en altitude, dans les Alpes, et sont donc souvent inutilisables, parce que dans les nuages, explique le lieutenant-colonel Jürg Studer, responsable combat terrestre des forces aériennes. Cette zone est aussi le seul endroit où les pilotes peuvent s’entraîner sur des cibles mobiles. Il s’agit de structures métalliques tractées par des bateaux à moteur.

Ce site est fréquenté depuis 1928, mais son utilisation a beaucoup varié. Dans les années 50, l’armée suisse tirait ici environ 200 jours par an. Dans les années 80, les pilotes s’entraînaient à Forel encore 100 jours par an. Aujourd’hui, on compte 10 à 12 jours d’exercice annuel, pour 1000 à 2000 cartouches tirées par jour.

L’ONG Odysseus 3.1 s’est fait connaître en localisant deux caisses de munitions dans le lac Léman et en démontrant que, contrairement aux affirmations des autorités, elles n’étaient pas recouvertes d’une couche de sédiment. Les plongeurs ont accepté de plonger dans le lac de Neuchâtel pour observer ce que l’on trouve dans la zone de tir de Forel.

>> Lire aussi: Les munitions qui dorment au fond du Léman inquiètent une association

"Il n’y a pas un mètre carré sans munition"

"Il n’y a pas un mètre carré sans munition", relate Lionel Rard, président d’Odysseus 3.1, à peine sorti de l’eau. "C’est visuellement impressionnant, et puis également inquiétant sur d’éventuelles pollutions non pas avec des explosifs, mais en termes de pollution de métaux lourds". A première vue, l’essentiel des munitions observées sont inertes, principalement formées de béton et de métal.

L’armée confirme, dans un rapport publié en 2004: "Dans le lac de Neuchâtel, à Forel, se trouve une zone de tir utilisée de manière intensive de 1928 à aujourd’hui. En plus de munitions de mitrailleuse, des grenades d’exercice de 20 et 30 mm ont été utilisées (1125 tonnes), des roquettes en acier 8 cm (830 t), des bombes de béton (1680 t), des bombes d’exercice en araldite 25kg (850 t) et des missiles d’exercice 30kg (1,5 t). La quantité totale pour la durée 1928-1950 est estimée entre 50 et 500 tonnes, depuis 1950, à environ 4500 tonnes".

Aucun danger

Le Département fédéral de la défense a analysé l’eau du lac en 2015. Conclusion: dans cette décharge lacustre, les normes de protection des eaux sont respectées. Mais contrairement à ce qui a été fait dans les stands de tir terrestres, le sol n’a pas été analysé.

Or dans les stands de tir terrestres, des analyses des sols avaient démontré de fortes concentrations en plomb et en antimoine, deux substances toxiques. Ainsi 4000 installations de tir figurent aujourd’hui sur le cadastre des sites pollués et des milliers doivent être assainis. Ce n’est pas le cas de la zone de tir de Forel.

Interrogé sur cette absence d'analyse du sol dans le secteur de Forel, le Département de la défense répond qu'il n'y a pas de risque de contamination des eaux de source à cet endroit et que les munitions y sont réparties sur un plus grand périmètre, contrairement aux zones des stands de tir.

Julien Chiffelle/jpr

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L'immersion, une manière de se débarrasser des munitions

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’armée suisse mais aussi des entreprises privées d’armement disposent d’importants stocks de munitions. Mais entre 1946 et 1947, deux dépôts explosent. Bilan: 19 morts, la pression est forte pour sécuriser ces sites. La stratégie choisie est celle d’immerger ces milliers de tonnes d’obus, cartouches et autres roquettes.

L’armée suisse se débarrassera ainsi d’environ 8000 tonnes de munitions jusqu’en 1967. Impossible de connaître les quantités immergées par les entreprises privées, certaines ayant même continué à jeter à l’eau des bombes discrètement après l’interdiction de cette pratique par les autorités.