Modifié le 25 mars 2020 à 20:12

La comparaison entre le coronavirus et la grippe espagnole est-elle justifiée?

Les historiens Christophe Vuilleumier et Vincent Barras.
Le coronavirus vs grippe espagnole L'actu en vidéo / 4 min. / le 25 mars 2020
Il y a un peu plus de 100 ans, la grippe espagnole faisait des dizaines de millions de morts, dont quelque 25'000 en Suisse. En quoi l'épidémie actuelle de coronavirus est-elle similaire? Comment les autorités de l'époque avaient-elles réagi? Qu'est-ce qui a changé entretemps? Les réponses de deux historiens.

L'actuelle pandémie de COVID-19 est souvent comparée à la pandémie de grippe espagnole de 1918-1919, qui a fait entre 25 millions et 100 millions de morts à travers le monde, dont près de 25'000 en Suisse. "Il s'agit probablement de l'un des désastres majeurs de l'histoire de l'humanité", relève l'historien et médecin Vincent Barras, directeur de l'Institut d'histoire de la médecine et de la santé à l'Université de Lausanne.

>> Voir aussi: Le coronavirus en chiffres et en cartes

En termes d'importance historique, en tout cas, le parallèle avec la crise actuelle est justifié, estime l'historien Christophe Vuilleumier: "Nous sommes clairement dans une situation historique. Dans quelques années, des livres seront écrits sur cette situation." "C'est seulement la quatrième fois de son histoire que la Suisse mobilise son armée. La dernière fois, c'était en 1939", rappelle-t-il.

Alors que l'on situe assez précisément le berceau de l'épidémie de coronavirus - la ville de Wuhan en Chine, selon toute vraisemblance -, l'origine de la grippe espagnole n'est pas clairement établie. On ignore également comment le virus a gagné la Suisse. "Evidemment, par des gens qui voyagent, comme aujourd'hui", note cependant Christophe Vuilleumier. Des contacts entre troupes suisses et étrangères stationnées aux frontières pourraient être en cause.

Contexte social, politique et sanitaire différent

Car le contexte politique, social et économique de l'époque est fort différent de celui d'aujourd'hui. La grippe espagnole débarque dans un monde ravagé par la Première Guerre mondiale, qui n'est pas encore terminée. "Les populations sont probablement affaiblies par quatre années de disette, ou en tout cas de restrictions", souligne Vincent Barras.

L'historien Christophe Vuilleumier.

La grippe espagnole, c'est un peu la cerise sur le gâteau qui vient couronner la période de crise assez dramatique que traverse alors la Suisse.

Christophe Vuilleumier, historien

Après quatre années de guerre, la fatigue des corps, la désorganisation des systèmes sanitaires et la récession économique, associées à une souche de grippe particulièrement virulente, peuvent ainsi expliquer le coût humain de cette épidémie. "La grippe espagnole, c'est un peu la cerise sur le gâteau qui vient couronner la période de crise assez dramatique que traverse alors la Suisse", résume Christophe Vuilleumier.

Le contexte sanitaire n'était pas non plus le même il y a un siècle. "On n'était pas encore sûr de l'étiologie - des causes - de la grippe espagnole. On l'attribuait aussi à une bactérie; on sait maintenant que c'est un virus", indique Vincent Barras. De plus, à l'époque, "les épidémies étaient d'une banalité assez crasse", ce qui explique la réponse tardive des autorités, ajoute Christophe Vuilleumier.

1918-2020: des mesures similaires

La Suisse et le monde semblent donc mieux préparés aujourd'hui à lutter contre une pandémie de grande ampleur. Sauf que la rapidité des déplacements humains au XXIe siècle est sans commune mesure avec ce qui existait auparavant. "Au XIXe, lorsqu'on avait une épidémie de choléra, on pouvait la suivre au rythme des bateaux. Aujourd'hui, en quelques heures, un virus peut être partout sur la surface de la Terre", remarque Vincent Barras.

Vincent Barras, médecin et directeur de l’Institut d’histoire de la médecine et de la santé à l’Université de Lausanne.

Au XIXe, lorsqu'on avait une épidémie de choléra, on pouvait la suivre au rythme des bateaux. Aujourd'hui, en quelques heures, un virus peut-être partout sur la surface de la Terre.

Vincent Barras, historien et médecin

Reste qu'il y a des similitudes évidentes entre les réponses des autorités en 1918 et en 2020, notent les deux historiens: mise en quarantaine des personnes infectées, fermeture des établissements publics et des écoles, limitation ou interdiction des rassemblements publics (avec une grande variabilité, selon les cantons, de ce qu'on entend par ce terme), etc.

"On n'a pas vu de mesures de ce type depuis 1918, même si on a connu d'autres événements extrêmement pénibles au XXe siècle, comme la Seconde Guerre mondiale ou la grippe asiatique de 1957. En termes sociaux et en termes de réponse politique, le seul événement comparable à ce qu'on connaît actuellement, c'est la grippe espagnole de 1918", note Christophe Vuilleumier.

>> Nouvo: retour sur ces maladies qui rythment l'histoire humaine:

Nouvo décode: retour sur ces maladies meurtrières qui rythment l'histoire humaine
L'actu en vidéo - Publié le 25 mars 2020

Des pays entiers ébranlés par l'épidémie

Plus fondamentalement, ce que montre la recherche historique, c'est que les pandémies comme celle de 1918 ou d'aujourd'hui mettent à mal tout un pays. "Il n'y a pas que les corps qui sont atteints, mais aussi l'ensemble de la structure sociale qui est mise en défaut. C'est le sens général, depuis l'Antiquité, de ces épidémies", souligne Vincent Barras.

Les conséquences sociales et culturelles de la grippe espagnole sont cependant difficiles à mesurer, parce que cela se mélange avec la fin de la Première Guerre mondiale, relève l'historien. "Il y a un essor économique, une sorte d'optimisme, qui a peut-être masqué la possibilité pour la population et la société de "faire le deuil" de cette pandémie qui est restée un peu subliminale."

Vincent Barras, médecin et directeur de l’Institut d’histoire de la médecine et de la santé à l’Université de Lausanne.

On a eu une prise de conscience qu'on avait un peu foiré pendant la grippe espagnole.

Vincent Barras, historien et médecin

Au niveau mondial, il faudra attendre la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour qu'on tire des leçons sérieuses de la grippe de 1918, notamment via la création de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). "On commence à se rendre compte qu'il faut mettre en place des système de surveillance sanitaire pour l'ensemble du globe", afin de repérer au plus vite les endroits où surgissent ces grippes et autres maladies contagieuses, explique Vincent Barras.

Les failles du fédéralisme

En Suisse, des campagnes de prévention en matière d'hygiène publique seront menées dès la fin 1919. "On va faire des cours à domicile, pour apprendre aux gens à se laver, à prendre des dispositions pour éviter une trop grande précarité. En parallèle, on leur propose de boire un peu moins, car l'alcoolisme fait encore beaucoup de dégâts", décrit Christophe Vuilleumier.

Au niveau politique, on se rend compte que le fédéralisme a ses failles, en tout cas dans le domaine de la santé. "La Confédération a eu de la peine à s'accorder avec les cantons, parce qu'il manquait un cadre et une habitude de réguler qui fait quoi, à quel moment", observe Vincent Barras. "On a eu une prise de conscience qu'on avait un peu foiré pendant la grippe espagnole", résume-t-il.

Mais la réponse politique est lente. "Il y avait un bureau fédéral d'hygiène qui existait depuis la fin du XIXe siècle, mais avec des compétences très floues et très peu efficientes", indique l'historien. Une dizaine d'années plus tard, "on a mis sur pied ce qui s'appelle aujourd'hui l'Office fédéral de la santé publique (OFSP)", précise-t-il.

La création de cette entité est une une réponse de la Confédération pour mieux s'organiser, pour centraliser, même si la santé reste une prérogative des cantons. Aujourd'hui toutefois, on retrouve les mêmes tensions entre l'Etat fédéral et les cantons. "Il est possible que l'on juge cela encore insuffisant, au vu de la pandémie actuelle. L'avenir nous le dira. Les historiens de 2030 pourront nous le dire", conclut Vincent Barras.

Mathieu Henderson et Didier Kottelat

Publié le 25 mars 2020 à 17:33 - Modifié le 25 mars 2020 à 20:12

Des initiatives citoyennes pour aider la population

Comme aujourd'hui, de multiples initiatives citoyennes vont fleurir durant l'épidémie de 1918. "Par exemple, sur la Côte (vaudoise), on voit des journaux publier tous les lundis la liste des devoirs à faire à la maison par les enfants. C'est une initiative prise probablement par le rédacteur en chef, l'instituteur ou un groupe de parents", raconte Vincent Barras.

Autre anecdote relatée par Christophe Vuilleumier. Pour aider les victimes de l'épidémie, à Genève, c'est l'Automobile Club qui demande à ses membres de mettre à disposition des médecins voitures et chauffeurs pour aller chercher des malades.

Au cours de l'automne 1918, à Carouge (GE), une infirmière commence à recueillir des orphelins dont les parents sont morts de la grippe espagnole, indique encore Christophe Vuilleumier. "Cette infirmière s'appelle Barbara Borsinger, bien connue à Genève, puisqu'elle a été la créatrice d'une oeuvre qui existe encore de nos jours", précise-t-il.

Les faux remèdes en temps d'épidémie

Comme pour la pandémie actuelle, la pandémie de 1918 voit apparaître "toutes sortes de tentatives thérapeutiques qui, après coup, paraissent tout à fait invraisemblables", indique l'historien et médecin Vincent Barras.

"On proposait des sérums qu'on injectait et qui étaient censés protéger, des cachets de camphre qu'on pendait comme des colliers et dont les émanations étaient censées protéger, par je ne sais quelles vertus du camphre, la personne qui le respirait", explique-t-il.

Pourtant, à côté de cela, des procédures qui nous paraissent plus logiques, comme le port du masque, étaient également conseillées. "Celles-ci ont peut-être joué un petit rôle dans l'impact moindre de cette grippe espagnole", selon lui.

2020, et après?

"On a conscience de vivre un moment historique, nous aussi en tant qu’historiens. C’est comme si le monde entier s’arrêtait de respirer pendant quelques semaines, voire quelques mois. C’est tout à fait inédit", reconnaît Vincent Barras.

"Il ne faudra pas relâcher l'effort de réflexion critique après coup", affirme l'historien. Pour lui, cette crise pourrait être "l'occasion de remettre quelques pendules à l'heure dans des problématiques plus larges, et peut-être encore plus stressantes et inquiétantes pour l'humanité, comme celle de la dégradation affolante de la planète".

Au-delà de la seule dimension sanitaire, Christophe Vuilleumier, de son côté, estime que les réponses économiques à cette épidémie seront déterminantes. "Ce qu’on peut espérer, c’est que cette crise puisse proposer de nouveaux modèles de société un peu plus solidaires, un peu plus équitables. C’est peut-être le seul espoir qu’on peut voir dans cette crise qui tôt ou tard va s’arrêter."