Modifié le 21 février 2020 à 11:50

"On est en train de détruire le climat planétaire", alerte Raphaël Arlettaz

Les conséquences d’un hiver doux sur la biodiversité: interview du biologiste Raphaël Arlettaz (vidéo)
Les conséquences d’un hiver doux sur la biodiversité: interview du biologiste Raphaël Arlettaz (vidéo) L'invité-e d'actualité / 6 min. / le 21 février 2020
Cet hiver s'achemine vers un record de douceur en Suisse avec une température moyenne au-dessus de 0°C et la nature est déjà en effervescence. Le biologiste Raphaël Arlettaz voit dans ce printemps précoce "le reflet de la destruction du climat".

Météosuisse s'attend à ce que cet hiver soit le plus doux depuis le début des mesures en 1864. Selon l'institut météorologique, la température moyenne en Suisse sur la période allant de décembre à février sera probablement de 0,7°C.

Des températures moyennes de plus de 0°C en hiver n'ont été observées que quatre fois en 155 ans d'histoire des mesures en Suisse, et seulement au cours des 30 dernières années, note l'organisme.

"Grands chamboulements" sur la faune

Avec cette douceur hivernale, les oiseaux chantent, les insectes commencent à circuler, la flore s'éveille et les bourgeons se montrent déjà. La nature est en pleine effervescence, mais cela ne va pas sans inquiéter les spécialistes de la biodiversité.

Un mois de février aux allures printanières, cela "arrive de temps en temps mais là on est en train de vivre de grands chamboulements (...) qui vont en s'accélérant", s'est alarmé Raphaël Arlettaz, professeur en biologie de la conservation à l'Université de Berne, dans la Matinale de la RTS vendredi.

Le biologiste a évoqué l'exemple des tritons -des amphibiens qui quittent normalement les étangs en hiver pour se mettre à l'abri- et des hirondelles, oiseaux migrateurs: cette année, a souligné Raphaël Arlettaz, tritons et hirondelles ont été présents tous les mois de l'hiver. "C'est quelque chose d'absolument incroyable (...) et ça surprend même les biologistes qui l'attendaient."

C'est quelque chose d'absolument incroyable (...) et ça surprend même les biologistes qui l'attendaient.

Raphaël Arlettaz, professeur en biologie de la conservation à l'Université de Berne

Le directeur de la station ornithologique valaisanne voit dans ces phénomènes "le reflet de la destruction du climat": "Je pense qu'il faut arrêter de parler de changement climatique, il faut qu'on utilise les mots corrects: on est en train de détruire le climat planétaire", a martelé Raphaël Arlettaz.

"Tout va se modifier", a prédit le scientifique valaisan: "Certaines espèces vont disparaître, d'autres -notamment les espèces plus méridionales- vont profiter de ce réchauffement climatique et coloniser les zones de basse altitude."

Selon Raphaël Arlettaz, "les espèces qui vont pâtir le plus de cette destruction du climat (...) sont les espèces boréo-alpines" habituées aux climats très froids. A l'instar du lagopède alpin, aussi appelé perdrix des neiges, dont l'habitat se réduit d'année en année avec la diminution de l'enneigement en montagne.

Une reproduction avancée qui a des conséquences

Les oiseaux mâles ont commencé à chanter pour marquer leur territoire et attirer les femelles. "Cela signifie pour eux que la reproduction est en marche", a expliqué à la RTS François Turrian, directeur romand de l'association pour la protection des oiseaux Birdlife.

"On peut se dire que c'est peut-être une bonne chose qu'ils commencent plus tôt à se reproduire, mais il ne faut pas oublier que tout doit être synchronisé, notamment leur nourriture", a-t-il ajouté.

Le risque est qu'au moment où les oisillons vont éclore, il n'y ait pas assez d'insectes à manger. "Beaucoup d'insectes ne sont pas synchronisés avec ce nouveau calendrier imposé par les changements climatiques aux oiseaux", a résumé François Turrian.

Un héron gris dans le canton de Genève.
Martial Trezzini - Keystone
La Matinale - Publié le 21 février 2020

Et cette reproduction avancée se retrouve chez certains batraciens, notamment les crapauds communs et les grenouilles rousses, dont les oeufs pourraient souffrir d'un éventuel regel.

Certains insectes réactifs

Concernant les insectes, il reste difficile de dire s'ils vont vraiment sortir plus tôt. Actuellement, ce sont surtout les adultes qui sont déjà réactifs, à l'image des coccinelles, des mouches ou des moustiques.

Pour la majorité toutefois, les insectes passent l'hiver sous forme d'oeuf ou de chrysalide et les mécanismes sont plus lents, détaille Anne Freitag, entomologiste et conservatrice au musée de zoologie à Lausanne. En effet, si la chenille ou un autre insecte se met en mouvement trop vite, il ne va pas survivre.

>> Les conséquences de la chaleur sur les insectes:

Certaines coccinelles sont déjà de sortie.
AP Photo/Joerg Sarbach - Keystone
La Matinale - Publié le 21 février 2020

ptur/boi

Publié le 21 février 2020 à 11:42 - Modifié le 21 février 2020 à 11:50

Inquiétude des producteurs de fruits

Au niveau de la flore et des cultures, les conséquences de ce printemps précoce se font également déjà sentir. La saison des pollens a par exemple commencé cette année dès janvier.

En Valais, les abricotiers bourgeonnent déjà, avec trois semaines d’avance sur un calendrier ordinaire. Les producteurs sont inquiets car un retour du froid dans les prochaines semaines pourrait menacer la production.

Le réchauffement climatique est un sujet de préoccupation pour la branche des fruits et légumes, qui se prépare aussi à des étés de plus en plus secs.

"De la recherche est continuellement faite pour essayer de trouver des variétés résistantes, et il y a aussi une réflexion de fond pour savoir si (...) l'arboriculture telle qu'on la connaît aujourd'hui est toujours adaptée à nos latitudes", a ainsi expliqué jeudi dans le 12h30 Olivier Borgeat, secrétaire général de l’Interprofession des fruits et légumes du Valais.