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L'affaire d'espionnage planétaire Crypto suscite le malaise à Berne

Les Cryptoleaks provoquent le malaise à Berne. La neutralité suisse est mise à mal par cette affaire d'espionnage de la CIA. [RTS]
Les Cryptoleaks provoquent le malaise à Berne. La neutralité suisse est mise à mal par cette affaire d'espionnage de la CIA. / 19h30 / 2 min. / le 12 février 2020
L'affaire d'espionnage planétaire présumé touchant la société zougoise Crypto AG menace la crédibilité de la Suisse. Que savaient les autorités? Quel était le rôle des services secrets suisses? De nouvelles révélations sèment le trouble. Plusieurs partis souhaitent lancer une commission d'enquête parlementaire pour y voir plus clair.

La CIA américaine et les services de renseignement allemands (BND) ont intercepté durant des dizaines d'années des milliers de documents de plus de 100 pays grâce au matériel de cryptage développé par Crypto AG, dont ils étaient les propriétaires cachés, révélait mardi une enquête conjointe de la radio-télévision alémanique SRF, de la télévision allemande ZDF et du Washington Post.

Cette entreprise basée à Zoug, aujourd'hui scindée en deux entités, faisait l'objet de soupçons depuis les années 1990. La police fédérale avait enquêté par le passé sur les activités de Crypto AG, mais n'avait trouvé aucun indice corroborant le fait que des appareils avaient été truqués ou que l'entreprise appartenait à des services secrets étrangers.

>> Lire aussi: "La neutralité de la Suisse, une porte ouverte aux services de renseignement"

L'ancien ministre Kaspar Villiger au courant?

Un document de la CIA que SRF a pu consulter sous-entend que l'ancien conseiller fédéral radical Kaspar Villiger connaissait le véritable propriétaire de Crypto AG. "Kaspar Villiger savait à qui appartenait la société et se sentait obligé moralement de divulguer cela. (Mais) visiblement il a gardé le silence", relate mercredi Rundschau, citant le document de la CIA.

Dans sa réponse écrite, l'ancien ministre, qui dirigeait le Département militaire fédéral au milieu des années 1990, dément avoir dissimulé ces informations. "Peu importe qui est derrière ces notes de la CIA me concernant: elles ne sont pas correctes sous cette forme, car une information détaillée de la situation m’aurait tout de suite alarmé", affirme Kaspar Villiger.

Les services secrets helvétiques étaient au courant de l'opération menée par la CIA et le BND, selon l'enquête de nos collègues alémaniques. De plus, ils auraient activement contribué à empêcher les enquêtes contre Crypto AG dans les années 1990, affirme Rundschau, citant plusieurs sources. Le Service de renseignement de la Confédération, né en 2010 de la fusion des deux précédents services de surveillance, ne s'exprime pas sur les activités de son prédécesseur.

>> Le journaliste américain Greg Miller explique l'affaire Crypto AG:

Le journaliste Greg Miller explique l'opération "Rubicon" [RTS]
Le journaliste Greg Miller explique l'opération "Rubicon" / L'actu en vidéo / 3 min. / le 12 février 2020

Un dossier d'enquête qui disparaît

Pour faire la lumière sur cette affaire, la télévision a fouillé les archives fédérales. Presque tous les documents liés à Crypto AG sont bloqués pour une période de 30 ans. Après un premier refus, tous les départements concernés ont finalement accepté de lever le secret. Une seule exception: les archives de la police fédérale. Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a refusé de libérer les documents, explique SRF.

Fait troublant, un des dossiers d'enquête de la police fédérale a par ailleurs disparu, révèle encore Rundschau. Ni l'Office fédéral de la police (Fedpol), qui avait consulté ces documents fin 2014 avant de les renvoyer aux Archives fédérales, ni ces dernières ne parviennent plus à mettre la main sur ce dossier, reconnaissent-ils. "C'est regrettable et nous espérons que ces documents réapparaîtront", indique le directeur adjoint du SRC Jürg Bühler.

Vers une commission d'enquête parlementaire

Le Conseil fédéral a ouvert une enquête pour espionnage le 15 janvier, a fait savoir le Département fédéral de la défense mardi, dans la foulée des premières révélations. L'enquête a été confiée à l'ancien juge fédéral Niklaus Oberholzer, qui devra rendre son rapport au département d'ici fin juin. Les partis saluent cette décision, mais nombre d'entre eux veulent aller plus loin et évoquent une commission d'enquête parlementaire (CEP).

>> Les explications de Rouven Gueissaz dans le 19h30:

Rouven Gueissaz: "Il en va de la crédibilité de la Suisse sur le plan international. La voilà entachée de soupçons." [RTS]
Rouven Gueissaz: "Il en va de la crédibilité de la Suisse sur le plan international. La voilà entachée de soupçons." / 19h30 / 1 min. / le 12 février 2020

"L'affaire exige des explications, et je crois que ça peut difficilement se réaliser autrement qu'à travers une commission d'enquête parlementaire", estime le chef du groupe parlementaire des Verts Balthasar Glättli.

Interrogé par la RTS, le président du PS Christian Levrat affirme que son parti demandera la création d'une commission d'enquête parlementaire lors de la session de printemps du Parlement. Sans attendre, le chef du groupe parlementaire PS Roger Nordmann a annoncé mercredi soir sur Twitter avoir déposé une proposition en vue de l'adoption d'une initiative parlementaire interpartis visant à instituer une CEP.

Un instrument doté d'importants pouvoirs

A droite, le PLR n'exclut pas de soutenir la création d'une CEP. Pour sa présidente Petra Gössi, l'affaire Crypto AG menace la neutralité et la crédibilité de la Suisse et il est très important d'agir rapidement pour savoir ce qui s'est passé ces 30 dernières années dans les départements. Même crainte du côté de l'UDC. "Je n'exclus pas cet instrument. Il faut en discuter les prochains jours", relève ainsi Albert Rösti, président du premier parti du pays.

La CEP est un instrument rare et qui dispose de pouvoirs très importants. "C'est le seul moyen (pour le Parlement) d'entendre des gens sous serment, de forcer des gens à témoigner", souligne Christian Levrat. Dans l'histoire, seules quatre commission d'enquête parlementaire ont vu le jour. La dernière a été lancée en 1995 à la suite des dysfonctionnements de la caisse fédérale de pensions.

>> Affaire Crypto: faut-il une commission d'enquête parlementaire?

Affaire Crypto: faut-il recourir à l'outil d'enquête parlementaire? [RTS]
Affaire Crypto: faut-il recourir à l'outil d'enquête parlementaire? / Forum (vidéo) / 3 min. / le 12 février 2020

>> Ecouter aussi le débat entre Benjamin Roduit (PDC/VS) et Daniel Brélaz (Verts/VD):

Une commission parlementaire pour élucider Crypto? Interview de Daniel Brélaz et Benjamin Roduit [RTS]
Une commission parlementaire pour élucider Crypto? Interview de Daniel Brélaz et Benjamin Roduit / Forum (vidéo) / 9 min. / le 12 février 2020

Didier Kottelat avec Pierre Nebel et Rouven Gueissaz

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L'affaire Crypto AG en quelques mots

La CIA et les services de renseignement allemands (BND) ont acheté des parts de l'entreprise zougoise Crypto AG en 1971 en passant par une fondation du Liechtenstein. Mais la collaboration entre les trois parties existait déjà auparavant.

Crypto était le leader des machines qui permettent de crypter les communications secrètes. Grâce à des appareils de chiffrement truqués, la CIA et le BND ont écouté les conversations de plusieurs Etats étrangers.

L'entreprise a notamment fourni des appareils de cryptage à l'Arabie saoudite, l'Argentine et l'Iran. Les Etats-Unis en ont profité lors de négociations ou pour leur stratégie militaire. Les appareils ont joué un rôle essentiel lors des négociations concernant les otages américains en Iran en 1981 ou l'invasion du Panama en 1989.

Pendant des décennies la CIA a espionné des Etats via la Suisse. Retour sur ces moments-clés de l'Histoire contemporaine. [RTS]
Pendant des décennies la CIA a espionné des Etats via la Suisse. Retour sur ces moments-clés de l'Histoire contemporaine. / 19h30 / 2 min. / le 12 février 2020


Le BND a quitté l'opération en 1993. Mais les Etats-Unis ont prolongé les écoutes jusqu'en 2018 au moins, selon des recherches conjointes de l'émission de la Rundschau, de ZDF et du Washington Post.