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La congélation des ovules, vrai ou faux cadeau pour les femmes?

La vitrification est une méthode révolutionnaire, qui consiste à geler les gamètes dans de l'azote liquide par -196°C.  [FAIR & UGLY filmverleih]
La vitrification est une méthode révolutionnaire, qui consiste à geler les gamètes dans de l'azote liquide par -196°C. [FAIR & UGLY filmverleih]
Pour favoriser leurs chances d'être mère un jour, les femmes sont encouragées en Suisse aussi à congeler leurs ovules avant 35 ans, révèle le documentaire "Social freezing – Faire des enfants", diffusé par la RTS. Les cliniques s'enorgueillissent d'offrir du temps aux femmes, mais leurs opposants dénoncent une pression supplémentaire.

"Toutes ces célèbres quadras qui sont enceintes après 40 ans changent notre société", clame le docteur Jörg Puchta devant un parterre de spécialistes lors d'un congrès de la Société européenne de reproduction humaine. Ce spécialiste, qui a introduit la congélation des ovocytes en Allemagne en 2007, est le protagoniste du film "Social freezing - faire des enfants" de la réalisatrice suisse Barbara Burger. Son message est clair: "Si une femme de cette tranche d'âge vient nous voir, nous n'avons pas d'autre recours que le don d'ovocyte".

Car si l'espérance de vie s'allonge, la ménopause intervient toujours vers 50 ans et l'infertilité 10 ans plus tôt, en moyenne. Pour éviter cet écueil, le gynécologue appelle à congeler préventivement ses ovocytes via une méthode "révolutionnaire": la vitrification (voir encadré).Le docteur Jörg Puchta a introduit la vitrification en Allemagne. [FAIR & UGLY filmverleih]Le docteur Jörg Puchta a introduit la vitrification en Allemagne. [FAIR & UGLY filmverleih]

Cherche âme soeur désespérement

Environ 400 femmes auraient fait congeler leurs ovocytes en 2017 en Suisse, selon la Fondation pour l'évaluation des choix technologiques TA-Swiss, qui a publié une large étude sur la question en 2019. La majorité des femmes qui font congeler leurs ovules ont plus de 35 ans.

Contre toute attente, la motivation principale de cette catégorie d'âge* n'est pas la carrière, mais plutôt l'absence de partenaire, constate TA-Swiss. "La plupart des femmes qui viennent nous voir ont plus de 35 ans et viennent de vivre une rupture amoureuse", confirme la doctoresse Anna Raggi, cofondatrice de fertisuisse, centre de fertilité ouvert en 2014.

35 ans, un âge délicat

Mais si cette méthode est novatrice, elle ne constitue pas une baguette magique pour autant. Car à 35 ans, le taux de succès est nettement plus faible qu'à 20 ans en raison de la détérioration soudaine des ovules. A moins de 35 ans, environ 20% des ovocytes aboutissent à un embryon et environ 50% des embryons débouchent sur une naissance. A plus de 35 ans, ces taux diminuent de moitié, en passant à respectivement 10% et 30%. Ainsi, une femme de 35 ans doit statistiquement congeler plus d'ovocytes, pratiquer plus de fécondations in vitro (FIV) et tenter davantage de grossesses pour parvenir finalement à une naissance.

A partir de 35 ans, les coûts sont donc assez élevés (voir encadré). Sans compter que les risques pour la santé de la mère augmentent nettement. Et que les FIV elles-mêmes constituent des facteurs de risque pour la santé de l'enfant. En pratiquant la congélation de leurs ovules lorsqu'elles ont moins de 25 ans, les femmes "bénéficient d'un bon taux de fécondité et peu de risques de malformation", certifie le docteur Jörg Puchta, qui a d'ores et déjà congelé les ovules de sa fille.

Une sorte d'"assurance fertilité"

Les cliniques et divers organismes affiliés encouragent donc les jeunes femmes à pratiquer au plus tôt la vitrification d'ovocytes.

C'est un cadeau que l'on se fait pour son avenir

Anna Raggi, co-fondatrice de fertisuisse. [fertisuisse]
Anna Raggi

En Suisse, le démarchage auprès des 20 - 25 ans est surtout informatif. En effet, la congélation des ovocytes étant limitée à 10 ans, il vaut mieux ne pas la pratiquer trop tôt. "Vers 20-25 ans, c'est optimal. Mais vers 30-35 ans, c'est bien aussi", estime Anna Raggi de fertisuisse. Selon la spécialiste, "toutes les femmes qui planifient une carrière devraient se poser la question de la vitrification à 30 ans. C'est un cadeau que l'on se fait pour son avenir".

Pas de limite d'âge officiel pour enfanter

Embryologiste qui examine une ovule fécondée. [FAIR & UGLY filmverleih]Embryologiste qui examine une ovule fécondée. [FAIR & UGLY filmverleih]Si la conservation des ovocytes est limitée dans le temps, leur usage n'est pas assujetti à un âge limite. La loi sur la procréation médicalement assistée réclame uniquement un âge "social" adapté, à savoir être capable de prendre en charge l’enfant jusqu'à sa majorité. Dans les pays voisins, la limite est en général fixée à 50 ans.

Pour la fondation TA-swiss, la Suisse devrait s'aligner sur les pratiques européennes, en supprimant la durée de conservation mais en limitant l'âge de la fécondation in vitro. Celui-ci devrait être le même que celui de l'adoption (une différence d’âge maximale de 45 ans entre l’enfant et les parents).

De son côté, la doctoresse Anna Raggi approuve la loi helvétique. "Cela nous laisse plus de marges pour agir au cas par cas", confie-t-elle en assurant considérer la santé de la mère et l'âge du père. Elle précise toutefois que son centre a fixé à 43 ans l'âge pour la récolte d'ovocytes à congeler, à 45 ans l'âge pour lancer une FIV et à 47 ans l'âge pour le transfert d'embryon. Mais n'est-ce pas un peu vain de congeler des ovocytes à 43 ans? "Le plus tôt est le mieux, mais mieux vaut tard que jamais", répond la spécialiste.

Des banques surfent sur la vague

Flairant le potentiel de ce marché "anti-âge", des banques et des conseillers se sont récemment lancés dans le social freezing (congélation pour raisons sociales). La société zurichoise FlowerKid, par exemple, met la patiente en relation tant avec les cliniques qu'avec les établissements bancaires qui proposent des micro-crédits spécifiquement pour la vitrification.

Risques de déviances dénoncés

En faisant congeler ses ovocytes vers 30 ans "par sécurité", n'est-on pas tentée de procrastiner, au risque d'avoir une grossesse compliquée (en raison de l'âge) et même de finalement bel et bien procéder à une grossesse non naturelle (qui est plus coûteuse et qui augmente les risques de complication pour les futurs enfants)? Non, selon Anna Raggi. "Avoir des ovocytes congelés fait assez rarement changer ses plans de vie". Responsable de l'étude de TA-swiss, Sarah Fässler partage cet avis: entre le coût et l'absence de garantie du traitement, les couples préféreront toujours la méthode naturelle.

Au lieu de changer la société pour les femmes, on change la procréation des femmes pour la société

Dorothée Wunder. [CHUV]
Dorothea Wunder

En 2014, Apple et Facebook avaient suscité la controverse en proposant à leurs employées de payer la congélation de leurs ovocytes. Est-ce que la vitrification pourrait être une injonction cachée à privilégier le travail plutôt que la maternité? "C'est quand même incroyable qu'il faille faire des traitements pour des femmes infertiles à des femmes a priori fertiles pour des éventuelles raisons sociétales. Est-ce qu'il ne faudrait pas aussi changer un peu les problèmes sociétaux?", s'interroge Dorothea Wunder, spécialiste en médecine reproductive au CPMA à Lausanne. Sarah Fässler, responsable de l'étude de TA-swiss, partage son scepticisme: "C'est un vrai faux cadeau. A 45 ans, il faudra toujours concilier vie professionnelle et vie familiale. Et à 45 ans, on supporte moins bien les nuits courtes".

>> Récouter l'interview de Dorothea Wunder:

Les partisans de la congélation des ovules estiment qu'en libérant les femmes de la pression de l'horloge biologique, elle leur permet de s'investir autant que les hommes dans leur carrière et pourrait réduire les écarts salariaux.
Le social freezing ou la congélation d'ovocytes / CQFD / 13 min. / le 11 mai 2016

La maternité tardive reste un vrai problème. "Le désir d'enfant est souvent associé à la vision d'un bébé. Mais ce n'est qu'un petit aspect de la maternité. Les femmes qui font congeler leurs ovules sont un peu déconnectées de la réalité", regrette la gynécologue Elisabeth Berger-Menz, autre protagoniste du documentaire. Elle-même devenue mère à 40 ans, elle confie régulièrement son expérience à ses patientes. Elle présente les limites physiques liées à l'âge et martèle que "l'on ne peut pas tout déléguer".

Quel avenir?

Malgré un taux de réussite assez bas, le transfert de l'embryon dans l'utérus constituera-t-il un procédé fréquent dans 20 ans? [FAIR & UGLY filmverleih]Malgré un taux de réussite assez bas, le transfert de l'embryon dans l'utérus constituera-t-il un procédé fréquent dans 20 ans? [FAIR & UGLY filmverleih]La congélation des ovules reste un sujet controversé. Est-ce que dans 20 ans cette pratique sera devenue banale? Entre 2000 et 10'000 femmes feront congeler leurs ovocytes chaque année à l'avenir, pronostique TA-swiss.

Pour l'heure, beaucoup de femmes ne vont pas au bout du projet. "Entre 3 et 4 personnes viennent nous voir chaque mois. Et seule l'une d'entre elles fera finalement congeler ses ovocytes", témoigne Anna Raggi. Quant au passage à la grossesse, fertisuisse n'en a pratiqué que deux à ce jour (réussies toutes les deux).

"La vitrification est une sécurité, mais la meilleure façon de tomber enceinte reste la méthode naturelle", admet Anna Raggi. De son côté, la fondation TA-swiss estime que la méthode devrait être communiquée dans les centres de planning familial, à la condition toutefois que les risques et les coûts soient expliqués de manière exhaustive.

Caroline Briner

*Chez les 30-34 ans, deux motivations principales sont à égalité: trouver le bon partenaire et avoir plus de temps pour être prête à la maternité.

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Le principe de la vitrification

La vitrification consiste à congeler très rapidement les gamètes en les plongeant dans de l'azote liquide par -196°C. Le taux de survie est de 90 à 95% lors de la décongélation. La cryoconservation des spermatozoïdes existe aussi.

Destinée aux patientes qui devaient suivre une chimiothérapie ou une radiothérapie, la vitrification a connu une application plus large dès 2012, une fois que l'association américaine de reproduction a levé la fin de la phase expérimentale. Une trentaine de centres proposent cette technique en Suisse.

A la naissance, la femme dispose d’une réserve ovarienne de 700'000 ovocytes, elle n'en a plus que 25'000 à 35 ans et 1000 à 50 ans. Leur qualité diminue nettement à partir de 35 ans.

Une assurance fertilité qui a son prix

La congélation des ovocytes (honoraires, laboratoire, stimulation hormonale, ponction, anesthésie et vitrification) coûte entre 3000 et 6000 francs par cycle de stimulation (il faut compter entre 1 et 2 cycles). Le stockage des ovocytes est de 200-300 francs par an.

Pour devenir mère, il faut payer la décongélation, la fécondation in vitro et le transfert de l'embryon dans l'utérus, estimés entre 2500 et 3500 francs. Les embryons non-utilisés sont congelés pour une tentative ultérieure (environ 700 francs) puis stockés (300 francs environ par an).

A noter que la médication pour les mères de plus de 40 ans est nettement plus chère.

Enfin, la fécondation in vitro est soumise à quelques conditions: une nécessité médicale comme l’infertilité (il faut avoir essayé la méthode naturelle pendant au moins 1 an si on a moins de 40 ans), une relation hétérosexuelle stable et un âge "social" adapté.