Modifié le 18 octobre 2019 à 20:30

Nouvelles révélations dans l’octroi de la Coupe du Monde 2022 au Qatar

Jérôme Valcke, l'ancien secrétaire général de la FIFA, est soupçonné de corruption.
Jérôme Valcke, l'ancien secrétaire général de la FIFA, est soupçonné de corruption. 19h30 / 2 min. / le 18 octobre 2019
Nouveau rebondissement dans l’affaire Jérôme Valcke, du nom de l’ancien secrétaire général de la FIFA, soupçonné de corruption. Une enquête de la RTS en collaboration avec d'autres médias révèle un document jusque-là confidentiel du Ministère public de la Confédération qui montre comment une villa en Sardaigne a pu influencer l’attribution des droits TV pour les Coupes du monde de football 2026 et 2030.

2 décembre 2010. Vingt-deux hommes grisonnant se réunissent à Zurich et votent en faveur du Qatar pour accueillir la Coupe du Monde de la FIFA 2022. Cette décision provoque des ondes de choc géopolitiques, économiques et sportives encore aujourd’hui. Les remous sont devenus juridiques.

A Berne, en mars 2017, le Ministère public de la Confédération (MPC) a ouvert une procédure contre Nasser Al-Khelaïfi et Jérôme Valcke pour corruption privée. Les nouvelles découvertes du réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont la RTS et Tamedia sont membres en Suisse, placent le président du Paris Saint-Germain (PSG) au centre de ce dispositif aux côtés de Jérôme Valcke alors secrétaire général de la FIFA. Des documents confidentiels, que nous avons pu consulter, orientent l’affaire vers les moyens employés par le Qatar. Ils suggèrent que l’émirat n’a pas seulement acheté la Coupe du Monde, mais aurait aussi payé pour la conserver. Pour ses avocats, Nasser Al-Khelaïfi "fait l’objet d’un regain de dénigrements médiatiques dans un contexte de tensions politiques et commerciales extrêmes, dirigés contre le Qatar et sa personne".

L’histoire commence en 2013. La Coupe 2022 au Qatar est doublement menacée. A Zurich, dans les bureaux de la Home of FIFA, une enquête interne sur les allégations de corruption entourant le prix de la Coupe du Monde est en cours (elle a démarré en 2012). La découverte de preuves solides pourrait provoquer un nouveau vote pour attribuer le tournoi. Et la FIFA n’a toujours pas décidé si le Mondial qatari sera organisé en hiver. Or,  il est évident qu'aucun match en été par 50 degrés ne peut être acceptable pour les joueurs et des supporters. Mais la FIFA redoute de perdre de l’argent si l’événement est en concurrence avec les sports d'hiver et le Super Bowl.

Le Qatar couvrira les pertes

Au sein de la FIFA, la Commission des finances s’est réunie le 3 octobre 2013. Le procès-verbal de cette discussion se trouve dans les Football Leaks, documents partagés par le Spiegel avec le réseau EIC. Le Camerounais Issa Hayatou, président de la Fédération africaine de football, veut savoir si le Qatar est prêt à compenser d'éventuelles pertes de revenus de la FIFA en la reportant à l'hiver. Jérôme Valcke, secrétaire général, lui répond qu’il a récemment évoquer le problème avec des "représentants du Qatar", qui lui ont indiqué que la FIFA pourrait recevoir des fonds supplémentaires d’entreprises qataries pour compenser d'éventuelles pertes. Le Français rassure ses collègues, précisant que les Qataris lui ont promis de "coopérer positivement".

Un jour avant la tenue de cette commission, Jérôme Valcke écrit dans un courriel privé qu'il achetait une maison en Sardaigne. Il n'a pas besoin d'un prêt pour une villa de 438 mètres carrés, 13 chambres avec piscine donnant sur l'une des criques les plus enviées de la Sardaigne: "Je finalise l'acquisition le 8 novembre d'une maison à Porto Cervo avec un financement propre sans crédits en raison d’une rentrée financière exceptionnelle, qui couvre le coût d’acquisition, à savoir 5 millions d’euros".

D'où viennent ces fonds extraordinaires ? Jérôme Valcke est payé quelques millions de dollars entre 2007 à 2016 et reçoit de généreuses primes spéciales. Pour la seule Coupe du Monde 2010, il recevra une prime de neuf millions de francs suisses. En juillet 2013, les Panama Papers ont révélé que Jérôme Valcke ouvre une société offshore, domiciliée dans les îles Vierges britanniques. Cette structure sert pour l’acquisition d’un yacht de 32 mètres, principalement "pour conserver le pavillon des Iles Vierges Britanniques que possédait déjà le bateau", ajoute Me Hunzicker, avocat de Jérôme Valcke. Coûts : 2,8 millions de dollars. L'année suivante, Jérôme Valcke emmènera le bateau dans un chantier naval de Pise pour le rénover, pour un coût de 15 millions d’euros selon le quotidien italien Il Tirreno.

Le 30 octobre 2013, le Français rédige et imprime un document à l’attention de Nasser Al-Khelaïfi, qu'il "semble avoir remis" au patron du PSG, écrit le MPC dans une note de synthèse. "Au début de la semaine prochaine, un virement d'un montant de 5'070’000 euros doit être effectué sur le compte du notaire", ainsi que 200’000 euros pour l'agence immobilière et 70’000 euros pour le notaire. Dans le projet pour le contrat de vente, son ex-femme est spécifiée comme acheteur.

Villa finalement louée

Peu de temps avant la signature chez le notaire, changement de plan, pour une solution moins visible. La villa est achetée par un Français résident au Qatar, "ami" de quinze de ans de Nasser al-Khelaifi. Son frère, salarié de BeIN Sports, est considéré comme l’un des plus proches conseillers de Al-Khelaïfi. Jérôme Valcke louera finalement la jolie maison de vacances par l'intermédiaire de sa discrète société offshore. Loyer annuel 96 000 euros. Le Secrétaire général ne reçoit pas la villa en cadeau, mais ne doit pas l'acheter lui-même. Jérôme Valcke, par ses conseils, a répondu à l'EIC qu'il s'était acquitté de ses obligations et "conteste formellement avoir perçu un quelconque avantage indu". Le même ton est employé par les défenseurs de Nasser Al-Khelaïfi qui "conteste fermement les accusations portées contre lui".

En décembre 2013, la Commission des finances de la FIFA se réunit à nouveau et discute de la Coupe du Monde 2022. Rapidement, Jérôme Valcke proclame la bonne nouvelle : ils se sont mis d'accord avec la société de médias de Al-Khelaïfi, BeIN Sports, à l'époque encore sous le nom d'Al Jazeera, sur l'extension du contrat des droits TV pour le Moyen-Orient : l'entreprise paierait 210 millions de dollars pour la Coupe du Monde 2026 et 270 millions de dollars pour la Coupe du Monde 2030, soit une augmentation considérable par rapport au contrat précédent. La FIFA approuve les plans. Treize ans avant le début du tournoi, la fédération attribue déjà les droits de télévision pour une Coupe du Monde dont l'hôte n’est pas connu. Un accord aussi précoce est extrêmement inhabituel.

Un cabinet d'avocats conseillant la FIFA sur la rédaction du contrat se demande si les droits de diffusion ne vaudront pas beaucoup plus en 2026. L’étude zurichoise s’interroge aussi sur une éventuelle dépréciation du dollar. Elle estime que la FIFA risque de vendre ses droits en dessous de leur valeur. "L’absence de marché concurrentiel au moment de l’attribution des droits médias dans la région, l’absence d’avantage octroyé, de même que l’absence de violation de ses devoirs par le secrétaire général de la FIFA sont des obstacles majeurs aux poursuites pénales du MPC", estiment les avocats de Nasser Al-Khelaïfi.

Le contexte de l’accord avec BeIN

Deux sources internes de la FIFA, contactées par le Spiegel, confirment que ce n'est pas un hasard si les événements entourant la villa de Porto Cervo et le contrat BeIN se déroulent à un moment où la Coupe du Monde de la FIFA au Qatar est sur le point de s'écrouler. L'ordre chronologique permet de se demander si Nasser Al-Khelaïfi s’est assuré la bonne volonté du Secrétaire général et a apaisé les doutes de la FIFA avec les millions de dollars de l'accord sur les droits de télévision.

Jérôme Valcke nie avoir reçu un avantage déraisonnable. Il voulait d'abord acheter la villa lui-même, mais n'en avait pas les moyens. "Il n'a jamais été question que M. Al-Khelaïfi finance cette acquisition pour le compte de tiers", déclarent ses avocats, "a fortiori en échange de quoi que ce soit". Le Français déclare également qu'il n'a pas participé aux négociations du contrat BeIN. Et lorsqu'il a annoncé des fonds de sociétés qataries à la FIFA, il ne parlait pas des détenteurs de droits médiatiques comme BeIN.

Pure coïncidence? Le rapport de l’enquêteur spécial de la FIFA, Michael Garcia, sera publié vidé de son contenu des mois plus tard et que sa publication soit retardée à tel point que l'enquêteur quittera son poste. Pour la FIFA et le Qatar, le spectacle doit continuer.

Jérôme Valcke ne devra faire face à la vraie crise que l'année suivante. En février 2015, à l'occasion d'un voyage à Doha, Valcke recevra un autre petit cadeau du Qatar, une montre Cartier de 40'000 euros. " M. Valcke a effectivement reçu une montre lors d’un séjour au Qatar, ce qui n’est pas inusuel au Moyen-Orient. Il ignore en définitive qui lui a concrètement offert cette montre, déposée dans sa chambre d’hôtel", explique Me Patrick Hunzicker. Dans les mois qui ont suivi, les enquêtes se sont intensifiées et, en septembre 2015, le Français a été suspendu de la FIFA. La Fédération le licenciera pour violation grave de son code d'éthique. En 2015 toujours, Jérôme Valcke met fin à la location de la villa en Sardaigne, et en octobre 2017, la police italienne confisque la maison lors d'une perquisition demandée au nom de l’entraide judiciaire par le MPC. Pendant ce temps, les autorités accusent le Français de corruption, de gestion d'entreprise infidèle et de falsification de documents. Trois procédures pénales helvétiques seraient actuellement en cours contre Valcke. Le Ministère rappelle que "la présomption d’innocence s’applique à l’ensemble des parties à la procédure". Il se refuse aussi à tout autre commentaire.

La FIFA explique à l’EIC que sa plainte déposée auprès du MPC lui demandant "d'enquêter sur toute une série de comportements passés à la FIFA sous sa direction précédente est en instance et nous ne sommes donc pas en mesure de commenter. La FIFA coopère et continuera de coopérer avec les autorités pour les aider dans leurs enquêtes de la manière qu'elles jugeront utile ou appropriée".

Pendant ce temps, Nasser Al-Khelaïfi accumule des postes officiels. A ce jour, il a été entendu une fois par le MPC, en octobre 2017. "Des dates ont été bloquées pour d’éventuelles auditions ces prochains mois, mais aucune convocation ne nous est encore parvenue. Il continuera de pleinement collaborer à la manifestation de la vérité", explique Me Grégoire Mangeat, l’un des avocats (avec Mes Marc Bonnant et Fanny Margairaz) du dirigeant qatari. Mais il est également accusé de corruption et plusieurs enquêtes sont en cours. Pour le Qatar, l'histoire pourrait devenir encore plus embarrassante qu'elle ne l'est déjà.

Cécile Tran-Tien et Dimitri Zufferey

Francesa Sironi (L’Espresso), Rafael Buschmann et Christoph Winterbach (Der SPIEGEL), Sylvain Besson (Tamedia) et Yann Philippin (Mediapart) ont contribué à cet article réalisé dans le cadre du réseau European Investigative collaborations (EIC)

Publié le 18 octobre 2019 à 19:01 - Modifié le 18 octobre 2019 à 20:30