Modifié le 07 octobre 2019 à 21:18

Plus de 1000 élus rémunérés par leurs employeurs pour faire de la politique

La démocratie, combien ça coûte?
La démocratie, combien ça coûte? TTC / 28 min. / le 07 octobre 2019
Les grandes banques et assurances suisses dorlotent leurs collaborateurs qui s'investissent en politique. Choyant ces "ambassadeurs", elles les rémunèrent pendant qu'ils exercent leur fonction publique, dévoile lundi une enquête de la RTS. La pratique interpelle.

Concilier vie de famille, carrière professionnelle et engagement politique, un casse-tête pour la plupart des politiciens. Mais certains sont mieux lotis que d'autres. Des entreprises permettent à leurs employés d'aménager leurs horaires, et même de remplir une partie de leur mandat public pendant leurs heures de travail.

Pascal Golay est employé à plein temps au support technique chez l'assureur Swiss Life. Le conseiller communal à Renens (VD) profite de conditions avantageuses pour exercer son mandat. "Je peux partir à 15h pour une commission qui a lieu à 16h. En tant que président de la commission des finances, j'ai des rapports à faire. Donc ça va me prendre une à deux heures dans la journée", explique-t-il à l'émission TTC de la RTS.

Situation identique pour Steve Delaude, gérant de fortune à plein temps chez Credit Suisse et maire de Perly-Certoux (GE): "J'ai une demi-journée par semaine qui est fixe. C'est là où on rencontre le conseil administratif et les services de la Mairie. Et puis le reste c'est au gré des éventuels rendez-vous que je peux avoir pendant la semaine."

Jusqu'à 45 jours par an

La pratique est particulièrement répandue dans les grandes banques et assurances. Pour encourager leurs employés à s'engager en politique, Credit Suisse, les assureurs Zurich, Swiss Life, Axa et La Mobilière accordent jusqu'à 20% du temps de travail pour l'exercice d'un mandat public. Autrement dit, le collaborateur est payé un jour par semaine par l'entreprise pour son travail politique.

Un peu moins généreux, la banque cantonale de Zurich (BKZ) octroie jusqu'à 22 jours de congés payés par année à ses élus, l'assureur Swiss Re 20 jours, la Suva et Helsana 15 jours. UBS et Raiffeisen ne chiffrent pas les absences accordées. Avare en informations, la Banque cantonale vaudoise (BCV) concède uniquement accorder de la "flexibilité" et des "aménagements".

Plus de 1000 élus

Pascal Golay et Steve Delaude ne sont pas des exceptions. Selon les chiffres obtenus par la RTS, au moins 1000 élus de tous niveaux confondus (communal, cantonal, fédéral) sont salariés dans des banques et assurances offrant des conditions avantageuses.

Les banques, surtout UBS et Credit Suisse, sont les mieux représentées. Les deux géants annoncent chacun environ 300 employés exerçant un mandat public. Suivent la BKZ et la BCV, avec respectivement environ 120 et 100 collaborateurs élus. Les assureurs Axa, Swiss Life et Zurich en annoncent chacun entre 50 et 77.

Donner un jour de congé par semaine à 300 employés coûte cher. D'après nos calculs basés sur le salaire médian dans la finance, cela représente une enveloppe de 7 millions de francs pour Credit Suisse. S'agit-il d'un investissement désintéressé ou une forme de lobbyisme?

C'est gagnant-gagnant. L'employé va être notre ambassadeur et nous faire bénéficier de son réseau.

Pascal Besnard, responsable de Credit Suisse à Genève
 

"On ne le voit pas comme ça. Un collaborateur satisfait de son environnement, à qui on permet ses activités politiques, est autant productif", répond Pascal Besnard, responsable de Credit Suisse à Genève. Et d'ajouter: "C'est même plutôt gagnant-gagnant. Il va être notre ambassadeur et nous faire bénéficier de son réseau."

La générosité de ces entreprises pour leurs "ambassadeurs" pourrait-elle les influencer politiquement? Steve Delaude de Credit Suisse reconnaît que les conflits d'intérêts sont possibles. "La manière de les gérer est finalement assez simple: je ne prendrais pas part aux discussions", assure le maire de Perly-Certoux.

Pour sa part, Pascal Golay ne voit pas de potentiels problèmes avec sa fonction à Renens. "Au conseil communal dans une petite ville, il ne peut pas y avoir de conflits d'intérêts. S'il devait en avoir, cela se discuterait avec ma hiérarchie", explique l'employé de Swiss Life.

Malaise au niveau fédéral

Sur le plan fédéral, la question est encore plus brûlante. "Si vous avez un employé au Parlement national, vous avez une influence assez directe sur ce qui s'y passe", explique le politologue Georg Lutz. "J'ai du mal à voir un employé élu aux Chambres prendre des décisions contraires à l'intérêt de son entreprise", poursuit le professeur à l'Université de Lausanne.

Près de 10 parlementaires fédéraux travaillent pour de grandes entreprises accordant des conditions avantageuses. Une partie d'entre eux inscrivent le nom de leur employeur dans le registre des intérêts du Parlement, d'autres pas. Dès la prochaine législature, ils seront obligés de faire preuve de plus de transparence avec l'entrée en vigueur de la nouvelle loi sur le Parlement.

Ces parlementaires fédéraux profitent-ils des conditions avantageuses proposées par leurs entreprises? Plusieurs réponses évasives, tant des députés que de leurs employeurs, traduisent un certain malaise à quelques semaines des élections fédérales.

Valentin Tombez, avec Aline Inhofer

Retrouvez à 20h10 sur RTS Un le reportage de TTC et mardi matin sur RTS La Première la suite de notre enquête sur le financement du monde politique par les entreprises

Publié le 07 octobre 2019 à 20:24 - Modifié le 07 octobre 2019 à 21:18