Modifié le 01 octobre 2019 à 11:28

Des malades utilisés comme cobayes, zone d'ombre de l'histoire suisse

Des milliers de patients suisses ont servi de cobayes pharmaceutiques dans des cliniques psychiatriques
Des milliers de patients suisses ont servi de cobayes pharmaceutiques dans des cliniques psychiatriques 19h30 / 2 min. / le 29 septembre 2019
Les archives de la clinique thurgovienne de Münsterlingen révèlent que les patients utilisés à leur insu comme cobayes par les pharmas sont plus nombreux qu'estimé. Une étude nationale est réclamée.

Au moins 3000 patients ont servi de cobayes au professeur Roland Kuhn à la clinique de Münsterlingen, au bord du lac de Constance, entre 1946 et 1980, selon un rapport publié lundi 23 septembre. C'est plus que ce qui avait été estimé jusqu'ici.

Après trois ans de travaux, l'historienne Marietta Meier démontre également que 36 patients sont morts durant ces expériences.

Des méthodes hors normes

"Vu d'aujourd'hui, c'est choquant, car les patients n'ont pas été informés et n'ont donc pas pu donner leur accord", explique la professeure à l'Université de Zurich au micro de la RTS. "Le professeur Kuhn a testé de nombreuses substances sur des patients chroniques, en fin de vie", précise-t-elle. Or de telles méthodes contrevenaient aux normes scientifiques dans les années 1960 déjà.

"On devrait maintenant lancer une étude nationale sur ces essais de médicaments. Cela n'a pas de sens que chaque canton fasse la lumière de son côté", réclame aujourd'hui Marietta Meier. Les travaux historiques menées à Münsterlingen montrent en effet que plusieurs autres cliniques suisses étaient associées à ces recherches.

Plusieurs cantons concernés

Des médicaments ont été testés sur des patients d'établissements psychiatriques, notamment dans les cantons de Bâle et de Lucerne. Côté romand, la RTS avait révélé que des essais avaient eu lieu à la clinique fribourgeoise de Marsens pour le compte de Sandoz et le canton de Vaud a commandé, l'an passé, un rapport sur d'éventuels tests de médicaments non autorisés.

>> Lire: Plus d'un millier de patients de la clinique de Marsens ont servi de cobayes à Sandoz

Réagissant aux révélations sur la clinique de Münstrelingen, le président du Conseil d'Etat thurgovien Jakob Stark a présenté des excuses lundi, regrettant que les autorités et l'industrie pharmaceutique aient laissé faire et même financé de telles recherches. Il a aussi jugé "dérangeante" l'étendue des expérimentations menées et "préoccupant" le fait que ces préparations ont été administrées à des individus fortement vulnérables comme des enfants, des adolescents ou des personnes souffrant de maladies graves ou chroniques.

Demandes de réparation

Aujourd'hui, certaines victimes demandent réparation. "Ils ont gagné beaucoup d'argent avec ces recherches et ces médicaments. Il est normal qu'on soit dédommagé", justifie Walter Emmisberger. Enfant placé, il avait 10 ans lorsqu'il a commencé à recevoir des substances expérimentales. Il affirme toujours souffrir de leurs effets.

Le professeur Roland Kuhn a notamment participé au développement du premier antidépresseur tricyclique, le Trofranil. Il a testé au moins 67 substances différentes sur des groupes de différentes tailles, atteignant parfois jusqu'à 1000 personnes. Quelque 25'000 comprimés d'un antidépresseur jamais commercialisé ont, entre autres, été retrouvés dans des boîtes métalliques.

Les recherches menées par Marietta Meier ne sont donc qu'un premier pas pour éclairer un sombre chapitre de l'histoire suisse. Pour l'instant, ni le canton de Thurgovie, ni Novartis, issu de Ciba, Geigi et Sandoz, ne sont prêts à entrer en matière quant à des réparations financières.

Adaptation web: Juliette Galeazzi

Sujet TV: Jean-Marc Heuberger

Publié le 29 septembre 2019 à 21:35 - Modifié le 01 octobre 2019 à 11:28