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Non aux minarets: entre surprise et indignation

Environ 200 personnes ont manifesté leur soutien aux musulmans dimanche soir à Zurich. [Keystone]
Environ 200 personnes ont manifesté leur soutien aux musulmans dimanche soir à Zurich. [Keystone]
Les réactions étaient multiples dimanche après l'acceptation de l'initiative contre les minarets. Le Conseil fédéral tente de calmer le jeu, alors que les opposants à l'initiative sont sous le choc. Sur internet et dans la rue, des manifestations spontanées ont été organisées.

Dimanche, peu après 18h00, 300 à 500 personnes se sont
rassemblées près de la gare de Berne pour protester contre
l'approbation de l'initiative. Elles ont entamé un cortège funèbre
en direction de la Place fédérale. Les participants essentiellement
des jeunes, portaient des bougies, des minarets en carton et des
T-shirts contre l'initiative. «Ce n'est pas ma Suisse», pouvait-on
lire sur une banderole. Une manifestation similaire a réuni environ
200 personnes à Zurich, alors qu'un rassemblement est d'ores et
déjà annoncé mardi soir devant la Cathédrale de Lausanne.

Et sur internet, de nombreuses initiatives personnelles ont été
lancées, notamment sur le site communautaire Facebook, où plusieurs
groupes condamnant l'acceptation de l'initiative ont été lancés.
Les groupes "Profondément révoltés par l'initiative anti-minarets"
ou "Pour que le 29 novembre devienne le jour officiel de la Honte
d'être suisse" ont réuni plusieurs centaines de membres en quelques
heures.

Widmer-Schlumpf calme le jeu

Eveline Widmer-Schlumpf, Doris Leuthard et Moritz Leuenberger viennent commenter les résultats. [Keystone]Eveline Widmer-Schlumpf, Doris Leuthard et Moritz Leuenberger viennent commenter les résultats. [Keystone] Le
«oui» à l 'initiative contre les minarets est «l'expression de
certaines craintes au sein de la population au sujet des courants
islamistes extrémistes», selon Eveline Widmer-Schlumpf. «Ces
craintes doivent être prises au sérieux», a-t-elle analysé dans un
communiqué.

Dans ce texte, le Conseil fédéral affirme respecter la décision du
peuple. Conséquence concrète, la construction de nouveaux minarets
est désormais interdite en Suisse. Les quatre minarets existants ne
sont pas concernés. Il reste également possible de construire des
mosquées. Les musulmans de Suisse peuvent donc toujours pratiquer
leur religion, comme ils le faisaient jusqu'à présent,
individuellement ou en réunion avec d'autres, a fait valoir le
gouvernement.

Pour Mme Widmer-Schlumpf, le nouvel article constitutionnel
approuvé par les citoyens ne vise que la construction de nouveaux
minarets et ne constitue pas l'expression d'un rejet de la
communauté musulmane, de sa religion ou de sa culture. Le Conseil
fédéral s'y engagera. Et d'ajouter que la paix religieuse est un
élément essentiel du modèle qui a fait le succès de la Suisse. Le
dialogue entre les groupes religieux et sociaux et les autorités
doit se poursuivre et se renforcer.

Mauvais pour l'image de la Suisse

Le gouvernement n'exclut pas des représailles. Certaines
relations économiques risquent de devenir plus difficiles, même si
on ne peut pas encore l'affirmer. La branche touristique pourrait
elle aussi ressentir les effets du vote, a admis la Grisonne.

Pour l'heure, le Conseil fédéral n'a pas encore reçu de réaction
officielle. Mais des communiqués de presse de l'étranger lui sont
déjà parvenus. Ils font état d'une grande déception après le «oui»
à l'initiative et du mauvais signal donné, notamment pour
l'économie

et le tourisme.

Quant à savoir si la crise avec la Lybie a joué un rôle dans le
vote des Suisses, le doute demeure. Il faudra encore analyser les
résultats du scrutin, a ajouté Moritz Leuenberger.

Partis sous le choc

Les partis opposés à l'initiative anti-minarets ont subi une
douche froide dimanche à l'annonce des résultats. Les milieux
économiques qui n'ont pas ouvert leur bourse sont pointés du doigt
pour n'avoir pas mesuré les conséquences d'un tel résultat.

Les Verts envisagent même de recourir. L'initiative qui interdit
les minarets est anticonstitutionnelle. «Nous allons étudier la
possibilité de saisir la Cour européenne des droits de l'Homme à
Strasbourg» pour l'invalider, a dit à l'ATS Ueli Leuenberger,
président des Verts. A l'image des autres opposants, le Genevois
s'est dit consterné. Il a dénoncé «une propagande extrêmement bien
faite».

«Les partisans ont joué sur les préjugés et la peur de l'islam»,
ont renchéri les conseillers nationaux Jacques Neirynck (PDC/VD) et
Hugues Hiltpold (PLR/GE) .

Milieux économiques critiqués

Pour le libéral-radical, les milieux économiques ne se sont pas
assez investis. «Lorsque nous avons créé notre comité, nous avons
demandé une aide financière qui nous a été refusée», a expliqué
Hugues Hiltpold très critique envers l'économie. «Les conséquences
pour la Genève internationale notamment ont été complètement
sous-estimées».

Jacques Neirynck craint lui un boycott des produits suisses par
les pays musulmans. «Les pertes pourraient alors se chiffrer en
milliards de francs», note-il.

«L'UDC a joué avec le feu, elle devra désormais assumer les
conséquences de ce oui», a dit la conseillère nationale socialiste
Ada Marra. Le résultat aura des effets sur nos liens avec
l'étranger et peut-être sur le sort des otages suisses en Libye,
prédit-elle. La Vaudoise pense aussi que des recours seront déposés
devant la Cour européenne de Strasbourg et que la Suisse sera
déboutée.

L'UDC assume

«Nous assumons sans difficulté ce résultat», a répondu le
vice-président de l'UDC Yvan Perrin. «Un mouvement d'humeur des
pays musulmans est possible, mais si nos entreprises continuent à
produire des produits de bonne qualité, elles n'ont rien à
craindre», a-t-il dit.

Yvan Perrin estime que la Suisse a juste saisi le problème avant
les autres: on verra par la suite qu'elle a joué un rôle de
précurseur en lançant le débat sur l'islam et en posant clairement
des limites. «Nous avons gagné en respectabilité», affirme le
conseiller national neuchâtelois.

Musulmans de Suisse déçus

Musulmans priant dans la mosquée de Lausanne. [DR - Keystone]Musulmans priant dans la mosquée de Lausanne. [DR - Keystone] Le oui à l'initiative anti-minarets
est indigne de la Suisse, selon le président de la Coordination des
organisations islamiques en Suisse (COIS), Farhad Afshar. Les
partis suisses auraient dû davantage s'engager dans la campagne,
estime-t-il. Cette votation touchait aux droits fondamentaux et à
la protection des minorités.

Malheureusement, les partis n'ont pas pris au sérieux cet enjeu,
critique Farhad Afshar. Les organisations islamiques ne sont pas en
mesure de mener un combat politique, c'est le travail des partis.
«Le plus douloureux pour nous n'est pas l'interdiction des
minarets, mais le symbole renvoyé par cette votation», a-t-il
ajouté. «Les musulmans ne se sentent pas acceptés en tant que
communauté religieuse».

Conférence islamique surprise

La surprise et la déception domine au sein de l'Organisation de
la conférence islamique (OCI) après le «oui» à l'interdiction des
minarets. «Nous nous attendions à un rejet massif», a indiqué
l'ambassadeur de l'OCI à Genève.

Ce résultat est une porte ouverte à la remise en cause des
libertés fondamentales, s'est exclamé l'ambassadeur Babacar Ba,
interrogé par l'ATS. L'OCI appelle donc à la vigilance. Les
musulmans de Suisse risquent de se sentir menacés. Une discussion
sur leur rôle en tant que membres de la nation suisse est
nécessaire.

Babacar Ba ne craint pas de réactions violentes de la population
dans les pays musulmans. Les leaders politiques et religieux de
Suisse ont clairement dit qu'ils n'étaient pas favorables à
l'initiative, ce qui devrait jouer un rôle. Mais ce résultat aura
certainement un effet très négatif sur l'image de la Suisse.

agences/nr/ps

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"J'ai mal à ma Suisse"

Hafid Ouardiri, ex-porte-parole de la mosquée du Petit-Saconnex (GE) et figure importante de la communauté musulmane en Suisse, est attéré par le résultat de dimanche. «J'ai mal à ma Suisse», a déclaré ce musulman de nationalité suisse sur le plateau de la TSR. «C'est la honte pour un pays que j'aime», a-t-il ajouté.

Toutes les peurs ont été utilisées pendant la campagne, déplore Hafid Ouardiri qui milite depuis longtemps pour le dialogue interreligieux. Ce résultat est une attaque contre la place de l'islam en Suisse, relève-t-il encore.

Catholiques et protestants inquiets

La Conférence des évêques suisses se dit interpellée par l'acceptation de l'initiative contre les minarets. Pour Walter Müller, son porte-parole, le oui est «un obstacle sur le chemin de l'intégration et du dialogue interreligieux dans le respect mutuel».

«Nous n'avons pas su répondre à certaines craintes liées à l'intégration des différentes religions et cultures en Suisse», admet le responsable de la communication de la Conférence des évêques suisses. A ses yeux, la situation des chrétiens dans certains pays musulmans, où ils subissent discrimination et oppression, a également joué un rôle.

Pour la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS), l'interdiction des minarets ne résout aucun problème. Elle en crée au contraire de nouveaux. La cohésion sociale est ainsi mise à mal. La FEPS regrette l'issue de la votation, qui est une atteinte aux libertés fondamentales. «Il est inadmissible que des minorités religieuses doivent maintenant s'attendre à une inégalité de traitement», souligne Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS.

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L'extrême droite européenne se réjouit
Plusieurs partis européens de droite ou d'extrême-droite ont salué dimanche l'acceptation de l'initiative contre les minarets. Ils y voient une victoire contre «l'islamisme radical» et un exemple pour leurs propres pays.

La vice-présidente du Front national français, Marine Le Pen, s'est félicitée dimanche du résultat du référendum interdisant la construction de minarets en Suisse, demandant aux "élites de cesser de nier les aspirations et craintes des peuples européens".

L'issue de la votation de dimanche montre que «même la patiente Suisse s'est fatiguée de l'expansion de l'immigration et de l'islam», a déclaré de son côté Maurizio Gasparri, le président du groupe du Peuple de la Liberté (PDL, le parti de Silvio Berlusconi) au Sénat italien.