Modifié le 24 avril 2019 à 21:18

La vie de pendulaires, le quotidien stressant de millions de Suisses

Les parents qui pendulent jouent la carte de la conciliation pour privilégier leur vie de famille.
Les parents qui pendulent jouent la carte de la conciliation pour privilégier leur vie de famille. 19h30 / 2 min. / le 24 avril 2019
En Suisse, près de 3 millions de pendulaires travaillent à l'extérieur de leur commune de domicile. Pour tenir le coup entre métro, boulot et dodo, ils comptent sur la solidarité et achètent des "services temporels". Analyse avec un chercheur.

Reto et Virginie gèrent leur quotidien grâce à une organisation millimétrée. Se lever à 5h30, prendre près d'une heure pour se rendre au travail, s'occuper du repas des enfants à midi, de leurs activités le soir... Un rythme soutenu car défini par les déplacements de ce couple. Alors qu'ils habitent dans la campagne fribourgeoise, Reto est restaurateur en ville de Fribourg et Virginie travaille dans le service aux expatriés entre Vevey et Lausanne.

En clair, Reto et Virginie sont pendulaires. Comme près de 3 millions de Suisses, selon les derniers chiffres de l'Office fédéral de la statistique (OFS), ils travaillent dans une autre commune que celle de leur domicile. Et comme la majorité des pendulaires, ils utilisent la voiture pour se déplacer.

Au quotidien, Reto prend une quinzaine de minutes pour se rendre au travail, Virginie entre 40 et 60 minutes. Alors qu'en moyenne la durée d'un trajet d'un pendulaire est d'une demi-heure, selon l'OFS.

Un risque accru de séparation pour les pendulaires

En 1990, 59% des pendulaires travaillaient à l'extérieur de leur commune de domicile. Ils sont aujourd'hui 71%, selon les derniers chiffres de l'OFS. Une tendance à la hausse qui comporte des risques, notamment lorsque les deux parents d'une même famille font de longs trajets pour se rendre au travail.

"Quand les pendulaires doivent organiser leur sphère professionnelle, familiale, de déplacement, ainsi que leurs loisirs, des confrontations entre ces différentes sphères surviennent", explique à la RTS Guillaume Drevon, chercheur au Laboratoire de sociologie urbaine de l'EPFL, auteur de l'ouvrage "Proposition pour une rythmologie de la mobilité et des sociétés contemporaines" paru au début de l'année.

"Des pressions temporelles apparaissent donc sur le couple, entraînant des fatigues importantes, des stress et des formes d'épuisement", ajoute le post-doctorant. Avec au final un accroissement du risque de séparation pour les couples.

>> Revoir la page société du 12h45 avec Guillaume Drevon:

Page société: penduler en Suisse. L'analyse du chercheur à l'EPFL Guillaume Drevon.
12h45 - Publié le 24 avril 2019

L'essentielle solidarité familiale, amicale ou de voisinage

Pour organiser leurs journées chronométrées, Reto et Virginie ont mis en place un planning familial comprenant les activités générales du mois en cours. Ils gèrent le reste au jour le jour, faisant le point le matin au réveil, puis communiquant durant la journée via SMS. "Sans communication, cela ne fonctionnerait pas", estime Virginie. "C'est le nerf de la guerre."

Après la naissance de leurs enfants, le couple a également beaucoup compté sur les parents de Reto, ainsi que sur leurs voisins. "Le premier élément qui permet de tenir un tel rythme, ce sont les solidarités, qu'elles soient familiales, amicales ou de voisinage", confirme Guillaume Drevon.

Le chercheur souligne également l'importance des nouvelles technologies de l'information, à l'image de WhatsApp, si cher à Reto et Virginie, ainsi que des ressources temporelles. Soit le fait de pouvoir jouer sur des horaires de travail flexibles ou sur le télétravail.

L'achat de services temporels constitue aussi une solution: les pendulaires peuvent faire appel à une nounou ou une personne pour faire leur ménage afin de gagner du temps.

L'injonction sociale à l'activité

Derrière cette pendularité de plus en plus courante et ces nouveaux rythmes de vie se cache par ailleurs un paradoxe temporel. "Quand on regarde les chiffres, notamment ceux de l'OCDE sur le temps annuel de travail, on voit que celui-ci diminue. Mais on ne cesse de nous parler de burn-out, de stress, de raréfaction du temps", rappelle Guillaume Drevon.

Un paradoxe à mettre sur le compte de l'injonction à l'activité au sein de nos sociétés. "Il faut aujourd'hui être un bon professionnel, un bon père ou une bonne maman, ainsi que par exemple un sportif accompli", indique le scientifique. De quoi remplir nos agendas et rentrer dans des pressions temporelles de plus en plus fortes.

Comment faire face à cette situation? "Les politiques publiques peuvent par exemple agir sur les horaires d'ouverture des services publics, tels les écoles, crèches ou transports", répond Guillaume Drevon. Ainsi que travailler sur la parité entre hommes et femmes, les mères de famille prenant en charge encore aujourd'hui davantage d'activités contraintes.

Texte web: Tamara Muncanovic

Interviews: Pierre Jenny

Publié le 24 avril 2019 à 21:10 - Modifié le 24 avril 2019 à 21:18