Modifié le 14 février 2019 à 10:22

Le difficile combat contre les abus sexuels à l'école

La difficulté à combattre les abus sexuels de professeurs (vidéo)
La difficulté à combattre les abus sexuels de professeurs (vidéo) L'éclairage d'actualité / 4 min. / le 14 février 2019
Les enseignants abuseurs, souvent appréciés et manipulateurs, jouissent encore trop souvent du silence de leurs collègues. Sous la loupe, deux audits récents montrent les difficultés pour les confondre.

A Neuchâtel, les autorités communales viennent de publier un audit en forme de mea culpa sur les failles dans la traque d'un prof abuseur, soulignant le manque de suivi et de coordination des autorités de l'époque qui expliquent pourquoi il a fallu quinze ans pour neutraliser cet enseignant.

>> Lire: Neuchâtel tire les leçons d'un cas d'enseignant abuseur mal géré

Un rapport du Conseil d'Etat genevois sur les abus sexuels à l'école, paru l'an dernier, pointe de son côté des "manquements", mais pas de dysfonctionnements.

>> Lire: Le Conseil d'Etat genevois livre son rapport sur les abus sexuels à l'école

Ces enquêtes rétroactives sont riches d’enseignements même si les résumés se veulent rassurants, tendant à signifier que les autorités de l’époque n’ont rien à se reprocher même si, avec le recul, on aurait pu faire mieux. Mais une lecture approfondie de ces audits fait ressortir des dysfonctionnements inquiétants.

Mal équipés

Bernard Jaquet, président de l’association Patouch qui fait de la prévention dans les écoles romandes, ne s'étonne pas vraiment de ce constat. Pour lui, nous sommes mal armés face à la violence faite aux mineurs.

"Les politiques, les responsables, Monsieur et Madame Tout-le-monde n'ont pas compris l'ampleur de ce problème", souligne-t-il. "Ils ne sont pas tous formés pour gérer ce genre de problématique. Quand cela se présente, on ne sait pas quoi faire, on essaie de bricoler. Et au final, on se rend compte qu'on n'a pas fait juste, et cela a des conséquences énormes."

Le bricolage dont parle Bernard Jaquet ressort clairement de l'imbroglio politico-administratif neuchâtelois. Ce long processus a permis à un instituteur neuchâtelois de sévir pendant plus de quinze ans avant d'être enfin arrêté, perquisitionné et licencié.

Manipulation

L’audit sur ce cas décrit l’enseignant comme assez "intelligent" pour avoir joué avec les limites dans son comportement et ses gestes avec des élèves, de très jeunes filles en l'occurrence. Il a occupé les autorités scolaires et même la justice à plusieurs reprises depuis 2003 sans jamais être confondu.

En somme, ce ne serait de la faute à personne, mais l’audit dénonce tout de même l’effet "dévastateur" de l’attitude du Département de l’instruction publique de l'époque, qui a donné des leçons de procédure aux autorités scolaires locales, plutôt que d’appuyer leur volonté de licencier l’instituteur en 2004 déjà.

"Pas de 'période de tolérance'"

Mais il arrive aussi de passer complètement à travers des abus, comme l'a montré l'audit mené à Genève. Plusieurs témoignages rétroactifs ont montré que des professeurs ont couché avec des étudiantes sans être inquiétés sur le moment. C'étaient les années 1990, "une autre époque", ont estimé les experts chargés de l’audit. Mais cette manière de relativiser est contestée par Martine Brunschwig-Graf, qui dirigeait l’instruction publique genevoise à l’époque.

"Cela m'a toujours fâchée qu'on dise qu'il y avait une période de tolérance, parce que ce n'est pas vrai. Il y avait juste des gens qui avaient décidé de se taire. C'est très malheureux, et ça se reproduit malheureusement encore aujourd'hui."

Profs séducteurs et appréciés

Martine Brusnchwig-Graf pointe le silence des profs qui refusent l'idée de jouer les "indics" et dit en avoir fait l'expérience. Il existe également un autre obstacle, qu'on retrouve d'ailleurs dans l'affaire neuchâteloise: les profs abuseurs sont souvent très appréciés, séducteurs et manipulateurs.

"Dans les cas que j'ai connus, où j'ai dû prendre la décision définitive de les licencier, c'étaient de bons enseignants et dans pratiquement tous les cas, ils bénéficiaient de l'estime des parents. Des parents nous ont même écrit pour regretter qu'un enseignant s'en aille."

Il est donc très délicat de détecter puis de neutraliser un enseignant qui abuse d'enfants ou d'adolescents. L'espoir du moment, c'est que la parole des victimes se libère. Mais sait-on vraiment mieux entendre et réagir que par le passé? C'est la question qui se pose en priorité pour mieux protéger les enfants.

Ludovic Rocchi/kkub

Publié le 14 février 2019 à 09:49 - Modifié le 14 février 2019 à 10:22

Mesures concrètes

Confrontée aux manquement relevés par l'audit dans le travail de ses prédécesseurs, Monika Maire-Hefti, cheffe du Département neuchâtelois de l'instruction, admet le besoin mettre en place des mesures pour "faire mieux".

"Des mesures concrètes ont été prises à Neuchâtel", a-t-elle expliqué au micro de la Matinale de la RTS jeudi. Le canton exige désormais d'un enseignant qu'il fournisse un extrait de casier judiciaire à l'embauche. Et en cas de comportement inadéquat, l'enseignant indélicat doit obligatoirement être inscrit sur la "liste noire" de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP).

Information et signalement

Tous les cantons ne contribuent toutefois pas à la mise à jour de cette liste, regrette Monika Maire-Hefti. "Je lutte pour que cette liste soit utilisée", affirme la présidente de la Conférence intercantonale de l'instruction publique de la Suisse romande et du Tessin. Depuis 2008, cette liste est obligatoire, mais plus de la moitié des cantons n'ont pas signalé un seul cas.

Un autre angle d'action est l'information aux enseignants pour lutter contre l'omerta: "Dénoncer ne se fait pas facilement, il y a un point à faire auprès des enseignants pour leur rappeler leur devoir de collaboration." Même si une retenue est nécessaire pour ne pas détruire à tort une carrière d'enseignant, Monika Maire-Hefti se dit également favorable à actionner la justice au moindre soupçon: "les dégâts peuvent être irréversibles pour les victimes."

>> Ecouter les explications de Monika Maire-Hefti dans La Matinale: