Modifié le 03 décembre 2018 à 07:14

La sécheresse menace la production des canons à neige en station

Neige artificielle : après la sécheresse, la consommation en eau des stations de ski interroge
Neige artificielle : après la sécheresse, la consommation en eau des stations de ski interroge 19h30 / 4 min. / le 02 décembre 2018
Boire ou skier, il faudra peut-être un jour choisir. Après la sécheresse exceptionnelle qui a touché les Alpes cette année, la production de neige artificielle dans les stations de ski est menacée.

La station de La Clusaz (France) a annoncé privilégier l'eau potable et l'agriculture aux dépens de la production de neige cet hiver. En Suisse, pas de pénurie, mais l'eau est devenue un défi majeur en station.

Depuis deux semaines, les canons à neige tournent à plein régime à Crans-Montana (VS). Dès que le mercure le permet, la station produit de la neige 24h/24h sur 125 hectares pour accumuler un maximum de centimètres en quelques jours et garantir ainsi une sous-couche jusqu'au printemps.

Un million de litre en une heure

Pour Mehdi Djouad, responsable de l'enneigement mécanique de Crans-Montana, "tout se joue maintenant et il faut être à fond sur la production".

En une heure, un million de litres d'eau sont propulsés dans les airs pour produire la neige artificielle. A Crans-Montana, ces canons sont alimentés en eau pompée dans le lac de Chermignon, situé à 1580 mètres d'altitude. Ce bassin est rempli artificiellement plusieurs fois par an par les communes de Lens et de Crans-Montana, via le réseau d'eau potable. "Il y a deux conduites: une pour nous, et l'autre pour l'alimentation en eau potable de la commune de Crans-Montana", explique Mehdi Djouad.

Autant que Porrentruy en un an

En moyenne, la station consomme 400'000 m3 en une saison, soit autant qu'une ville comme Porrentruy (JU) en une année. En Suisse, la consommation moyenne est de 160 litres par jour et par personne. Mais pour les responsables de la station, la question de l'eau ne se pose pas. "On n'a pas vraiment de problème d'eau, vu qu'on est directement branché sur le barrage de Tseuzier, avec sa réserve de 53 millions de m3", expose Clément Crettaz, le directeur des pistes Crans-Montana.

Pour Maurice Perraudin, directeur de production du barrage de Tseuzier, ces 400'000 m3 consommés par les canons à neige de Crans-Montana n'ont certes pas d'impact sur le niveau du lac, mais c'est un manque à gagner pour le barrage. "Quatre cent mille mètres cubes d'eau, cela représente à peu près 1,2 millions de kilowatts/heure, soit une quantité d'énergie qui a une valeur sur le marché. C'est l'équivalent de la consommation annuelle de 240 ménages ou de 7200m2 - un terrain de football - de panneaux solaires en Valais."

Philippe Gaillard, chef technique de la station de La Berra (FR).

Cette année, il y aura un manque d’eau, parce que les sources sont beaucoup plus basses que l’année passée.

Philippe Gaillard, chef technique de la station de La Berra (FR).

Mais toutes les stations n'ont pas la chance d'être reliées à un barrage. À La Berra, station familiale fribourgeoise, les canons sont alimentés par un petit bassin de 3000 m3, rempli dix fois au cours de l'hiver grâce la nappe phréatique. Mais cette année, la station devra faire attention, selon Philippe Gaillard, chef technique de la station.

"Il y aura un manque d'eau, parce que les sources sont beaucoup plus basses que l'année passée", explique-t-il. Même s'il pleut beaucoup dans les prochains jours, la station n'a pas de moyens de stocker l'eau de pluie. La Berra peut néanmoins compter sur le réseau d'eau potable, puisqu'elle récupère le trop-plein de la commune pour alimenter son bassin. "Au lieu que cette eau aille au ruisseau, on la récupère pour la mettre dans notre bassin mécanique", indique Philippe Gaillard.

Jean-Bruno Wettstein, ingénieur agronome.

Ce n’est pas impossible qu’un jour, on favorise la production de nourriture par rapport aux loisirs d’hiver.

Jean-Bruno Wettstein, ingénieur agronome

Mais pomper dans les nappes, les torrents ou encore dans l'eau potable peut avoir des conséquences directes pour les alpages qui utilisent dans certains secteurs les mêmes sources d'eau. Dans la région du balcon du Jura, Jean-Bruno Wettstein, l'ingénieur agronome spécialisé depuis 40 ans dans la question de l'approvisionnement en eau à Sainte-Croix, constate que les pénuries sont de plus en plus préoccupantes.

Entre neige artificielle et agriculture, il faudra un jour choisir: "Je ne suis pas sûr que tout le monde ait conscience de la gravité du problème par le simple fait que peu de gens sont touchés. Ce n'est pas impossible qu'un jour, on favorise la production de nourriture par rapport aux loisirs d'hiver. On n'en est pas encore là parce que les enjeux économiques des stations de ski sont énormes", explique-t-il.

Elodie Magnier, hydrologue.

Plutôt qu'en novembre, la question de l’eau potable se pose plus tôt, en pleine saison, au moment de la fréquentation touristique accrue dans les stations.

Elodie Magnier, hydrologue

L'enjeu est de taille pour les stations romandes, qui restent très discrètes sur leur consommation (voir encadré). La station de Verbier (VS) n'a pas voulu communiquer de chiffres, tout comme celle de Champéry (VS), qui vient de construire une retenue gigantesque de 90'000 m3. Cette retenue doit être alimentée par deux torrents de montagne, La Naulaz et Le Seumon. Mais ces deux sources sont sèches, comme l'a constaté sur place l'hydrologue Elodie Magnier.

"Il n'y a pas d'écoulement et nous entrons dans la saison hivernale, donc théoriquement les écoulements ne devraient pas augmenter dans les semaines à venir, ce qui peut poser un problème pour le remplissage de la retenue", indique-t-elle.

L'eau, source de conflits

Spécialisée dans les captages d'eau dans les Portes du Soleil, Elodie Magnier craint que les conflits autour de l'eau n'aillent crescendo dans les prochaines années. "On produit souvent la neige en début de saison hivernale, donc entre mi- et fin novembre. Or, la question de l'eau potable se pose plutôt en pleine saison au moment de la fréquentation touristique accrue dans les stations. Il est donc souvent trop tard quand on se rend compte que l'on a trop prélevé pour l'enneigement artificiel."

Cécile Tran-Tien/kkub

Publié le 02 décembre 2018 à 20:23 - Modifié le 03 décembre 2018 à 07:14

Contrôles "sporadiques" de l'Etat

Contacté, le chef du Service de Protection de l’environnement du canton du Valais reconnaît que les contrôles sur les captages d’eau dans les sources sont effectués "de manière sporadique et non systématique, comme des contrôles radars sur la route", alors que les stations multiplient les projets pour stocker de grandes quantités d’eau.

La station de Crans-Montana a déposé un dossier pour construire un bassin de 400'000 m3 sur le glacier de la Plaine Morte. Son objectif: récupérer les millions de mètres cube d’eau générés chaque été par la fonte du glacier.

Consommation d’eau pour la neige artificielle en 2017-2018

Crans Montana (VS): 380'000 m3
Villars-Gryon-Les Diablerets (VD): 216'000 m3
Champéry (VS): ne communique pas mais possède une retenue de 90'000m3
Verbier (VS): ne communique pas mais selon nos informations, 60'000 m3 fourni par la commune de Riddes et 100'000 m3 fourni par Bagnes
La Berra (FR): 30'000 m3