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"L'Instagram du porno" en plein boom depuis la crise sanitaire

Le mannequinat érotique indépendant fleurit sur les réseaux sociaux. [RTS]
Le mannequinat érotique indépendant fleurit sur les réseaux sociaux. / 19h30 / 4 min. / le 9 mai 2021
Elles s'appellent OnlyFans ou MYM. Ces plateformes, surnommées "Instagram du porno", ont vu le nombre des abonnements exploser depuis le début de la crise sanitaire, démocratisant l'accès à l'industrie du sexe. Enquête sur un phénomène de société.

Depuis plus d'un an, quand Nymphéa* se pomponne et enfile ses tenues les plus sexy, ce n'est pas pour une soirée privée, mais pour une séance de photos ou de vidéos. Des contenus que la Vaudoise de 32 ans crée elle-même et qu'elle publie ensuite sur OnlyFans et MYM, deux réseaux sociaux qui ne censurent pas la nudité. Des publications consultées par des internautes qui ont payé un abonnement au compte de Nymphéa pour y accéder.

"Le fait de m'exposer, de m'exhiber, ne me gênait pas trop. Je me suis donc dit: pourquoi ne pas vendre ces photos", explique à la RTS la jeune femme. "En tout cas, je m'amuse. Et c'est cet aspect-là de l'expérience que j'aime bien. Je n'en vis pas, je n'ai donc pas de pression pour gagner des abonnés. C'est plutôt un passe-temps."

Un passe-temps qui lui rapporte tout de même entre 600 et 1000 francs par mois grâce à ses selfies sexy et vidéos érotiques. Le tout pour un public principalement composé d'hommes, qui ont la possibilité d'écrire et ainsi interagir avec Nymphéa. "Mes abonnés sont adorables", raconte-t-elle. "La plupart me soutiennent et me disent que c'est super. J'ai rarement des messages qui me rabaissent."

Tendance à une évolution "exponentielle"

Même si dans leurs vidéos de promotion elles se présentent comme des réseaux sociaux classiques, les plateformes telle qu'OnlyFans sont principalement associées aux contenus érotiques, voire pornographiques, qu'elles diffusent. Au point d'avoir gagné le surnom "d'Instagram du porno." Et d'être citées dans un morceau de Beyoncé.

Un "Instagram du porno" qui a connu un succès retentissant depuis le début de la crise sanitaire. OnlyFans est ainsi passé de près de 20 millions d'utilisateurs et utilisatrices avant la pandémie à plus de 120 millions aujourd'hui, selon le Financial Times. En Suisse, l'occurrence de ce site dans les requêtes Google a également augmenté en un an. Contacté par la RTS, OnlyFans n'a pas répondu à nos questions sur ses abonnements suisses.

"Il y a eu une nette tendance à l'évolution de ces plateformes de manière exponentielle", confirme Salomé Donzallaz, assistante-doctorante à l'Université de Neuchâtel en sociologie économique. "L'interdiction de contact physique édicté à cause de la pandémie a décuplé les demandes faites en ligne, que ce soit sur OnlyFans ou sur l'ensemble des sites de 'live cam' (show érotique via caméra en direct, ndlr)."

Sauf qu'à la différence de plateformes plus anciennes, OnlyFans ne prélève qu'une part de 20% de ce qui est versé via les abonnements, contre 50 voire 60% pour certains sites de live cam. De quoi séduire au-delà du cercle des travailleuses et travailleurs du sexe numérique.

Risques de fuites sur internet

Simon Vendeme fait partie de ceux qui ont commencé à publier du contenu sur OnlyFans l'an dernier. Le youtubeur français possédait déjà une certaine notoriété avant de se lancer, principalement dans le milieu LGBT+. Son arrivée sur la plateforme a donc été médiatisée. Et si ses fans ont plutôt bien réagi à ce nouveau contenu plus sexy que sur YouTube, cela n'a pas été le cas du grand public.

"J'ai dû faire face à une vague de haine, des menaces de mort et des commentaires homophobes. Cela a été compliqué à gérer, mais j'ai préféré rebondir", raconte le jeune homme de 21 ans. "Je pense qu'il y a encore un énorme tabou autour du corps, de la nudité, de la sexualité. En parler et l'assumer comme je le fais, je comprends que cela dérange certaines personnes, mais pour moi cela n'a rien de choquant."

Celui qui dit gagner environ 4000 euros par mois grâce à OnlyFans a connu une autre mauvaise expérience sur la plateforme: une de ses photos a fuité et a été partagée en dehors du réseau social. "J'ai entamé des démarches judiciaires et cela ne s'est jamais reproduit", précise-t-il.

Fuites, mais aussi présence d'utilisatrices et utilisateurs mineurs sur le site, comme l'a révélé la BBC l'an dernier: le réseau social britannique fait régulièrement les gros titres de la presse pour ses aspects plus sombres. Il a néanmoins renforcé sa politique de vérification d'âge depuis ces révélations.

Empouvoirement et militantisme

Au-delà de ces polémiques, pour ses créateurs et créatrices de contenu, OnlyFans a avant tout le mérite d'offrir une solution technologique - et financière - là où d'autres censurent. "Je me suis aussi inscrit sur la plateforme parce qu'on me sexualisait déjà beaucoup sur les autres réseaux sociaux", explique Simon Vendeme. "En créant cet espace dédié à ceux qui voulaient en voir davantage, j'ai essayé d'en tirer quelque chose pour moi." Soit une manière de reprendre le contrôle sur son image.

"Cet aspect d'empouvoirement, d'émancipation, voire de réappropriation de certaines formes de sexualité qui étaient marginalisées, est une dimension très importante chez les créateurs et créatrices de contenu", confirme Salomé Donzallaz. "Tout comme l'idée que les normes en vigueur dans le milieu érotico-pornographique sont très structurantes, mais que désormais on peut avoir un discours sur la diversité des corps", indique la sociologue.

C'est le cas notamment de la Vaudoise Nymphéa, qui affiche fièrement ses rondeurs dans ses publications. "Je n'ai pas beaucoup de femmes qui me suivent. Mais les rares qui le font me disent que cela leur redonne confiance en elles. Et ça aussi, c'est gratifiant."

Muriel Favre et Tamara Muncanovic

(*): pseudonyme, nom connu de la rédaction

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