Chloroquine, la science sous le feu des projecteurs

Grand Format Covid-19

Diego Vara - Reuters

Introduction

Présentée à la mi-mars comme un remède miracle, la chloroquine est abandonnée par l'OMS trois mois plus tard. De l'espoir au désaveu, l'histoire de cette molécule met en lumière la réalité de la science, faite d'incertitudes et de tâtonnements.

Du paludisme au coronavirus

Chapitre 01

C'est une molécule qui a fait la Une des journaux durant la crise sanitaire. La chloroquine, un nom qui sonne familier depuis que l'infectiologue marseillais Didier Raoult en a vanté les mérites.

Ce sont en réalité les scientifiques chinois qui ont expérimenté en premier la molécule. Comme souvent face à une nouvelle maladie, les chercheurs testent les traitements existants. La chloroquine est commercialisée depuis près de 80 ans dans la lutte contre le paludisme. Elle s'est révélée efficace contre d'autres virus, comme celui de la rage, de la poliomyélite ou Ebola. Son dérivé, l'hydroxychloroquine, est utilisé dans le traitement de maladies auto-immunes.

>> Revoir le sujet du 19h30 sur les premiers essais cliniques:

Pandémie de Covid-19: l'espoir de la chloroquine. [RTS]
19h30 - Publié le 22 mars 2020

Les résultats des études initiales en février 2020 semblent prometteurs, mais ils restent préliminaires. En France, Didier Raoult annonce dans une vidéo YouTube les premiers résultats de l'essai clinique mené à l'Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille. Après six jours de traitement avec de l'hydroxychloroquine, le virus aurait disparu chez trois quarts des personnes.

Mais ces résultats sont pointés du doigt. En raison de la taille de l'échantillon d'abord: seules une vingtaine de personnes ont reçu le traitement. Ensuite à cause de l'absence de comparaison avec d'autres patients qui reçoivent un placebo. Impossible de savoir si l'amélioration de la maladie est due à la chloroquine ou à un autre facteur.

La débat autour de la molécule s'enflamme. Invitée dans le 19h30 du 23 mars, la professeure Alexandra Calmy se dit méfiante face à ce qu'elle qualifie d'"opération de communication".

Et l'infectiologue aux Hôpitaux universitaires de Genève d'ajouter: "Cela n'empêche pas de considérer ce traitement: il a des propriétés qui pourraient le rendre intéressant dans le traitement du Covid-19. Mais on ne peut pas se permettre de dire que c'est un médicament miracle."

Dans le monde entier, des essais cliniques sont lancés. La méthodologie des premières études est souvent critiquée. L'échantillon est trop petit ou l'étude n'est pas validée par des relecteurs spécialisés (peer review). Des choix liés à l'urgence de la situation, mais qui aboutissent sur des résultats peu solides.

>> Comment faire le tri dans les publications sur le coronavirus? Le point dans la Matinale:

Le SARS-CoV-2 (les petits ronds bleus) vu grâce à la microscopie électronique à balayage. Le virus est aussi connu sous les noms de 2019-nCoV, Covid-19, ou, plus communément, de "coronavirus". [National Institutes of Health (NIH) - Keystone/epa/niaid-rml]National Institutes of Health (NIH) - Keystone/epa/niaid-rml
La Matinale - Publié le 4 juin 2020

Médiatisation des scientifiques

Chapitre 02

GERARD JULIEN - AFP

Au coeur du débat sur la chloroquine, une voix se fait plus forte que les autres: celle du professeur Didier Raoult. Depuis la mi-mars, il revendique l'utilisation systématique de la molécule sur les malades de son institut. Selon lui, il serait immoral de ne pas le faire.

Face aux critiques sur la méthodologie de ses études, le professeur s'emporte. Aux questions des journalistes, il répond: "Vous ne pouvez pas comprendre."

>> Regarder la compilation d'extraits d'interviews de Didier Raoult par L'Obs

Un manque de transparence dangereux pour l'image de la science, selon Huma Khamis, vice-présidente de lʹAssociation suisse du journalisme scientifique.

"La science est une boîte noire qui est acceptée par le public car elle a un impact sur la société. Les citoyens sont en droit de comprendre et d'attendre des réponses", argumente la journaliste de la RTS dans l'émission Médialogues.

Pourtant, nombreux sont ceux qui apprécient l'anti-conformisme de Didier Raoult. Et ce professeur tire profit de cette attention pour faire passer son message.

>> Ecouter le sujet complet sur le débat autour de Didier Raoult début avril:

L'infectiologue Didier Raoult préconise la chloroquine pour traiter le Covid-19 [Christophe Simon - AFP]Christophe Simon - AFP
Tout un monde - Publié le 6 avril 2020

"Didier Raoult a utilisé la logique médiatique comme une manière de court-circuiter les méthodes habituelles de validation scientifique. On peut dire que c'est une sorte de populisme médical et scientifique", déclare la sociologue de la communication Laurence Kaufmann dans l'émission Forum.

L'experte ajoute qu'une telle mise en avant contraste avec le caractère collectif de la science. La starification des scientifiques risque de nuire à la collaboration nécessaire à la recherche.

On a envie de croire qu'un traitement fonctionne, parce qu'on ne veut pas rester démunis.

La médecin Samia Hurst est la voix qu'on écoute sur les questions d'éthique [RTS]
Samia Hurst, directrice de lʹInstitut éthique, histoire et humanités de lʹUniversité de Genève

La médiatisation de Didier Raoult contraste avec la position d'autres scientifiques. "Il faut une certaine humilité actuellement lorsqu'on parle du traitement du Covid-19, parce qu'on a pas pour l’instant de médicament miracle ni d’étude très convaincante", confie la professeure aux HUG Alexandra Calmy à la RTS.

Habitués à travailler dans l'ombre, les chercheurs sont sous le feu des projecteurs. Le public et les politiques sont suspendus à leurs lèvres, en attente de réponses.

Mais la communauté scientifique ne peut pas les rassurer. Face à ce nouveau virus, les chercheurs n'ont aucune certitude. Ils tâtonnent, se trompent parfois, le tout devant les regards attentifs du monde entier. Ils peuvent se laisser influencer par un lien d'intérêt ou par un "biais enthousiaste".

"C'est simplement l'envie qu'un traitement marche parce qu'on veut sauver des vies. C'est un mécanisme extrêmement puissant. On a envie de croire qu'un traitement fonctionne, parce qu'on ne veut pas rester démunis", affirme la bioéthicienne Samia Hurst au micro de Forum.

Le mythe de la science omnisciente s'effondre.

Utilisation expérimentale en Suisse

Chapitre 03

John Locher - AP Photo

Le 18 mars, l'OMS intègre la chloroquine à son étude Solidarity, qui teste plusieurs médicaments contre le Covid-19. Les hôpitaux suisses rejoignent ce programme de recherche et se lancent en parallèle dans des essais cliniques à l'interne.

>> Lire aussi: Les chercheurs mettent les bouchées doubles contre le coronavirus

Les cliniques et hôpitaux suisses n'attendent pas le résultat des études pour prescrire de la chloroquine. Une enquête de la RTS révèle qu'à la mi-avril, plus de 40% des patients hospitalisés au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) reçoivent ce traitement. La proportion atteint même 85% aux soins intensifs à Genève.

Pourquoi utiliser un médicament dont l'efficacité n'est pas prouvée?

"Dans une épidémie, nous devons travailler avec l'inconnu. Ce n'est pas parce qu'un médicament n'a pas fait preuve de toute son efficacité qu'on ne devrait pas le donner si la balance est en faveur du doute", explique au 19h30 Laurent Kaiser, chef du service des maladies infectieuses aux HUG.

C'est un pari, admettent les spécialistes. Mais un pari peu risqué. Oriol Manuel, médecin adjoint au service des maladies infectieuses au CHUV, souligne que les médecins n'avancent pas en terrain inconnu. "On a donné des millions de doses de chloroquine en Afrique contre le paludisme. On connaît donc bien le médicament et ses effets secondaires", annonce-t-il dans une interview pour Swissinfo.

Utiliser la chloroquine ou non, le choix final revient aux patients. Ce sont parfois même eux qui demandent le traitement. Les médecins leur expliquent alors l'incertitude et les risques du médicament, avant de prendre ensemble la décision. Une pratique qui n'est pas rare en médecine, souligne la médecin et bioéthicienne Samia Hurst dans l'émission CQFD.

>> L'enquête complète sur l'utilisation de la chloroquine en Suisse à la mi-avril: 

Plus de 40% des personnes hospitalisées au CHUV et aux HUG ont été traitées avec de la chloroquine. [RTS]
19h30 - Publié le 10 avril 2020

Le scandale du Lancet

Chapitre 04

Jonas Jacobsson - Unsplash

Le 22 mai, la revue scientifique The Lancet publie une vaste étude qui conclut à l'inefficacité de la chloroquine. L'article soutient même que la molécule augmente le risque de décès. Il se fonde sur les données de 96'000 patients de 671 hôpitaux.

Suite à la publication, l'OMS stoppe les essais cliniques sur la chloroquine.

Les critiques émergent. Des scientifiques remettent en question l'intégrité des données. La société qui les a fournies refuse de les transmettre pour vérification. Nommée Surgisphere, elle est dirigée par un des auteurs de l'étude.

Le 4 juin, les trois autres auteurs se rétractent. Ils ne peuvent pas garantir la véracité des données.

>> Le site Retraction Watch liste tous les articles scientifiques retirés. De février à juin, il en recense 22 autour du Covid-19.

Comment une revue spécialisée a-t-elle pu laisser publier une étude erronée, alors que des experts ont validé la publication?

La faute au climat d'urgence, selon Bertrand Kiefer, médecin et rédacteur en chef de la Revue médicale suisse. "Cet environnement d'une extraordinaire pression à la rapidité, à être le premier à sortir quelque chose, est extrêmement malsain pour la science", affirme-t-il dans le 19h30.

>> Regarder le sujet complet du 19h30 sur le retrait de l'étude du Lancet:

L'étude du Lancet qui prétendait démontrer l'inefficacité de l'hydroxychloroquine dans la lutte contre le Covid-19 a été retirée. [RTS]
19h30 - Publié le 5 juin 2020

La rétractation d'une publication n'est pourtant pas si rare. Pour Alexandra Calmy, responsable de l'Unité VIH aux HUG, ce n'est pas négatif. "Cela montre que la science est en marche. Elle avance, parfois elle recule aussi. La science n'est pas monolithique", illustre l'infectiologue dans Forum.

La science est en marche. Elle avance, parfois elle recule aussi.

Comment faire le tri parmi les milliers d'études publiées sur le coronavirus? Interview d'Alexandra Calmy [RTS]
Alexandra Calmy, médecin responsable de l'Unité VIH aux HUG

Désaveu et dexaméthasone

Chapitre 05

Yves Herman - Reuters

Après la rétractation de l'article du Lancet, l'OMS reprend les tests cliniques sur la chloroquine. Mais cela ne dure pas. Les grands essais, Solidarity et l'étude britannique Recovery, livrent leurs premiers résultats. Ils concluent que l'hydroxychloroquine ne réduit pas la mortalité des patients hospitalisés.

Le 17 juin, l'OMS met un terme aux essais cliniques sur l'utilisation de la chloroquine chez les patients hospitalisés.

>> Ecouter le sujet du 12h30 sur l'arrêt des essais de l'OMS sur l'hydroxychloroquine:

Une tablette d'hydroxychloroquine. [Rafiq Maqbool - AP Photo/Keystone]Rafiq Maqbool - AP Photo/Keystone
Le 12h30 - Publié le 18 juin 2020

Mardi 16 juin, les responsables de l'essai Recovery font une autre annonce. La dexaméthasone réduirait significativement la mortalité chez les malades gravement atteints par le Covid-19. Un effet valable pour un tiers des patients sous respirateur, et un cinquième des patients sous oyxgène.

Ce puissant anti-inflammatoire est considéré comme le premier traitement capable de diminuer la mortalité du virus. L'OMS salue une "percée de la recherche" et recommande d'augmenter la production. En Suisse, les hôpitaux universitaires font des réserves, a appris la RTS.

>> Lire aussi: Les hôpitaux suisses prennent les devants et font des stocks de dexaméthasone

Faut-il craindre que la dexaméthasone suive le même chemin que la chloroquine?

Jérôme Pugin, médecin-chef du service des soins intensifs des HUG, est optimiste. "C'est une étude robuste, avec 11'500 malades introduits dans cet essai, et la participation de plus de 150 hôpitaux britanniques", exprime-t-il dans Forum.

Les résultats ont été annoncés dans un communiqué de presse de l'Université d'Oxford. Ils n'ont pas encore été publiés. Reste donc à voir s'ils seront validés par la relecture par les pairs.

Une vérification qu'attend le professeur Thierry Calandra, chef du service des maladies infectieuses au CHUV. L'expérience de la chloroquine aura servi de leçon. "On a appris à être un peu plus prudents", conclut-il dans l'émission CQFD.

>> Le sujet de CQFD pour tout savoir sur la dexaméthasone:

La dexaméthasone est un traitement à base de corticostéroïde.
PVV/Science Photo Library
AFP [PVV/Science Photo Library - AFP]PVV/Science Photo Library - AFP
CQFD - Publié le 18 juin 2020

>> Le débat dans Forum: la science sort-elle gagnante de la crise du Covid-19?

Le débat - La science sort-elle gagnante de la crise du Covid-19? [RTS]
Forum (vidéo) - Publié le 22 juin 2020

>> Pour aller plus loin, retrouvez notre dossier complet sur le coronavirus