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Les champignons pourraient être l'avenir de l'humanité

L'affiche du film "The mushroom speaks" de Marion Neumann.
Intermezzo Films [Intermezzo Films]
Les champignons vont-ils sauver le monde? / CQFD / 20 min. / le 21 mars 2022
De la décontamination des sols à leurs super-pouvoirs de dégradation des déchets, les mycètes pourraient bien devenir les meilleurs amis de l'Homme. Le film suisse "The Mushroom speaks" s'intéresse à ces êtres qui ne sont ni des animaux, ni des végétaux et qui passionnent les scientifiques.

Les champignons font partie d'un règne à part dans la classification des êtres vivants: celui des fungis ou des mycètes. Ni animaux, ni végétaux, ils sont assez méconnus. Le nombre des espèces recensées s'élève à 180'000 et il en resterait encore au moins six millions à découvrir.

Leurs caractéristiques est de posséder des tissus peu différenciés, sans chlorophylle, formés de réseaux de filaments. Ces organismes intéressent de plus en plus le monde scientifique, mais aussi le grand public, surtout en raison de leur capacité à dégrader toutes sortes de produits, comme les plastiques, les tissus, les hydrocarbures ou même des produits phytosanitaires.

Le champignon, un allié

Cette idée de sortir de l'impasse grâce aux champignons existe déjà depuis les années 1960, avec notamment la pensée de l'ethnobotaniste Terence McKenna.

Egalement écrivain et philosophe, il a beaucoup travaillé aussi sur l'effet psychotrope de certains champignons. Dans une archive qui apparaît dans le film "The Mushroom speaks", il dit ceci: "Je ne pense pas que l'on trouvera par nous-mêmes une porte de sortie. Et je ne pense pas qu'en tant qu'espèce nous pouvons sauver la planète par nous-mêmes. Nous devons trouver un partenaire. Nous devons trouver un allié. Dans cette situation, le champignon a une incroyable capacité à régler les problèmes. Et comme nous pouvons lui parler, lui poser des questions, nous pouvons avoir une perspective non humaine sur les problèmes de l'humanité".

>> La bande-annonce de "The Mushroom speaks":

Terence McKenna a inspiré toute une communauté à travers le monde. Un mouvement citoyen, voire même militant, se mobilisant pour développer le potentiel des champignons et tester leur capacité à dégrader différents matériaux.

Il existe aussi un mouvement basé à Portland, aux Etats-Unis, se nommant "Radical Mycology", fondé par Peter McCoy: il a mis en place des ateliers pour faciliter l'accès du public à la connaissance des champignons – dont certains ont été organisés à Genève – afin de remettre ces organismes au centre des interactions entre les êtres humains et l'environnment.

Pour lui, la mycologie devrait être accessible avec des données "en open-source" pour faire évoluer le bien-être des sociétés et de l'écosystème en général: "J'en suis ravie, ça fait des années qu'on essaie de mettre en avant le potentiel illimité des champignons", s'enthousiasme Katia Gindro, responsable du groupe Mycologie de l'Agroscope de Changins. "Les champignons nous offrent leurs bénéfices, tant au niveau médical qu'environnemental", ajoute-t-elle au micro de CQFD.

Les partisans de ces mouvements citoyens liés au développement de la mycologie comme solution écologique font évoluer la science de façon pratique, en adhérant à la science participative, avec des expériences chez eux, et il arrivent à des résultats concrets: "Les champignons sont au cœur de toute vie et il est temps de que la science pure, dans les laboratoires, s'y intéresse", souligne Marion Neumann, qui a suivi ces mouvements pour son film.

Une grande mycothèque

A l'Agroscope – le centre de recherche pour l'agriculture de la Confédération – a été constituée dès les années 1990 une mycothèque, soit une banque de champignons, qui comporte plus de 3500 souches.

"Ce fonds représentait essentiellement les champignons pathogènes des plantes et des cultures", explique la scientifique. Au fil des contacts avec des mycologues professionnels ou amateurs, la biodiversité de la collection a augmenté: "Tout est séquencé au niveau de l'ADN: il y a donc une grande traçabilité". Ce mycoscope est consultable en ligne – toutes les espèces ne sont toutefois pas à disposition du public.

Chaque année, environ 200 à 300 nouvelles souches y sont ajoutées: "Oui! Par exemple, si on fait la communauté des champignons qui vit dans un arbre de nos forêts ou dans une vigne, on va trouver 50, 60, 70 espèces qui cohabitent. Donc cela fait 70 espèces de plus pour notre mycothèque".

Les champignons sont partout, depuis le sol jusqu'à la stratosphère. On les retrouve dans la pluie ou, par exemple, le sable du Sahara qui a parcouru des kilomètres pour venir se déposer dans nos contrées.

>> Mycena roseoflava, un champignon phosphorescent originaire de Nouvelle-Zélande, découvert en 1964:

Diversité infinie

Autre particularité des champignons, ils peuvent eux-mêmes générer de nouvelles espèces: "Ils ont trois mode de reproduction: sexuellement, comme le bolet ou la chanterelle, a-sexuellement, en produisant eux-mêmes des spores, ou alors par un troisième moyen qui est la para-sexualité. C'est-à-dire qu'eux-mêmes vont faire un brassage génétique sur eux-mêmes et générer de nouvelles espèces", explique Katia Gindro.

Pour donner une analogie, c'est comme si nous, les êtres humains, en nous coupant, nous pouvions générer un tissu cicatriciel différent: "Un mycologue, de son vivant, a la chance de voir plein de nouvelles espèces apparaître, ce qui n'est pas le cas d'un autre biologiste".

Pouvoir se diversifier à l'infini représente une utilité, un partenariat avec l'humain infini. A l'Agroscope, les champignons sont par exemple exploités "pour produire ce qu'ils ne produisent pas habituellement: de nouvelles molécules qui ont des activités biologiques intéressantes, dont des fongicides naturels. Ses activités biologiques vont de l'anticancéreux aux fongicides jusqu'aux antibactériens contre les bactéries multirésistantes".

Pour la mycologue, "c'est un fait: les champignons peuvent sauver le monde".

>> Une vidéo de l'Agroscope sur la mycothèque de Changins:


Interview radio: Sophie Iselin

Version web: Stéphanie Jaquet

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