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"On avait tout en main il y a 40 ans pour éviter la catastrophe climatique", fustige un chercheur

Washington suspend les forages de pétrole dans une zone protégée de l'Arctique. [Sylvain Cordier - AFP]
On avait tout en mains il y a 40 ans pour éviter la catastrophe climatique, selon le chercheur Keith Larson / Tout un monde / 6 min. / le 8 novembre 2021
Toutes les conditions étaient réunies il y a 40 ans pour éviter l'emballement du réchauffement climatique post-industriel, des connaissances aux outils technologiques, à peu de choses près, affirme le chercheur américain Keith Larson dans l'émission Tout un monde.

Keith Larson n'attend pas plus de la deuxième semaine de la COP26 que de la première. Depuis 10 ans à la tête du Centre de recherche sur les impacts climatiques à Abisko, en Laponie suédoise, il peut se targuer d'une vue globale sur la situation actuelle.

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La COP26 "sera un échec", avance-t-il. "Nous ne négocions pas une date de fin de l'utilisation des combustibles fossiles. Pendant des décennies, nous avons traité le changement climatique comme s'il s'agissait d'une responsabilité individuelle: 'mangez moins de viande, volez moins, faites moins d'enfants, changez vos ampoules!' La majorité des gens dans le monde n'ont pas ce choix. Alors, nous avons commencé à parler de nos empreintes écologiques, ce qui n'est qu'une autre version de la responsabilité individuelle. Et puis nous avons commencé à acheter des compensations carbone et à planter des milliers d'arbres pour nous donner bonne conscience quand nous volons."

Vitesse de réduction et émissions négatives

Mais la réalité, souligne le chercheur, est que la plupart de ces arbres meurent. "Si vous plantez 2000 arbres, trois d'entre eux vivent jusqu'à 100 ou 50 ans."

"Ce que la plupart des gens ne réalisent pas à propos de l'Accord de Paris et à propos de ce que nous négocions à la COP26, ce sont deux choses: nous parlons de la vitesse à laquelle nous réduirons nos émissions de carbone, mais il ne s'agit même pas d'arriver complètement à zéro. Et deuxièmement, on parle d'émissions négatives, mais cela repose sur une technologie que nous devons encore inventer, qui n'existe pas maintenant, et on suppose qu'il y aura un intérêt économique à retirer le carbone de l'atmosphère et l'injecter dans le sol", expose-t-il.

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Le pessimisme de Keith Larson ne se limite pas uniquement aux décision politiques, car il y a surtout ce qu'il observe sur le terrain. Pour lui, la machine climatique a commencé à s'emballer: l’être humain a ouvert la boîte de Pandore dans le Grand Nord, où le climat se réchauffe à présent deux à trois fois plus vite que partout ailleurs sur la planète.

"L'Arctique est le système de refroidissement de la Terre. Donc, si l'Arctique commence à stocker plus de chaleur, il va également libérer plus de dioxyde de carbone et de méthane, à cause des processus naturels. Le permafrost va dégeler, et ce sol qui dégèle contient beaucoup de carbone. Nous prévoyons que d'ici la fin du siècle, ce permafrost qui ne représente que 12% des terres mondiales pourrait envoyer 100 gigatonnes de gaz carbonique supplémentaires dans l'atmosphère", décrit le scientifique.

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"Même si demain, toute la population de la planète éteignait d'un coup la totalité de ses sources de gaz à effet de serre, nous en avons déjà envoyé tellement dans l'atmosphère que la Terre continuerait quand même à se réchauffer pendant des siècles et peut-être même pendant des centaines de milliers d'années", alerte-t-il.

>> Ecouter aussi le sujet du 12h30 sur le réchauffement climatique en Laponie:

Le projet minier inquiète la communauté sami, en Laponie. [Stoyan Nenov  - Reuters]Stoyan Nenov - Reuters
Le réchauffement climatique est deux à trois fois plus important en Laponie qu’ailleurs / Le 12h30 / 2 min. / le 8 novembre 2021

Et cette bombe à retardement liée au permafrost n'est pas vraiment intégrée dans le dernier rapport du GIEC, et donc pas prise en compte dans les négociations de la COP26.

Comme solutions, pour Keith Larson, la science a fait sa part du travail. Ce qu'il faut maintenant, selon lui, c'est travailler sur les consciences, les mentalités, sur notre cerveau.

"Nous ne vivons chacun que 4000 semaines environ sur cette planète, et nous avons créé cette idée que le bonheur vient d'éléments matériels. Ensuite, lors des négociations sur le climat à la COP, nous avons l'arrogance de dire que tout tourne autour de la Chine. Mais on ne se demande jamais pourquoi presque tout ce qu'on achète dans les magasins vient de Chine? On dit qu'on s'inquiète pour les droits de l'Homme, les Ouïghours, la Birmanie. Mais nous n'avons aucun problème à acheter des téléphones portables fabriqués avec des terres rares extraites par des enfants-esclaves en Afrique."

Le changement climatique n'est pas une crise de la planète, c'est une crise humaine.

Keith Larson, chef du Centre de recherche sur les impacts climatiques à Abisko, en Laponie suédoise. [Jonathan Nackstrand - AFP]
Keith Larson

Pour le chercheur, il y a donc quelque chose dans notre psychologie que nous devons mieux comprendre pour appréhender ces problèmes. "Je pense que lorsqu'on parle de changement climatique, de perte de biodiversité, les journalistes doivent passer plus de temps avec des psychologues, des neuropsychologues, des personnes qui étudient le cerveau et qui étudient le comportement humain. Parce qu'à ce stade, vous pouvez aller sur internet et trouver tout ce dont vous avez besoin pour découvrir le fonctionnement de notre système climatique et comment il pourrait être moins mauvais ou incroyablement mauvais à l'avenir. Mais nous devons comprendre que le changement climatique n'est pas une crise de la planète, c'est une crise humaine. C'est tout!"

Face à cette "crise humaine", les moyens de l'atténuer assez rapidement existent déjà. Car au-delà d'une prise de conscience sur notre mode de consommation, il y a toutes les alternatives possibles en matière d'énergie, et une bonne partie de ces technologies ne datent pas d'aujourd'hui.

Premier rapport du GIEC en 1990

"Le premier rapport du GIEC est sorti en 1990. Cette année-là, si nous avions mis fin aux subventions des combustibles fossiles, si nous avions fixé une date de fin pour leur utilisation, si nous avions créé une taxe sur le carbone, nous aurions pu commencer à utiliser l'argent de cette taxe et d'autres ressources pour commencer à améliorer la vie des gens de manière authentique", regrette Keith Larson.

"Nous aurions aujourd'hui un smartphone dans notre poche. Nous aurions aussi Netflix. Mais la plupart des personnes dans le monde, qui vivent dans les grandes villes, ne souffriraient pas de la pollution, car elles seraient alimentées par les énergies renouvelables. Ces technologies existent depuis les années 1970! Il y avait des panneaux solaires sur la Maison Blanche dans les années 70, quand Jimmy Carter était président. Mais nous avons laissé quelqu'un ou un groupe de personnes avec leurs "belles histoires" (pour le chercheur, le lobby du pétrole notamment, ndlr) détourner notre culture."

Pour la petite histoire, il y a bel et bien eu 32 panneaux solaires installés par le président américain Jimmy Carter sur la Maison Blanche, en 1979, en guise de réaction à la crise pétrolière. Sept ans plus tard, Ronald Reagan faisait discrètement démonter l’installation. Mais ces panneaux ont été dénichés en 2010 par les artistes suisses Christina Hemauer et Roman Keller, qui ont consacré un film documentaire à cette histoire.

Pour Keith Larson, le crash climatique est inéluctable. Mais il garde espoir en l'humanité et ses capacités d'adaptation dans un monde qui sera de plus en plus invivable, et surtout espoir dans l'évolution des espèces.

Propos recueillis par Fouad Boukari

Adaptation web: Katharina Kubicek

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