Des passants sur une grande carte du monde en marbre à Lisbonne, au Portugal.

Futur antérieur

Publié le 23 janvier 2018 à 11:25

L'humanitaire à l'ère du tout numérique

A l’ère du tout numérique ou presque, humanitaires et défenseurs des droits de l’homme s’adaptent et intègrent progressivement les nouvelles technologies à leurs pratiques, quitte à surprendre et bouleverser parfois quelques certitudes. Tous s’interrogent aussi et s’inquiètent quelquefois face aux défis et dangers de ces nouvelles technologies. Sont souvent cités la protection des données ainsi que les effets trop éphémères et à court terme du militantisme en ligne, notamment sur les réseaux sociaux.

Série réalisée par Didier Pradervand

  • Episode 1

    La connectivité: droit ou besoin?

    L'action humanitaire doit faire face aux défis de la connectivité.
    Pawel Krzysiek - CICR
    Futur antérieur - Publié le 15 janvier 2018

    Partout ou presque, y compris là où certains ne l’auraient imaginé, les civils en situation de guerre ou sur les routes de l’exil demandent en priorité de pouvoir recharger leur téléphone portable afin d'accéder à Internet, de s’informer, de contacter leurs proches, etc. "Demandes légitimes", estiment nombre d’acteurs humanitaires, qui, selon les contextes, assurent l’approvisionnement électrique et la recharge des batteries, voire distribuent des téléphones portables ou organisent des visioconférences familiales.

    Quant à déterminer si, comme l’eau, la nourriture ou la santé, la connectivité est un besoin vital ou un droit, le débat reste ouvert. En attendant une hypothétique nouvelle Convention de Genève numérique qui statuerait sur les enjeux liés aux nouvelles technologies, certains humanitaires, telle Charlotte Lindsey-Curdet, directrice de la communication et responsable de la gestion de l’information au CICR, rappellent que l’actuel droit international humanitaire (DIH) fixe déjà des règles et permet d’agir lorsque celles-ci sont violées. Qu’on parle de cyberarmes ou d'armes traditionnelles, c’est bien le mot "armes" qui est important et plus encore les dommages que ces dernières provoquent.

    Protection des données

    Réaffirmer la primauté du DIH ne signifie pas pour autant ne pas anticiper les mutations technologiques et tout ce qu’elles impliquent dans la conduite des hostilités, notamment pour tout ce qui touche à la protection des données. Et Charlotte Lindsey-Curdet de rappeler qu’en la matière, il y a aussi beaucoup à faire à l’interne des organisations humanitaires afin de ne collecter que les informations absolument nécessaires à leurs actions et de toujours veiller à leur protection, à leur usage et à leur archivage.

  • Episode 2

    Santé et actions médicales

    Les pratiques de MSF évoluent avec les innovations dans le domaine médical.
    Malak Shaher - MSF
    Futur antérieur - Publié le 16 janvier 2018

    Qui dit actions humanitaires pense souvent à leur volet médical. Chez Médecins sans frontières, qui dispose d’un réseau de télémédecine avec environ 300 spécialistes à disposition sur un forum dédié, la liste des innovations technologiques ne cesse de s’allonger. Mais à chaque fois avec le même but: "améliorer les soins prodigués aux patients", rappellent Maya Shah et Grégoire Castella, responsables de l'innovation au sein de l’ONG. Ces derniers soulignent également l’aspect didactique et pédagogique de ces innovations auprès du personnel médical local.

    Espoirs

    Les deux spécialistes rêvent de nouvelles innovations, par exemple des tests de diagnostic en cas de fièvre et des systèmes d’échographie simplifiés, des vaccins sans chaîne du froid ou même la création de dossiers médicaux électroniques pour mieux suivre et assister les migrants et les réfugiés au cours de leur exil.

  • Episode 3

    L'assistance en pleine mue

    L'assistance humanitaire à l'heure des nouvelles technologies.
    Mohamed Abdikarim - CICR
    Futur antérieur - Publié le 17 janvier 2018

    Autre volet de l’action humanitaire en plein bouleversement technologique: l'assistance. Ainsi, en Somalie, en Jordanie ou au Liban, oubliées les classiques distributions de nourriture, place aux transferts d’argent par téléphone portable pour le premier pays et à la distribution de cartes de crédit pour les deux autres.

    Individualisation

    A la clé, détaille Pascal Hundt, chef de la division assistance au CICR, "des humanitaires plus humbles, plus à l’écoute des populations et une plus grande liberté de choix, une dignité plus rapidement restaurée pour ces populations."

    Si ces nouvelles pratiques permettent également d’importantes économies en moyens logistiques et humains, Pascal Hundt rappelle que "quelle que soit la forme d’assistance choisie, il faut toujours veiller à son impact sur les systèmes économiques locaux et évidemment garantir une protection maximale des données récoltées."

    Et demain?

    Quant à utiliser des drones pour acheminer l’assistance ou à instaurer une carte SIM universelle utilisable partout dans le monde par les populations fuyant guerre et conflits, on reste pour l’heure "dans le domaine de la politique-fiction". En raison pour les uns "de leur connotation trop militaire et de leur faible capacité de charges", rappelle Pascal Hundt. Et pour la seconde, "de la nécessité politique d’obtenir l’aval préalable de toutes les parties en conflit."

  • Episode 4

    Droits de l'homme: le militantisme vs le "clicktivisme"

    Amnesty Suisse a rassemblé de nombreuses photos en novembre et décembre pour Mahadine, un blogueur emprisonné au Tchad.
    Amnesty International
    Futur antérieur - Publié le 18 janvier 2018

    Alors que la Déclaration universelle des droits de l'homme célèbre son 70e anniversaire, la défense de ces droits se retrouve écartelée entre la rapidité et l’immédiateté des réseaux sociaux et la nécessité d’un engagement militant dans la durée. Un grand écart que la directrice d’Amnesty International Suisse Manon Schick résume d’un aphorisme: le clicktivisme. "Si celui-ci permet l’émergence de problématiques longtemps tues tels le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes, il est inutile pour sauver des personnes arrêtées, emprisonnées ou torturées."

    Défis

    "Mais grâce aux nouvelles technologies, tempère Manon Schick, nous pouvons aussi étudier la situation des droits humains là où notre présence est interdite. Nous pouvons également recouper des informations mises en ligne afin d’étayer des violations des droits humains." Point d’angélisme toutefois, insiste-t-elle, "les nouvelles technologies sont aussi utilisées par les gouvernements pour nous espionner ou pire pour cibler, arrêter et même assassiner des défenseurs des droits humains."

    Avenir

    Et si les nouvelles technologies questionnent le futur d’organisations comme Amnesty International,  sa directrice pour la Suisse rappelle que "c’est à nous de nous adapter, de changer, de ne pas être en retard d’une guerre, de mobiliser tous les acteurs internationaux afin de débattre et d’intégrer ces nouvelles formes de violations des droits humains, et surtout de montrer aux gens la nécessité de se mobiliser pour les défendre."

  • Episode 5

    Du défi du big data

    L’exploitation et l’analyse des données concernent quasiment tous les domaines de la vie.
    sakkmesterke - Fotolia
    Futur antérieur - Publié le 19 janvier 2018

    Alors que des milliards de données circulent sur Internet, tout le monde, humanitaires et défenseurs des droits humains compris, rêvent d’en exploiter l’incroyable richesse, mais "sans céder à l’effet de mode", rappelle Grégoire Castella de MSF, "ni en ne se basant uniquement que sur ces données pour calibrer nos actions", précise Charlotte Lindsey-Curdet pour le CICR. Forte de trois projets pilotes menés en 2017 grâce à un algorithme développé avec l’EPFL, l’institution genevoise prévoit d’en mener 11 autres en 2018.

    Une autre lecture

    Objectif à terme pour tous: améliorer leurs connaissances et leurs pratiques en offrant une autre lecture des situations et des conflits, en mettant en lumière des problèmes non détectés, en anticipant l’irruption de certaines épidémies ou alors en étayant des violations des règles de la guerre ou des droits de l’homme. Mais tous de rappeler que les nouvelles technologies et le big data ne sont et ne doivent rester que des moyens additionnels. Jamais ils ne remplaceront l’essence même de l’action humanitaire, à savoir la relation humaine, la présence et la proximité sur le terrain avec celles et ceux qui sont affectés par les conflits.

  • L'invité

    Gilles Carbonnier, futur vice-président du CICR

    Professeur à l'Institut des hautes études internationales et du développement, Gilles Carbonnier, futur vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, donne son avis sur l'avenir de l'humanitaire dans Le 12h30:

    >> L'interview de Gilles Carbonnier:

    Gilles Carbonnier, professeur d'économie du développement à l'IHEID.
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    Futur antérieur - Publié le 21 janvier 2018