Modifié le 11 mai 2016 à 12:43

"Un monopole de grandes entreprises du net ne respecte presque aucune loi"

Maximilian Schrems, le juriste autrichien qui fait trembler Facebook.
Interview de l’activiste autrichien de Max Schrems sur la protection des données privées Le Journal du matin / 1 min. / le 11 mai 2016
Dans le cadre de l'opération "Big Data" de la RTS, le juriste autrichien Maximilian Schrems, qui lutte pour la protection de la sphère privée et qui a fait condamner Facebook, fait pour "On en parle" le point sur ses combats.

Le défenseur des données privées pointe du doigt un problème majeur aujourd'hui à ses yeux: nombre de grandes sociétés peinent à respecter la loi. "On a maintenant une espèce de monopole de grosses entreprises sur le net qui ne respectent presque aucune loi! Elles ne paient pas d'impôts, elles ne retirent pas les contenus illégaux de leurs sites, elles ne font rien contre les discours d’incitation à la haine; et le respect de la sphère privée fait partie de tout cela", dit-il dans l'entretien à l'émission "On en parle" mercredi, dans le cadre de l'opération "Big Data, adieu vie privée" de la RTS.

Et l'Autrichien de 28 ans d'interpeller: "La grande question, au final, c’est: 'est-ce que la loi s’applique à tout le monde ou pas? Finalement, c’est ça qui me touche encore plus que le débat sur la vie privée."

En Europe, nous avons beaucoup de lois de protection de la sphère privée, mais elles n’ont que trop rarement d’effet

Maximilian Schrems

Maximilian Schrems relève nombre d'entorses aux lois. "On a une décision de justice, mais elle n’a pas d’effet! L’Union européenne ne fait pas appliquer ses propres lois! Les entreprises continuent d’envoyer les données aux Etats-Unis, alors même qu’il n’y a maintenant plus de base légale pour le faire et… personne n’intervient", s'exclame-t-il en évoquant le jugement de la Cour européenne de justice invalidant l’accord "Safe Harbor" (voir encadré).

"Niveaux de dangers"

Reste que les risques liés à la fuite des données personnelles persistent. Maximilian Schrems pense qu'il existe deux niveaux de dangers: "D’abord, simplement le fait que des gens connaissent des choses à votre propos, pas forcément pour vous nuire, mais simplement le fait qu’ils aient ces données, peut déjà mettre certaines personnes mal à l’aise", avance-t-il. L'autre niveau est lorsque ces datas sont exploitées, entraînant potentiellement une discrimination commerciale entre clients. "Sans oublier qu’il y a des pays avec des gouvernements beaucoup plus répressifs qui peuvent utiliser les données contre leurs citoyens."

Franchement, c’est assez ridicule qu’on ait un droit fondamental à la vie privée dans l’Union européenne, mais que personne ne le respecte

Maximilian Schrems

Comment dès lors lutter contre les géants d'internet et leurs abus potentiels? Le défenseur de la sphère privée livre des piste et revient sur l'importance de l'application de la loi. "Ce qu’il nous faut en premier lieu, c’est que les lois soient appliquées! Parce que franchement, c’est assez ridicule qu’on ait un droit fondamental à la vie privée dans l’Union européenne mais que personne ne le respecte!  La nouvelle loi qui arrivera d’ici deux ans prévoit une amende maximum de 4% du chiffre d’affaires mondial, ça devrait donner beaucoup plus envie aux entreprises de respecter la loi qu’aujourd’hui", se réjouit Maximilian Schrems.

Pour lui, une limitation de la fuite des données privées pourrait aussi venir de la fin des quasi monopoles que forment Apple et Google pour les smartphones, Apple et Microsoft pour les ordinateurs, Facebook pour les réseaux sociaux. "Il faut donner la possibilité à des entreprises respectueuses des données d’accéder à ces marchés."

Quant à un réveil citoyen… "j’adorerai voir ça, mais honnêtement, je ne pense pas que ça va arriver!" conclut Maximilian Schrems.

Propos recueillis par Delphine Sage et Julien Schekter/gax

Publié le 11 mai 2016 à 10:21 - Modifié le 11 mai 2016 à 12:43

L'invalidation de "Safe Harbor"

- Le 6 octobre 2015, la Cour européenne de justice a donné raison à Max Schrems en invalidant l’accord "Safe Harbor", un accord qui encadre l’utilisation des données des internautes européens par de nombreuses entreprises américaines, dont les géants du Web.

- Le 2 décembre 2015, Max Schrems porte plainte auprès des CNIL irlandaise, allemande et belge pour qu'elles interdisent à Facebook de transférer les données de ses utilisateurs européens vers les Etats-Unis.

Dans les plaintes qu’il a déposées, Max Schrems - animateur de l'initiative "Europe vs Facebook" - propose au réseau social des solutions alternatives comme "déplacer les données en Europe, chiffrer les données stockées aux Etats-Unis ou revoir la structure de l’entreprise.

Un combat né contre la vidéosurveillance

Avant de s'attaquer à Facebook, Max Schrems a débuté son combat pour la protection de la sphère privée en Autriche, alors qu'il a 22 ans. En 2009, il porte plainte contre une entreprise de vidéosurveillance qui pose des caméras qui filment l’espace public, ce qui est illégal.

"L’intérêt pour moi, c’était plutôt de faire appliquer la loi, de voir si on pouvait vraiment la faire appliquer ou si ce n'était que du papier", confie Max Schrems.