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Une start-up valaisanne veut révolutionner les enquêtes criminelles

Une start-up valaisanne tente de résoudre l’affaire Grégory grâce à une technique controversée, la stylométrie [RTS]
Une start-up valaisanne tente de résoudre l’affaire Grégory grâce à une technique controversée, la stylométrie / 19h30 / 3 min. / le 11 février 2021
La société OrphAnalytics propose une technologie innovante dans la stylométrie, qui relève l'empreinte statistique laissée par chacun dans sa manière d'écrire. Utilisée pour la première fois dans une enquête criminelle, l'affaire Grégory en France, cette méthode fait polémique. L'Ecole des sciences criminelles de Lausanne a lancé une recherche sur sa fiabilité, a appris la RTS

La stylométrie, en elle-même, n'est pas nouvelle. Il y a longtemps que des linguistes disséquent le style, la syntaxe d'un texte pour l'attribuer à tel ou tel auteur. Le recours à la stylométrie dans le domaine judiciaire est par contre balbutiant, avec de rares exemples aux Etats-Unis. En Europe, la petite société valaisanne OrphAnalytics fait figure de pionnière.

Elle a développé de puissants algorithmes capables de disséquer l'ADN laissé par chacun dans un texte, même sur de très courts passages. Et pour la première fois, la start-up opère au niveau de la justice pénale. Le patron Claude-Alain Roten refuse de le confirmer, mais il est établi que c'est bien lui "l'expert suisse" que la justice française est allée chercher pour tenter de savoir qui se cache derrière le corbeau de l'affaire Grégory.

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Comparaison des lettres anonymes

Le meurtre de ce petit garçon hante la justice depuis plus de 36 ans. Pour relancer l'enquête, il a été demandé à OrphAnalytics de comparer les lettres anonymes avec les écrits de six suspects.

Il s'agit de textes très courts, mais Claude-Alain Roten estime que le contexte criminel permet de repousser les limites: "Quand un message est envoyé dans un contexte criminel, les gens essaient de faire mal au destinataire. Elles vont donc mettre sur papier un maximum de venin et elles ne se rendent pas compte qu'elles donnent énormément d'elles-mêmes. Ça nous permet de les identifier dans un texte d'une cinquantaine de caractères."

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De la "charlatanerie" pour certains avocats

Cette approche fait bondir les nombreux avocats liés à l'affaire Grégory, relancée dans un climat hyper tendu et médiatisé depuis la fin de l'année dernière.

Frédéric Berna, avocat de Jacqueline Jacob, qui figure en haut de la liste des suspects, a expliqué à la RTS qu'il estime que comparer les lettres du corbeau à une vieille carte postale écrite par sa cliente équivaut à de la "charlatanerie". Comme d'autres, il ne croit pas à des résultats sérieux sur des textes si courts. Le retard pris dans la livraison de l'expertise alimente aussi la polémique.

Selon nos informations, la commande a été passée par la Chambre de l'instruction de la Cour d'appel de Dijon en décembre 2017 et le rapport a été rendu ces tout derniers jours par OrphAnalytics.

Un tournant critique

L'enjeu est désormais de taille pour la petite start-up valaisanne: soit l'affaire Grégory lui assurera le renom dont elle manque encore, soit elle sera engloutie dans le feuilleton sans fin de cette affaire.

Claude-Alain Roten confirme indirectement qu'il se sait attendu au tournant: "Maintenant, on se trouve dans une position où on a une chance incroyable car on n'a pas encore de concurrents. Mais c'est aussi un grand malheur, on doit s'épuiser à prouver la qualité de nos résultats."

Un programme de recherche

En Suisse, selon nos informations, aucune police, aucun procureur n'a encore recouru aux services d'OrphAnalytics. Mais l'idée fait son chemin. L'Ecole des sciences criminelles de Lausanne a confirmé à la RTS avoir lancé un programme de recherches pour tester, quantifier la fiabilité de ce qui sort des algorithmes de la société valaisanne.

Expert reconnu en forensique, le chef de la police judicaire neuchâteloise Samir Hafsi dit connaître l'existence de cette technologie mais il n'est pas encore prêt à y recourir: "Il faut me démontrer que cette technique est fiable. J'attendrais un certain nombre d'études ou en tout cas de confirmations qu'on est capable de donner la bonne force à la concordance des résultats qu'on observe, au même titre que pour l'ADN ou les empreintes digitales."

Stabilité, fiabilité des résultats, c'est ce qui est attendu de la stylométrie avant qu'elle ne devienne un outil reconnu de police scientifique.

Ludovic Rocchi et Romain Boisset

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Une start-up en quête de reconnaissance

Créée en 2014 et soutenue par la promotion économique valaisanne, la société OprhAnalytics continue d'affiner de puissants algorithmes qui s'inspirent de l'étude du génome humain. Le patron de la société, Claude-Alain Roten, est biologiste à la base et il dit avoir eu l'idée de découper notre parlé, nos phrases comme si c'était de l'ADN. "Je fais le même métier depuis 30 ans. Ce que je faisais en laboratoire de biologie, je le fais maintenant sur des textes", dit-il.

Pour se faire connaître, la start-up publie régulièrement des études sur des sujets grand public, comme de savoir que Nicolas Sarkozy a recours à des nègres pour écrire ses livres politiques, qu'un homme se cacherait derrière la romancière italienne Elena Ferrante ou, plus récemment, que deux auteurs se cachent derrière les posts du mouvement QAnon.

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A part le domaine judiciaire où la société tente de percer, des approches ont lieu depuis plusieurs années dans les milieux académiques pour participer à la lutte contre le plagiat et le "ghostwriting", qui consiste à faire écrire par d'autres un travail de diplôme. Les négociations entamées avec le réseau des Hautes écoles de Suisse occidentale n'ont, pour l'heure, pas abouti.