Publié le 25 août 2019 à 22:56

Est-il possible de concilier vol en avion et bonne conscience écolo?

Vols en avion: où va vraiment l’argent des compensations carbone?
Vols en avion: où va vraiment l’argent des compensations carbone? Mise au Point / 13 min. / le 25 août 2019
Pour réduire leurs émissions de CO2, des citoyens et des entreprises financent volontairement des projets environnementaux. Mais la méthode est critiquée. L'émission Mise au point a mené l'enquête sur ce business florissant.

Prendre l'avion tout en ayant bonne conscience écolo? Face à ce dilemme, des sociétés proposent une solution payante. Le leader du marché suisse s'appelle Myclimate. Cette fondation à but non lucratif a vu une progression de 40% de ses recettes l’année dernière. Début 2019, la progression semble être encore plus grande avec près de quatre fois fois plus de clients privés en quelques mois.

Myclimate offre un service en ligne pour calculer et compenser volontairement ses émissions de CO2. Selon la fondation zurichoise, deux places sur un vol Genève-Tokyo émettent 7,5 tonnes de CO2. Avec l'achat de 215 francs de certificats de compensation carbone, la pollution engendrée serait annulée. C’est le principe de la compensation des émissions de CO2 via des projets environnementaux à l’étranger.

85% des compensations ont peu ou pas d'impact

Parmi ces projets, on retrouve notamment le remplacement de petites cuisinières domestiques en Afrique. Le principe est simple: l'argent récolté grâce à l'achat de certificats carbone permet d’investir dans des nouvelles cuisinières plus efficaces. Cela représente moins d'arbres coupés, et donc moins de CO2 envoyé dans l’atmosphère.

Tous les projets ne sont toutefois pas aussi exemplaires. Selon l'une des rares études scientifiques sur cette question, réalisée par un institut allemand de recherche sur l’environnement, 85% des projets de compensation carbone auraient peu voire aucun impact sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Des compensations pour du vent

Les projets de construction d’éoliennes en Turquie - des certificats de réduction des émissions qu'on retrouve chez Myclimate et nombre de ses concurrents - figurent parmi les exemples de ce problème d'efficacité.

Dans la région d'Izmir, en Turquie, les champs d’éoliennes s’étendent à perte de vue. En 20 ans, plus de 700 turbines ont été installées. Près du village de Cesme, le projet de parc éolien soutenu par Myclimate appartient à Kores, une société qui fait partie d’un conglomérat d’entreprises détenu par Murat Vargi. Il s'agit d'un des hommes les plus riches du pays, actif principalement dans l'immobilier.

Ce milliardaire a pu réduire l'investissement dans ses parcs éoliens grâce aux compensations carbone. Cet argent qu'il ne faut ni rembourser ni payer avec des intérêts a permis à Murat Vargi de réduire les coûts et de maximiser les bénéfices. Pour l’homme d’affaires, le business de l’éolien est très rentable et les bénéfices se chiffrent en millions.

>> Ecouter le débat de Forum consacré aux méfaits et bienfaits de l'aviation:

Le débat - L'avion: moteur ou pollueur?
Forum - Publié le 20 août 2019

Selon Myclimate, donner de l’argent à ce type d’entreprises a permis en contrepartie un développement des parcs éoliens. Sinem Toktay, responsable à la promotion économique d’Izmir, n’est pas du même avis: "C’est la politique turque très favorable à l’éolien qui explique ce boom de l’énergie verte."

Cet avis est partagé par le professeur Mehmet Efe Biresselioglu de l'Université de Izmir. "Les impôts sont presque inexistants dans ce secteur économique et l’achat du courant est garanti à un prix trois à quatre fois plus élevé que le marché", explique-t-il. Selon lui, l’argent des certificats carbone ne joue presque pas de rôle dans le développement de l’éolien. C’est parfois même coûteux. "Il faut payer des consultants pour écrire les projets environnementaux, remplir la documentation. De plus, il faut payer des sommes importantes pour obtenir la certification officielle."

Myclimate conteste cette analyse: "Ces projets éoliens sont certifiés Goldstandard. Ils ont été contrôlés par des sociétés indépendantes de vérification. Ces projets ont un impact."

Des certificats pour des usines au charbon

Pour le chercheur de l'Université de Zurich Axel Michaelowa, "les projets de compensations volontaires sont très disparates en termes d’efficacité. Un certain nombre ont même des effets néfastes pour l’environnement". L'usine Sasan Ultra Mega Power en Inde fait partie des projets très controversés. L'usine a pu mettre sur le marché des certificats carbone validés par l'ONU. Ceux-ci ne sont toutefois pas proposés par Myclimate.

Cette usine est l'une des plus grandes d'Asie du Sud. Elle a été construite en partie grâce aux certificats carbone. Elle fonctionne au charbon, mais avec une technologie plus performante qu'une usine classique. "Cette nouvelle usine produit beaucoup d’énergie, mais elle reste l'une des plus polluantes d’Inde. Elle va fonctionner 30-40 ans. Il n’y a pas eu de transition écologique. C’est une absurdité", dénonce Axel Michaelowa.

Tentative de corruption

Ce chercheur de l'Université de Zurich a critiqué publiquement d'autres projets en Inde. Des prises de position qui se sont soldées par une proposition surprenante d'un des industriels: "On m’a proposé un mandat d’expert bien payé. C’est une tentative de corruption à mes yeux". La RTS a contacté à plusieurs reprises l'industriel par courrier, sans réponse de sa part.

Pour Axel Michaelowa, cette expérience est unique, mais elle montre toute la limite des compensations carbone. Il ne faut toutefois, selon lui, pas tout jeter. Le système s'est amélioré ces dernières années, note-t-il.  Il y a des projets qui valent la peine, et faute de mieux, ils permettent de limiter les émissions de CO2.

François Ruchti/dk

Publié le 25 août 2019 à 22:56