Publié le 24 mai 2018 à 16:45

"On surestime les retombées et on sous-estime les coûts de Sion 2026"

Jean-Pascal Fournier, président des Verts valaisans, lors d'une conférence de presse du comité valaisan opposé a la candidature de Sion 2026.
Jean-Pascal Fournier, président des Verts valaisans, lors d'une conférence de presse du comité valaisan opposé a la candidature de Sion 2026. [Jean-Christophe Bott - KEYSTONE]
Pour Jean-Pascal Fournier, président des Verts valaisans, organiser les Jeux olympiques d'hiver 2026 n'est pas une priorité pour son canton. Il dénonce un projet flou, trop coûteux et axé sur le développement à court terme.

RTSinfo : L’argumentaire principal de votre camp est financier. Or, le budget articulé par le comité Sion 2026 est de 2,4 milliards de francs contre 40 milliards pour PyeongChang 2018. On est loin des sommes astronomiques des précédents Jeux… 

Jean-Pascal Fournier : C’est vrai qu’on ne parle pas du même ordre de grandeur, et tant mieux! Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de risque de dépasser le budget. Ce comité parle de 2,4 milliards, mais ne compte pas tout ce qui est hors budget. Les Jeux olympiques génèrent des transferts de charge sur les collectivités publiques et en particulier pour la Ville de Sion, la ville-hôte, avec le village olympique. Pour ce type de constructions, il n’y a aucun financement, aucune garantie. Et au final, ce sont les citoyens qui passeront à la caisse.

RTSinfo : Mais Swiss Olympic, l’Etat du Valais et la Ville de Sion viennent d’annoncer conjointement le contrat de ville-hôte, avec à la clé la création d’une association ou d’une SA qui répondra en cas de déficit. Votre principal argument est-il tombé à l’eau ?

JPF : Qui l’a vu ce contrat? Pas le Conseil municipal sédunois en tout cas. Ils n’ont rien. C’est de la communication pure et simple. Nous voterons le 10 juin sans avoir vu le contrat, ni connaître la clé de répartition des frais de sécurité. On étudie par ailleurs la possibilité de contracter une assurance, mais on n’est incapable de nous dire avec quelle compagnie, pour quel montant, etc. Et puis qui fera partie de la SA? Avec quel capital? Qui représentera les collectivités publiques? Il y a énormément de flou, d’incertitude.

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RTSinfo : Les JO coûtent trop cher selon vous, mais la Confédération a promis une contribution de 998 millions de francs. N’y aurait-il pas moyen de réinvestir, dans la création d’emplois par exemple? Les partisans parlent de 6000 emplois créés en Valais en sept ans…

JPF : Cet argument ne me convainc absolument pas. Les études montrent très clairement que, systématiquement, les promoteurs des Jeux olympiques font miroiter la création de milliers d’emplois, mais la réalité montre l'absence d'un impact économique positif majeur. On surestime les retombées et on sous-estime les coûts.

RTSinfo : Les partisans des JO mettent en avant l’engouement suscité par la perspective d’organiser l’une des compétitions sportives les plus suivies au monde. N’avez-vous pas peur d’être considéré comme un rabat-joie ?

JPF : Absolument pas. Je ne suis pas rabat-joie, c’est le projet qui est mauvais. D’ailleurs, il faut se rendre compte qu’en Valais, ce n’est pas du tout l’engouement, bien au contraire. Le canton se porte bien, le taux de chômage, par exemple, n’a jamais été aussi bas dans l’histoire cantonale. Et tout ceci, sans Jeux olympiques!

Je ne suis pas rabat-joie, c’est le projet qui est mauvais.

Jean-Pascal Fournier

RTSinfo : Pourquoi dites-vous que le CIO "n’est pas un partenaire valable" ?

JPF : Regardez ces 20-30 dernières années : des Jeux plus monumentaux les uns que les autres et des déficits énormes. On nous promet aujourd’hui la bouche en cœur que ce temps-là est révolu et que les JO de demain seront "à taille humaine". Mais nous n’en avons pas la preuve! C’est un acte de foi que le CIO demande aux Valaisans. Et je ne veux pas servir de rat de laboratoire du CIO.

RTSinfo : Seules deux candidatures étaient en lice pour les JO d’hiver 2022 (Pékin et Almaty), trois pour 2018 (PyeongChang, Munich, Annecy). Elles sont sept pour le moment pour 2026 (Sion, Stockholm, Graz, Sapporo, Calgary, Erzurum, Milan-Turin-Cortina d’Ampezzo). N’est-ce pas un signe que les mesures prises par le CIO pour réduire les coûts des JO sont attirantes pour les villes ?

JPF : Je ne le pense pas. Pour éviter la situation de Paris-Los Angeles (seulement deux candidatures pour deux attributions), ils ont démarché chaque ville en leur promettant qu’elles avaient toutes leurs chances d’être sélectionnées si elles se présentaient. C’est un moyen de faire monter les enchères: celui qui paie le plus remporte la mise. Ce sont de très bons businessmen. Pour Sion 2026, le CIO met grosso modo 600 millions de francs dans la candidature en espérant encaisser cinq milliards de recettes. De leur côté, les Suisses et les Valaisans, vont investir plus ou moins un milliard d'argent public en espérant tout au plus équilibrer leurs comptes. Faites le calcul… Celui qui fait la bonne affaire, c’est quand même le CIO.

RTSinfo : Les écologistes sont minoritaires en Valais. Mais en cas de non le 10 juin dans les urnes, ce serait une victoire éclatante. Cette votation est aussi une opportunité politique unique pour votre parti…

JPF : Ce n’est pas comme ça que nous avons réfléchi à l’heure d’entamer dans ce combat. Toutefois, je pense que notre engagement depuis une vingtaine d’années, notamment notre cavalier seul lors de la lex Weber, a permis aux Valaisans de se rendre compte que le discours des Verts était légitime et axé sur le long terme. Cela se confirme à nouveau avec ces JO: nous proposons une autre vision du Valais, une alternative à un développement orienté sur le court terme où l’on encaisse les bénéfices en laissant les dettes aux suivants.

RTSinfo : Une fois n’est pas coutume, vous êtes du même avis que l’UDC (du Valais romand). Les Verts sont-ils trop conservateurs sur ce dossier ?

JPF : Pas du tout. Je ne vois pas les JO comme un outil de modernité et de transformation du Valais. Au contraire, soutenir cette candidature, c'est faire preuve d’une attitude relativement conservatrice, car on défend une vieille recette. Par ailleurs, je peine à voir ce qu’il y a d’innovant dans l’organisation de ces JO. Il ne restera rien après 2026, en dehors d’une aire d’arrivée à Montana, des canons à neige à Sion et Montana et la restauration d’un camp de vacances à Fiesch. Tout le reste sera démonté.

Le projet Sion 2026, c’est l’antithèse même d’une démarche centrée sur le développement durable.

Jean-Pascal Fournier

RTSinfo : Vous êtes président des Verts valaisans. Du point de vue écologique, quelles sont vos craintes si le projet est accepté ?

JPF : Nos craintes principales sont forcément liées à l’utilisation des ressources. A Crans-Montana par exemple, la construction de canons à neige est prévue alors qu’il y a déjà des gros problèmes d’eau aujourd’hui. Des remblais vont devoir être effectués, tout comme des terrassements et, probablement, des défrichements. On va mobiliser des ressources et de l’énergie pour construire des installations qui seront démontées après les JO. C’est l’antithèse même d’une démarche centrée sur le développement durable.

RTSinfo : Les objectifs de durabilité contenus dans l’Agenda 2020 du CIO, lesquels servent de garanties environnementales pour les partisans, ne vous convainquent donc pas. Pourquoi ?

JPF : Ce sont des recommandations, rien d’obligatoire. Avec ses canons à neige en veux-tu en voilà et ses nombreux défrichements, PyeongChang 2018, qui a d’ailleurs pu bénéficier d’une partie de ces mesures du CIO, est une catastrophe du point de vue environnemental.

RTSinfo : Il y aurait aussi les paralympiques dans la foulée des JO "classiques". Cela pourrait être l’occasion de construire davantage d’infrastructures pour les handicapés ?

JPF : Cet argument est selon moi particulièrement mal venu. On va peut-être mettre près d’un milliard pour Sion 2026 et, parallèlement, le Conseil national supprime des prestations complémentaires, notamment en faveur des personnes handicapées, pour 500 millions de francs. Il y a quelque chose de très pernicieux là-dedans.

RTSinfo : Selon vous, les JO ne sont pas une opportunité pour le tourisme mais au contraire un "frein à l’adaptation structurelle de l’offre touristique en Valais". Qu’entendez-vous par là ?

JPF : Organiser les JO ne va pas doper le nombre de touristes en Valais, plusieurs études le démontrent. De plus, qu’on le veuille ou non, on se focalisera sur le tourisme d’hiver alors que, selon moi, nous avons besoin de développer un tourisme quatre saisons. Et un autre danger nous guette avec le réchauffement climatique. Nous ne pouvons pas faire comme s’il n’existait pas, surtout dans les Alpes, une région très touchée par ce phénomène. Il faut s’y préparer et c’est une des raisons pour lesquelles nous devons diversifier notre offre.

RTSinfo : De Simon Amman à Fanny Smith, en passant par Ramon Zenhäusern ou encore Pat Burgener et Didier Defago, beaucoup de sportifs ont rejoint la campagne du oui. Difficile de lutter contre ces figures très populaires…

JPF : Que des athlètes ayant décroché une médaille olympique puissent défendre ce projet, cela ne me pose pas de problème. Je ne pense pas que c’est ce qui va drainer les foules. Et puis je côtoie aussi des sportifs qui ne soutiennent pas Sion 2026 !

Perdre l'organisation des JO d'hiver 2006 a été une chance pour le Valais.

Jean-Pascal Fournier

RTSinfo : La campagne a été très agressive. Comment expliquez-vous cette forte charge émotionnelle ?

JPF : J’ai de la peine à la comprendre! Nous ne sommes pas en train de jouer l’avenir du Valais avec ces Jeux olympiques. J’ai parfois l’impression de retrouver certaines ambiances de la lex Weber, quand on nous prédisait la mort du Valais et des hordes de chômeurs. Même constat pour 1999. Pour certains, ne pas avoir remporté l’organisation des JO a été vécu comme une catastrophe. Finalement, on s’est rendu compte que ce fut plutôt une chance! Le Valais a connu un beau développement depuis le début des années 2000 et ce, sans compter sur les princes du CIO.

RTSinfo : Vous dites souvent qu’il y a "d’autres priorités" que les JO. Lesquelles ?

JPF : Le Valais est confronté à de grands défis à l’horizon d’une trentaine d’années. Deux exemples: la réforme de la fiscalité des entreprises, qui va nous faire perdre 140 millions de francs, et le projet Rhône 3, avec un report prévu des charges des communes vers le canton. Il y a aussi la question des transitions énergétique et touristique. Les Valaisans souhaitent que nous nous battions pour les prestations auxquelles ils ont droit, plutôt que pour un projet qui remplira essentiellement les poches du CIO.

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Propos recueillis par Stefan Renna

Publié le 24 mai 2018 à 16:45