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Un prêtre arrêté en Valais: "Mon fils est innocent", témoigne son père

Enquête sur le prêtre condamné pour abus sexuel sur mineurs qui vivait libre en Valais [RTS]
Enquête sur le prêtre condamné pour abus sexuel sur mineurs qui vivait libre en Valais [RTS]
Deux semaines après l’interpellation de l’abbé A., condamné fin 2017 en Belgique pour abus sexuels sur mineur, son père s’est confié à Mise au Point dimanche. Il crie l’innocence de son fils et dénonce une erreur judiciaire.

"Il ne se cachait pas, il ne fuyait pas." Le 12 juin aux alentours de 20h, la police cantonale procède à l’interpellation de l’abbé A. Ce jeune prêtre valaisan, condamné à 5 ans de prison en Belgique, vivait libre dans un mayen familial depuis son verdict en 2017.

Quand on lui parle de liberté, le père de l’abbé A. tient à rétablir les faits: "Ça a été très dur, des années de survie… On attendait jour après jour l’arrivée du billet d’écrou, c’était très angoissant, on était finalement tous dans une prison psychologique", raconte-t-il très ému.

Accusé d'avoir abusé d'un enfant de 8 ans

Ordonné en 2004 par la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l’abbé A. est accusé d’avoir abusé sexuellement d’un garçon de 8 ans en avril 2011. Les faits se sont déroulés dans une école de la Fraternité, au sud de Bruxelles. En première instance, l’abbé valaisan a été relaxé faute de preuve. A l’époque, la justice belge ignorait que le prêtre avait déjà fait l’objet d’un signalement en 2005 lors d’un camp de vacances à Arolla (VS) et qu’il faisait depuis l’objet de mesures de surveillance.

Un document de la Fraternité traditionnaliste stipule clairement que "par prudence et vu qu’un soupçon de crime demeurait […] l’abbé sera surveillé sur ses faits et gestes dans ses relations avec les enfants ou adolescents pendant une période de 10 ans. L’usage d’internet lui est interdit. […] L’abbé sera placé dans des postes d’apostolat qui le préserveront de toute promiscuité avec des mineurs. Il lui est aussi interdit de participer de quelques manières que ce soit à des camps d’enfants ou adolescents pendant la même période".

Pour le père de l’abbé A., ces mesures étaient totalement injustifiées car son fils a bénéficié d’un non-lieu dans cette affaire, après 8 mois d’enquête interne de la Fraternité. Selon lui, il n’y a eu aucun geste déplacé: "Pendant la nuit, un enfant est tombé d’un lit de 1 mètre 40. Mon fils s’est levé et a porté secours à cet enfant. Il a posé ses mains sur sa poitrine pour savoir s’il respirait et si son cœur battait normalement. Ensuite, il l’a réveillé, pour voir s’il était conscient, et mieux que ça, il ne se cache pas il lui dit: ça va? ça va? Tout cela a été interprété comme des gestes déplacés", explique le père dépité.

"J’ai toujours aimé les enfants mais ça ne m’a jamais attiré"

En 2015, un enregistrement de l’abbé, réalisé à son insu par son supérieur belge, a fait basculer le procès en appel. "Quand on a appris l’existence de cet enregistrement, notre avocat nous a demandé si nous acceptions qu’il soit présenté à la Cour. Nous avons dit oui parce que nous n’avions rien à cacher", se souvient le père de l’abbé. Dans cet enregistrement, on entend son fils répéter à plusieurs reprises le mot "tentations", ce qui a provoqué un électrochoc au tribunal. Pour le père du prêtre, ce mot "tentation" ne prouve rien car il fait partie du vocabulaire quotidien des chrétiens.

La RTS a pu obtenir la copie d’un autre enregistrement réalisé en Suisse en 2011. On y entend le jeune prêtre, visiblement bouleversé et désorienté, raconter sa version des faits: "J’ai toujours aimé les enfants mais ça ne m’a jamais attiré… Ils ne m’ont jamais attiré comme un objet de désir ou je ne sais pas quoi. Et moi, quand je disais que j’avais des tentations, c’est comme si je me mettais dans la peau d’un pervers ou je ne sais pas quoi." La Cour s’est complètement trompée, selon le père de l’abbé: "Il s’agit bien de tentations que notre enfant ressent mais la cour a interprété ces tentations comme des tentations pédophiles ça a pesé très lourd dans la balance" et d’expliquer que "le mot tentation n’a rien d’extraordinaire dans la bouche d’un prêtre, cela fait partie du vocabulaire quotidien pour les  chrétiens".

Meurtri, le père connaît par cœur les moindres détails de l’affaire. Il estime que la justice des hommes est faillible et que la parole des enfants aurait dû être prise avec beaucoup plus de précautions. En effet, en 2015, au cours du premier procès, les plaintes concernant deux des trois enfants présumés victimes sont écartées par la justice, car leurs déclarations ne sont pas jugées crédibles. "Quelle valeur a un témoignage un mois après, pour un enfant qui doit rassembler dans sa tête des souvenirs qui remontent à un mois en arrière? Ce que nous peinons à admettre dans cette histoire, c’est qu’un enfant ne puisse pas fabuler", s’indigne le père de l’abbé A.

"Il est libre, faites quelque chose"

Reste que le prêtre traditionnaliste aurait dû purger sa peine immédiatement. Souffrant le jour du verdict, il n’a pas été incarcéré et a pu rentrer en Suisse pour demander à purger sa peine dans son pays d’origine comme le prévoit la Convention de Strasbourg. Problème: la justice belge semble avoir oublié son dossier. Personne au parquet de Bruxelles ne commente l’affaire. "Moi, en matière judiciaire, plus rien ne m’étonne. Tout arrive. Il n’y a pas moins organisé que le secteur judiciaire, mais c’est tragique", déclare Me Dimitri De Béco, l’avocat belge de la famille de la victime.

Florence et Carlo Peeters, parents d’une victime de l’abbé A., racontent avoir découvert par hasard que le prêtre était libre en Valais. "On était invités à un mariage et on nous dit qu’il est libre. Des gens me disent qu'ils l'ont vu. Je me suis dit ce n’est pas possible… Pour nous, il était en prison. On était fous de rage, on a prévenu la Fraternité et on leur a dit: 'mais enfin il est libre, faites quelque chose'".

Les parents du jeune garçon ne décolèrent pas: "Si vous êtes responsable d’une organisation et que vous voyez un ancien membre de votre organisation condamné se promener, est-ce que vous n’avez pas l’idée d’aller vous renseigner auprès des autorités juridiques et signaler cela?". La Fraternité assure avoir fait son devoir et rappelle que l’abbé n’est plus membre de l’organisation depuis sa condamnation en 2017.

"On espère qu’il ne sera pas broyé par cette période d’incarcération"

Le président de Fully, où le prêtre avait déposé ses papiers, explique qu’il connaissait bien la famille: "En aucun cas, nous avons protégé cet individu. Dès qu’on a eu des alertes sérieuses, l’autorité habilitée à prendre ces décisions a réagi, déclare Edouard Fellay. Nous avons 1000 personnes par année qui déposent des papiers ou le cas échéant les enlèvent, on ne peut pas non plus faire à chaque fois une inquisition."

Alertées par les médias, les autorités valaisannes décident finalement de procéder à l’interpellation. "La famille a collaboré, ça s’est passé dans le calme. Je crois que la situation qu’on vivait était très spéciale pour des faits qui sont ce qu'ils sont, je dois quand dire que ça s’est très passé avec une famille qui collaborait", raconte Frédéric Favre, conseiller d’Etat en charge de la Sécurité. Le procureur général a été saisi pour retracer le parcours de l’abbé A. entre son retour en Suisse et son interpellation, afin de vérifier si aucune plainte ou signalement n’avait été recensé dans cette période.

De leur côté, les parents de l’abbé ont déposé au Vatican un ultime recours pour tenter de faire entendre leur voix. "On espère qu’il ne sera pas broyé par cette période d’incarcération", confie de son côté le père du prêtre, très inquiet pour la santé psychologique de son fils.

Cécile Tran-Tien, Anastase Liaros, Dimitri Zufferey/boi

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Chronologie des faits

29 juin 2004: L’abbé A. est ordonné Prêtre et nommé en Argentine puis en Colombie.

Juillet 2005: Camp Saint Joseph à Arolla, un Genevois de 9 ans donne l’alerte.

2006: Non-lieu prononcé par la Fraternité (FSSPX) dans une procédure interne, mais des mesures de surveillance sont prises.

Fin août 2006: L’abbé A. reprend un apostolat à Bruxelles.

6 avril 2011: Des parents rapportent des faits d’abus sexuel au supérieur local de la FSSPX. L’abbé est suspendu de son apostolat.

4 mai 2015: Jugement en 1ère instance. Le prêtre est innocenté au bénéfice du doute.

13 décembre 2017: Jugement de la Cour d’appel de Bruxelles. L’abbé A. est condamné à 5 ans de prison dont 3 ans ferme. Il n’est plus admis à se réengager dans la Fraternité.

2018-2019: Procès ecclésiastique conduit par la Fraternité. Le jugement est en attente de la validation vaticane.

12 juin 2020: Interpellation de l’abbé A. en Valais.