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"L'assassin de ma soeur aurait dû être incarcéré"

Après le féminicide de Courfaivre, la douleur et l'incompréhension
Après le féminicide de Courfaivre, la douleur et l'incompréhension L'actu en vidéo / 4 min. / le 01 décembre 2019
Le 21 octobre, un homme tuait sa femme à Courfaivre dans le canton du Jura. Les soeurs de la victime témoignent pour la première fois. Elles songent à attaquer en justice les autorités pénales jurassiennes.

"J'ai de la colère, énormément de colère. J'ai de la colère, j'ai de la douleur, j'ai de l'incompréhension", confie Géraldine, longuement rencontrée par le 19h30. Géraldine et Christelle, qui témoigne elle aussi dans le téléjournal, ont perdu leur soeur Mélanie, 38 ans, il y a un mois à Courfaivre, village jurassien de 1800 habitants. Mélanie a été tuée par son mari, dans le domicile familial.

Pour mieux comprendre la colère des soeurs de la victime, ainsi que leur incompréhension, il faut revenir sur les jours qui ont précédé le féminicide.

Selon les documents de justice consultés par le 19h30, le vendredi 11 octobre Mélanie annonce à son mari qu'elle ne l'aime plus et qu'elle veut le quitter. Le couple est marié depuis presque vingt ans et a trois enfants.

Dans la nuit de samedi à dimanche, en pleine nuit, le mari invente une excuse pour que son épouse monte avec lui en voiture. Il prend un petit chemin, à la sortie du village, et pointe une arme factice en direction de sa femme. En lisière de forêt, il s'arrête, dit à Mélanie de se rendre sur la banquette arrière, et lui attache les mains au moyen d'une bande élastique. Il obtient deux rapports sexuels en l'espace de quelques heures.

Une plainte pour menaces, injures, contrainte sexuelle et viol

Le dimanche 13 octobre, à midi, Mélanie se rend au poste de police de Delémont et porte plainte pour menaces, injures, contrainte sexuelle et viol. "J'estime que les actes sexuels que j'ai subis l'ont été contre ma volonté", déclare-t-elle aux policiers. Elle dit aussi que son mari n'a jamais été violent jusqu'à ce jour, qu'il n'a "jamais levé la main" sur elle en 19 ans de mariage, mais que cette nuit-là, "il y avait de la méchanceté dans ses yeux" et qu'elle était "terrifiée".

Dans les heures qui suivent l'audition de Mélanie, son mari est interpellé. Il est interrogé par la police peu avant 17h. Il reconnaît avoir saisi une arme en plastique, mais affirme qu'il n’a jamais pointé le canon en direction de son épouse. Il reconnaît également avoir attaché les mains de son épouse dans le dos, mais assure avoir enlevé ces liens très rapidement.

Devant les policiers, le mari évoque deux rapports sexuels consentis. Les agents lui font remarquer que Mélanie a parlé de ces deux rapports "d'une manière totalement différente". Le mari déclare qu'il a remarqué qu'il avait fait peur à son épouse, mais que c'était "le seul moyen pour avoir la discussion" qu'il attendait depuis longtemps.

Au terme de son audition, le mari affirme avoir "fait une erreur, et quand on fait une erreur, on assume ses erreurs".

"Les investigations ont montré que le prévenu a tué notre soeur"

Le lundi 14 octobre, à 11h, le mari est auditionné par une représentante du Ministère public jurassien. Il confirme les propos tenus devant les policiers. Devant la procureure, il dit qu'il ne croit pas trop au fait que sa femme était "terrifiée". "Elle avait peut-être un peu peur", affirme-t-il.

En réponse à une des dernières questions de la magistrate, il s'explique de nouveau sur la présence de l'arme dans la voiture: "Je voulais juste comprendre pour quelle raison c'était fini entre nous et je me suis dit qu'en lui faisant peur, elle parlerait. L'arme, c'était pour qu'elle m’écoute."

Au terme de cette audition, le prévenu n'est pas placé en détention provisoire. La procureure l'informe qu'elle entend demander au juge des mesures de contrainte de prononcer des mesures de substitution. Le mari a ainsi l'interdiction de se rendre au domicile familial, de s'approcher de sa femme, de prendre contact avec elle.

Quelques jours plus tard, le lundi 21 octobre, le prévenu se rend au domicile familial malgré l'interdiction de la justice. Que se passe-t-il alors? Dans un communiqué daté du 25 octobre, le Ministère public jurassien écrit qu'"à 10h15, les corps sans vie totalement dénudés des deux défunts ont été retrouvés au sol dans une chambre. Deux armes blanches ont été retrouvées près des corps. Les deux défunts présentaient des plaies sur le corps. Ils sont décédés suite à une lésion au cou avec un objet tranchant. L'état des lieux laisse apparaître qu'il y a eu une bagarre à l'étage de la maison. Au surplus, Madame présente diverses coupures de défenses sur les mains".

Géraldine et Christelle, les soeurs de Mélanie, livrent de nouveaux éléments: "Les investigations ont montré que le prévenu a tué notre soeur avant de se donner la mort."

Vers une plainte contre les autorités jurassiennes?

Un mois après la mort de Mélanie, ses soeurs ont "de la colère, de la douleur et de l'incompréhension". Une question revient en boucle: pourquoi le mari n'a-t-il pas été placé en détention provisoire après la plainte déposée par Mélanie?

"Il a violé deux fois ma soeur dans la voiture. Trois heures pendant lesquelles ma soeur était attachée. Le pistolet sur la tempe, elle a subi sa folie", confie Géraldine au 19h30. "Il a prémédité son viol. Il a attaché, menacé sa femme, la mère de ses trois enfants. On ne fait pas ça à une femme", ajoute Christelle.

>> Voir aussi la lettre écrite par Géraldine pour sa soeur décédée:

"Mélanie, tu manques ma vie": lettre à une femme tuée par son mari
L'actu en vidéo - Publié le 01 décembre 2019

Les soeurs de Mélanie estiment qu'une erreur judiciaire a été commise. Elles songent à prendre un avocat pour attaquer en justice les autorités pénales jurassiennes.

Mis en cause, le Ministère public jurassien n'a pas souhaité répondre aux questions du 19h30 face caméra. Dans son communiqué du 25 octobre, il expliquait pourquoi le prévenu n'avait pas été placé en détention provisoire: "Une détention provisoire peut se justifier en présence de graves soupçons et d'un risque de fuite, de collusion, de récidive ou de passage à l'acte. La détention étant la mesure qui porte le plus atteinte à la liberté, elle doit être prise uniquement si d'autres mesures ne peuvent être ordonnées. Dans le cas d'espèce, le prévenu n'avait pas d'antécédents judiciaires et il n'aurait jamais commis d'acte de violence physique ou sexuel hormis les faits survenus mi-octobre. Il avait reconnu pour l'essentiel ses agissements. Aucun élément ne laissait penser qu'il passerait à l'acte."

L'explication ne convainc aucunement Géraldine et Christelle. "Après la plainte déposée par ma soeur et l'audition de son mari, j'ai téléphoné à plusieurs reprises au Ministère public pour faire part de mes craintes. Je sentais qu'il risquait de passer à l'acte. Il faisait une fixation sur ma soeur Mélanie", affirme Géraldine.

Dans son communiqué de presse, le Ministère public, lui, écrit que trois jours avant le décès, Mélanie "a eu un entretien avec le greffe du Ministère public. Elle n'a fait part d'aucun élément inquiétant ou faits particuliers". Des propos contestés par Géraldine. "J'étais à côté de ma soeur quand elle a eu ce contact avec le Ministère public. Aucune question de ce type ne lui a été posée. La discussion n'a presque rien duré", assure Géraldine.

Fabiano Citroni

Publié le 01 décembre 2019 à 18:59 - Modifié samedi à 20:58

Précision

Dans l’enquête consacrée au féminicide de Courfaivre et diffusée dimanche dans le 19h30, il est dit qu'une femme meurt toutes les deux semaines sous les coups de son partenaire ou ex-partenaire. Cette information est imprécise. La réalité est la suivante: une personne meurt toutes les deux semaines des conséquences de la violence domestique. Or, la violence domestique englobe la violence entre partenaires, entre ex-partenaires, entre parents et enfants, mais aussi la violence au sein de la famille élargie. Ainsi, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, il y a un peu plus d’une femme qui meurt chaque mois, et non pas chaque deux semaines, sous les coups de son partenaire.