Modifié le 29 mai 2019 à 09:26

"A Cointrin, les signaux d'alerte ont été nombreux et répétés"

Alors qu'une affaire de corruption secoue Cointrin, notre enquête montre que des dirigeants auraient manqué de vigilance
Alors qu'une affaire de corruption secoue Cointrin, notre enquête montre que des dirigeants auraient manqué de vigilance 19h30 / 3 min. / le 28 mai 2019
Alors que des soupçons de corruption et de copinage secouent l'aéroport de Genève, une ex-administratrice dénonce le manque de curiosité de la présidente du conseil d'administration et de l'ancien magistrat de tutelle, Pierre Maudet.

Certains dirigeants ou responsables politiques auraient-ils failli à leur devoir de vigilance à Cointrin? La question se pose deux semaines après la perquisition menée par le Ministère public genevois dans les locaux de l'aéroport et l’arrestation du chef de la sûreté pour corruption.

Interrogée par le 19h30, l'ancienne membre du conseil d’administration Fabienne Fischer s'appuie sur l’examen de la Cour des comptes dévoilé le 16 mai 2019 pour dénoncer les contrôles insuffisants de la direction générale. Mais elle pointe aussi du doigt l'actuelle présidente du conseil d'administration, Corine Moinat, ainsi que l'ancien magistrat de tutelle de l'aéroport, Pierre Maudet.

"Au mieux, ils n'ont pas été assez curieux. Parce que les signaux d'alerte ont été nombreux, répétés. Ils doivent vraiment constater qu'ils ont laissé faire un certain nombre de choses sans aller contrôler qu'elles soient faites dans le respect des exigences légales", estime l'avocate genevoise.

Des documents en possession de la RTS montrent que Fabienne Fischer a posé de nombreuses questions sur le respect des procédures quand elle était administratrice. "J'ai posé plus de questions que je n'ai obtenu de réponses", déclare-t-elle. Fabienne Fischer a notamment posé des questions sur d'éventuels conflits d’intérêts impliquant le chef de la sûreté.

Le dossier Dnata

En juin 2018, l'administratrice interroge la présidente du conseil d'administration sur un autre dossier, lui aussi sensible: l'adjudication d’une concession d'assistance au sol à l'entreprise émiratie Dnata. Fabienne Fischer transmet quatorze questions à Corine Moinat et souhaite obtenir une réponse orale le lendemain lors de la séance du conseil d'administration, et écrite dans les dix jours. La présidente du conseil d’administration lui répond qu'en raison de la "complexité" des questions, elle ne sera pas en mesure de lui répondre dans les dix jours.

Fabienne Fischer, soutenue par les administrateurs Alain de Kalbermatten, Patrick Lussi et Alberto Velasco, demande alors la tenue d'un conseil d'administration extraordinaire pour obtenir des réponses à ses questions.

Selon les documents en mains de la RTS, ce conseil d'administration extraordinaire a lieu le 29 juin 2018. Le procès-verbal de cette séance montre les tensions régnant au sein du conseil d'administration, mais surtout les réticences de certains administrateurs – Corine Moinat, André Kudelski, Eric Stauffer – à s'épancher sur les questions posées par Fabienne Fischer.

Cette dernière souhaite par exemple obtenir des détails sur le voyage de Pierre Maudet aux Emirats arabes unis, qui a eu lieu quatre mois avant l'obtention par l'entreprise émiratie Dnata d'une concession de service d'assistance au sol. Elle demande si le conseiller d'Etat est passé par le service du protocole de Genève Aéroport lors de ce voyage. La présidente Moinat lui répond que "cette question doit être posée à Pierre Maudet directement".

"Indécent"

Lors du conseil d'administration, Fabienne Fischer qualifie d'"indécente" cette réponse. Corine Moinat lui répond alors que ce n'est pas la réponse "mais la question qui est indécente". Interrogée par le 19h30, Fabienne Fischer explique avoir mis un "point d'honneur à jouer le rôle qu'on attend d'un administrateur, c’est-à-dire non seulement poser des questions, mais ne pas se satisfaire de premières réponses".

Mise en cause, Corine Moinat ne s'en laisse pas conter. Au 19h30, elle revient sur les rumeurs de copinage, notamment rapportées par plusieurs administrateurs, qui couraient depuis 2016. "Il a toujours été fait état de rumeurs, jamais de faits concrets. J'ai même dit à ces administrateurs que s'ils avaient des informations que je n'avais pas, il fallait les partager pour que nous puissions aller de l'avant. Ils n'ont jamais pu me donner des faits concrets", assure Corine Moinat.

La présidente du conseil d'administration réfute avoir manqué de curiosité. "Je rappelle que nous ne sommes pas enquêteurs, nous ne sommes pas policiers. Nous contrôlons. A un moment, nous devons faire confiance. De la même façon que le directeur général de l'aéroport a fait confiance à ses responsables quand il a mené l'enquête sur le département de la sûreté, nous avons fait confiance au rapport qu'il nous a donné. Un rapport qui n'évoquait aucun problème", explique Corine Moinat.

"J'assume mes responsabilités"

En réponse à une question du 19h30, Corine Moinat dit à plusieurs reprises que c'est elle qui a pris la décision de saisir la Cour des comptes genevoise, une première fois en octobre 2018 concernant les concessions de services d'assistance au sol. "J'assume mes responsabilités", affirme-t-elle.

Cette réponse interpelle. Le conseiller d’Etat Serge Dal Busco, magistrat de tutelle de l'aéroport depuis septembre 2018, c’est-à-dire un mois avant que la Cour des comptes ne soit saisie, tient un autre discours: "J'ai vivement incité la présidente du conseil d’administration à mandater la Cour des comptes quand j'ai repris la supervision de l'aéroport", fait-il savoir dans un courrier électronique adressé à la RTS.

Corine Moinat et Serge Dal Busco s'attribuent le même mérite. Relancé par courriel, Serge Dal Busco ne change pas un mot de sa première déclaration: "Je confirme que j'ai vivement incité la présidente à mandater la Cour des comptes. Si Corine Moinat fait savoir qu'elle était elle-même sur la même longueur d'onde, c'est très bien."

Le silence de Pierre Maudet

Lui aussi mis en cause par l'ancienne administratrice Fabienne Fischer, le conseiller d'Etat Pierre Maudet n'a pas souhaité répondre à nos questions. Qu'a-t-il fait pour vérifier si les rumeurs de conflits d'intérêts qui couraient depuis 2016 dans un domaine aussi sensible que celui de la sûreté étaient fondées ou non? Pourquoi n'a-t-il pas incité la présidente du conseil d’administration à saisir la Cour des comptes? Était-ce parce que son attention était focalisée sur l'enquête du Ministère public en lien avec son voyage à Abu Dhabi ouverte en 2017?

La retenue de Pierre Maudet dans ce dossier surprend car le conseiller d'Etat était au fait de tout ce qui se passait à Cointrin. Et il ne laissait rien passer. Selon l'enquête de la RTS, le 18 mars 2016, Pierre Maudet, qui est alors magistrat de tutelle de l'aéroport, mais qui ne siège plus dans son conseil d'administration, écrit à l'administrateur Alberto Velasco après avoir pris connaissance du projet de procès-verbal d'une séance du conseil de direction.

Dans cette lettre, Pierre Maudet demande à Alberto Velasco de se récuser dans le dossier de l’attribution des concessions pour les entreprises d'assistance au sol parce qu’il aurait rencontré une des entreprises soumissionnaires.

A l'époque, Alberto Velasco s’était étonné que Pierre Maudet soit en possession d'un projet de procès-verbal que lui-même n'avait pas reçu.

Alors que la question du manque de vigilance et de curiosité de certains dirigeants se pose, l'enquête pénale se poursuit. Deux individus – le chef de la sûreté de Cointrin et un de ses anciens associés – sont poursuivis pour corruption active, corruption passive et gestion déloyale des intérêts publics.

>> Les précisions de La Matinale:

L'aéroport de Genève a vu sa croissance ralentir en 2018.
Salvatore Di Nolfi - Keystone
La Matinale - Publié le 29 mai 2019

Fabiano Citroni / Laetitia Guinand

Publié le 28 mai 2019 à 20:59 - Modifié le 29 mai 2019 à 09:26