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Pas de réhabilitation des condamnés antifascistes genevois de 1932

Pas de réhabilitation des condamnés antifascistes genevois de 1932. [RTS]
Ge/la réhabilitation des victimes du fascisme / 19h30 / 2 min. / le 9 mai 2019
Les sept personnes condamnées pour la manifestation antifasciste tragique du 9 novembre 1932 ne seront pas réhabilitées par l'Assemblée fédérale. Suivant le Conseil des Etats, le National s'y est opposé jeudi.

"Aux victimes du 9 novembre 1932, plus jamais ça": ces mots apposés sur une modeste stèle rappellent qu'à cet endroit de la plaine de Plainpalais s'est tenu un épisode sanglant de l'Histoire suisse.

Défilé du service d'ordre de l'Union nationale sur les quais de Genève dans les années 1930. [RTS]Défilé du service d'ordre de l'Union nationale sur les quais de Genève dans les années 1930. [RTS]Il y a près de 87 ans, l'Union nationale, un groupe d'extrême-droite de tendance fasciste, se réunit dans la salle communale de Plainpalais; en protestation, des militants de gauche envahissent les rues. L'armée est appelée en renfort et à 21h34, ce 9 novembre 1932, les soldats ouvrent le feu. Bilan: treize morts et soixante-cinq blessés.

Lors du soixantième anniversaire de l'événement, Roger Dafflon, militant socialiste, se souvenait: "Au bout de quelques minutes, on a vu arriver des gens qui portaient des blessés, on se rendait compte qu'on avait tiré sur la foule. Tout le monde était stupéfait, indigné, révolté devant pareille situation".

Le mercredi 9 novembre 1932, l'armée tire sur la foule lors d'une manifestation antifasciste à Genève. Bilan 13 morts et 65 blessés. [RTS]Le mercredi 9 novembre 1932, l'armée tire sur la foule lors d'une manifestation antifasciste à Genève. Bilan 13 morts et 65 blessés. [RTS]

"Instigation à l'émeute"

Du côté de l'armée, personne n'est inquiété: seuls sept manifestants de gauche sont condamnés à plusieurs mois de prison pour instigation à l'émeute. En 2016, le gouvernement genevois demande leur réhabilitation nationale: "Un événement comme 1932 fait partie de l'Histoire d'une collectivité, d'un canton", explique Lydia Schneider Hausser, ex-députée du parti socialiste genevois, à l'origine de l'initiative: "Si le Parlement pouvait le reconnaître, ce serait reconnaître que Genève a joué un rôle important contre le fascisme ou la montée du fascisme à cette époque".

L'initiative cantonale demandait l'annulation de la condamnation de Léon Nicole, Auguste Millasson, Francis-Auguste Lebet, Jules Daviet, Albert Wütrich, Francis Baeriswyl et Edmond Isaak par une cour d'assises fédérale le 3 juin 1933. Ces personnes avaient été défendues par Jacques Dicker, l'arrière grand-père de l'écrivain Joël Dicker.

Le travail de l'historien

Pour l'historien Dominique Dirlewanger, interrogé jeudi au 19h30, "la révision de certains procès ou de jugements du passé est une tendance actuelle". Selon lui, si ces révisions dans le domaine de l'histoire sont relativement banales, "dans le domaine juridique la question est plus sensible". Certains cas ont toutefois déjà été révisés dans notre pays, ajoute-t-il: "On peut penser aux Justes de la Deuxième Guerre mondiale ou aux brigadistes de la guerre d'Espagne".

L'historien explique que certains faits de l'actualité présente pourraient également être condamnés à l'avenir: "On peut penser aux refoulements ou à la question de l'asile politique, par exemple".  Les relations privilégiées avec certains Etats non-démocratiques, comme ce fut le cas entre la Suisse et l'Afrique du Sud sous l'apartheid sont également sujettes à de telles révisions.

>> Regarder: L'historien Dominique Dirlewanger livre son analyse sur la non-réhabilitation des condamnés genevois antifascistes de 1932

Ge-la réhabilitation des victimes du fascisme. L’historien Dominique Dirlewanger livre son analyse [RTS]
L'historien Dominique Dirlewanger livre son analyse sur la non-réhabilitation des condamnés genevois antifascistes de 1932 / 19h30 / 3 min. / le 9 mai 2019

Désavouer le pouvoir judiciaire?

A Berne, cette réhabilitation ne convainc pas: les sénateurs l'ont refusée l'année passée, aujourd'hui c'est au tour du National de dire non par 113 voix contre 54.

La majorité estime que les manifestants ont été condamnés dans le respect des principes de l'Etat de droit: ils l'ont été pour avoir refusé d'obtempérer aux ordres de la police et non pour avoir manifesté. Une réhabilitation porterait atteinte aux attributions de pouvoir judiciaire, selon Yves Nidegger, conseiller national UDC genevois: "C'est le premier pouvoir – le pouvoir législatif – qui porterait un regard jugeant et condamnant sur une décision du troisième pouvoir – le pouvoir judiciaire – à partir de critères d'aujourd'hui, alors que la décision a été prise en application des mentalités et du droit d'il y a presque cent ans".

Un refus qui n'empêchera pas une partie des Genevois de perpétuer leur devoir de mémoire, à chaque date anniversaire.

Sujet TV: Ana Silva et Loïs Siggen Lopez

Adaptation web: Antoine Silacci, Stéphanie Jaquet et l'ats

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Tensions genevoises

La tension était vive dans les années 1930 à Genève, sur fond de montée du totalitarisme en Europe, de crise économique et de chômage. L'Union nationale, parti d'extrême droite de Georges Oltramare, a appelé à tenir le 9 novembre 1932 une réunion pour mettre en accusation publique les dirigeants socialistes genevois.

Une manifestation a été organisée par le parti socialiste. Le Conseil d'Etat en a appelé à l'armée pour le maintien de l'ordre public: le bataillon provenant de Lausanne était constitué de jeunes recrues. De 4000 à 5000 personnes étaient réunies à Plainpalais.

La confusion était grande. On craignait une émeute révolutionnaire. L'armée a ouvert le feu. Treize personnes ont été tuées, dont une majorité de passants, et soixante-cinq blessées.

Sept organisateurs ont ensuite été condamnés à des peines allant de quatre à six mois de prison. Une fois relâché, Léon Nicole a repris la direction du parti socialiste genevois et est devenu président du Conseil d'Etat le 1er décembre 1933. Genève a connu le premier gouvernement à majorité de gauche en Suisse. Les socialistes ont emporté 45 sièges au Grand Conseil.