Modifié le 16 novembre 2018 à 16:55

La dépénalisation des drogues au Portugal a changé les mentalités

Portugal: les résultats positifs de 17 ans de dépénalisation des drogues à la consommation
Portugal: les résultats positifs de 17 ans de dépénalisation des drogues à la consommation 19h30 / 3 min. / le 11 novembre 2018
Au Portugal, toutes les drogues sont dépénalisées pour le consommateur depuis 2001. Une mesure radicale qui a fait ses preuves. Après dix-sept ans, les overdoses et le nombre de toxicomanes sont en baisse, le trafic mieux combattu.

Lisbonne ouest, au bord du périphérique. Dans ce quartier tristement réputé pour le deal se trouve l'association Crescer, nichée au coeur d'une cour d'immeubles populaires. Créé en 2001, ce centre vient en aide aux personnes piégées par la drogue. "On respecte leurs décisions, leurs choix. S'ils ne veulent pas arrêter de prendre des drogues, on accepte ça", explique la psychologue de Crescer, Rita Lopes.

L'association touche 1500 personnes dans la capitale. Rui aide les toxicomanes à faire les courses, nettoyer leur appartement, ou se rendre à l'hôpital. Si ça lui tient autant à coeur, c'est qu'il est lui aussi passé par là. Dans une autre vie. "Cela fait sept ans que je suis clean. Je voudrais remercier Crescer, parce que sans eux je serais probablement mort."

Une vaine répression

Pour comprendre cette politique unique, il faut remonter à la fin de la dictature en 1974. Avec l'ouverture des frontières, les portes s'ouvrent également aux drogues en circulation sur le continent. En peu de temps, le pays devient une plaque tournante du trafic international et la population s'essaye à la nouveauté sans en connaître les risques.

Pour tenter d'enrayer le phénomène, les pouvoirs publics misent sur la répression, en vain. Les prisons sont bondées et les seringues partagées. A la fin des années 1990, le nombre d'héroïnomanes atteint 1% de la population et le pays détient le record européen des morts du sida liés à la drogue. Aucune classe sociale n'est épargnée.

Face à cette catastrophe sanitaire, le gouvernement réunit des médecins, psychiatres et juges pour qu'ils formulent une proposition. La dépénalisation de toutes le drogues à la consommation trouve un large consensus, y compris au Parlement. La modification de la loi sur les stupéfiants entre en vigueur en 2001. Les toxicomanes sont désormais considérés comme des malades et non plus des criminels; on les fait alors passer du giron de la Justice à celui de la Santé.

Selon l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, le nombre de nouvelles infections au VIH liées à la drogue a chuté depuis l'entrée en vigueur de la nouvelle loi, passant de 1016 cas en 2001 à 30 en 2016. Le taux de décès liés aux drogues a également chuté, il est désormais cinq fois plus faible que la moyenne européenne.

Dépénaliser n'est pas légaliser

Sans endiguer les dépendances, le système a permis la chute de la mortalité par overdose et VIH, tandis que la lutte contre le trafic de drogue est toujours plus efficace. "Les forces de l'ordre sont libérées de toutes les tâches liées aux consommateurs, dont les cas sont renvoyés aux services de santé. Leur temps d'activité est consacré aux gros requins, et non plus aux petits poissons", se réjouit João Goulão, ancien médecin de famille devenu directeur du Service d'intervention pour les comportements d'addiction et de dépendance (SICAD) à la création du service en 2001.

Bien qu'elle soit dépénalisée, la consommation reste néanmoins illicite. Dans les locaux de la Commission de dissuasion de la toxicomanie (CDT), rattachée au ministère de la santé, une audience se déroule avec deux représentants de la Commission, face à un jeune homme de 19 ans pincé en train de fumer du hashich dans la rue. Avec moins de 2 grammes sur lui, il s'agit clairement d'une détention pour consommation personnelle.

La drogue a été saisie mais aucune poursuite ni amende ne suivra. "Il a juste été convoqué à se présenter chez nous", explique Nuno Capaz, vice-président de la CDT. "On l'a mis en garde contre les effets que le cannabis a normalement en termes de mémoire à court terme et de concentration, parce qu'il est encore aux études. On espère que ça va le faire réfléchir à sa consommation, mais je pourrais vivre avec le fait qu'il recommence à se droguer. Un juge ne pourrait pas", ajoute-il.

Traitement pris en charge à 80%

Il est midi et pour certains cela signifie prendre leur pause au pied du bus de méthadone de l'association Ares do Pinhal qui sillonne la ville depuis 2001. Pour son responsable Hugo Faria, le changement de politique peut se résumer à la mise en place d'un réseau. "Maintenant on travaille avec les services sociaux, médicaux, judiciaires, la police et les centres de traitement. Cela nous permet d'améliorer nos services auprès des patients."

Tout est pensé pour anéantir les obstacles à la désintoxication. Dans les centres, l'Etat prend en charge 80% du coût des traitements qui peuvent durer de 6 à 24 mois.

Pensé comme solution radicale au mal être de toute une génération, le système portugais a déjà marqué et façonné l'histoire de la lutte mondiale contre la drogue.

Cecilia Mendoza

Publié le 11 novembre 2018 à 20:55 - Modifié le 16 novembre 2018 à 16:55

La Suisse préfère la politique des quatre piliers

En Suisse, en matière de drogues, le peuple a plébiscité en 2008 la politique des 4 piliers: la prévention, la réduction des risques, les traitements remboursés, comme au Portugal. Mais toute la différence avec les Lusitaniens vient du quatrième pilier: la répression.

La répression est considéré par les autorités suisses comme nécessaire pour protéger la santé publique. A l'exception du cannabis, dont le détenteur n'est généralement pas réprimé lors qu'il en possède en petite quantité et pour sa consommation personnelle.

>> Le point sur la politique en matière de drogue en Suisse

Que risque le consommateur de cannabis?

La répression vis-à-vis du cannabis a été longtemps approximative, certains juges renonçant à toute pénalisation pour détention d'une quantité minime. Mais cette quantité n'était définie dans aucun texte de loi, et les jugements décidés au cas par cas.

Ce n'est qu'en 2013 qu'une modification de la loi sur les stupéfiants (LStup) fixe cette limite à 10 grammes. La personne alors interpellée avec moins de 10 grammes de cannabis n'encourt qu'une contravention. Dans les cas bénins, elle ne risque qu'une amende d'ordre de 100 francs, soit une condamnation anonyme.

Mais lorsque la personne produit elle-même le cannabis consommé, elle n'est pas punissable du tout.

Une jurisprudence clémente jusqu'à 10 grammes

En 2017, un juge du Tribunal fédéral décide qu'en l'absence de preuve d'achat, le détenteur de moins de 10 gramme n'est pas punissable, car il entre automatiquement dans la catégorie des consommateurs-producteurs.

Il revient toutefois aux cantons d'adapter leur pratique. Zurich et Vaud ont communiqué la suspension des amendes d'ordre, alors que le Valais a affirmé que cette jurisprudence ne changeait rien.

Selon l'avocat genevois Timothée Bauer, "les forces de l'ordre dressent quasiment automatiquement une contravention lorsque quelqu'un est trouvé en possession de cannabis sur la voie public. Il faut ensuite la contester pour espérer y échapper. Le seul comportement qui n'est indiscutablement pas punissable est la consommation de sa propre plante, à la maison et entre personnes majeures".